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La chair que trop avons nourrie

Par |2018-10-20T02:10:55+00:00 29 mars 2014|Catégories : Blog|

La chair que trop avons nourrie

Par Claude Minière

 

 

                                                                                                              « Vous nous voyez ci atta­chés, cinq, six,
                                                                                                               Quant de la chair que trop avons nour­rie
                                                                                                                             Elle est pie­ça dévo­rée et pour­rie
                                                                                                       Et nous, les os, deve­nons cendre et poudre. »

FRANCOIS VILLON

 

 

     Ecoutons soi­gneu­se­ment ce « cinq, six », il est pro­pre­ment génial.  Tel un bat­te­ment de cloches, dans le balan­ce­ment, il fait à la fois cercle, répé­ti­tif, et ouver­ture d’une série à l’infini des nombres natu­rels.  Temps sus­pen­du, au récit sus­pen­du, entre ciel et terre, cer­tain et incer­tain.  Le pré­sent paraît immense, l’avenir devi­né, avec rime et rai­son, i.e. chiffre…Tic-tac.  Après avoir une nou­velle fois échap­pé à la potence, François Villon tout sim­ple­ment dis­pa­raî­tra, « on perd sa trace ».  Cependant il a tra­cé.  Le poète ne peint pas l’invisible mais le visible évi­dem­ment.  Il le peint de l’intérieur : « Vous nous voyez ci… »  La main reste invi­sible, elle trace à toute vitesse, de-ci, delà, dans les mots le rythme et les rimes.  On perd sa trace…
 

 

     Ne sommes-nous que chiffres et nombres, corps qui se dis­persent au vent, élec­trons dans un sys­tème de cal­cul tel qu’il nous met ensemble ?  Mon dieu, l’époque est lasse des rai­son­ne­ments.  C’est que, et depuis la nuit des temps, quan­ti­tés et matri­cules ont ordon­né les hommes et les bêtes !  Aux hommes d’aujourd’hui de plus en plus les choses filent entre les doigts mais il y a quelque part une immense « mémoire » utile au contrôle social.  Une mémoire vrai­ment ?… Servitude volon­taire ?… Société du spec­tacle ?…Chair pour­rie afin de pas­ser, avec mer­ci, par une étrange méta­mor­phose, à l’au-delà ?  Un corps, par­fois, remue Ciel et Terre, et se tient en sus­pens, à son récit, entre soli­tude et « frères humains ».

 

     La révé­la­tion naît au milieu de l’été, une étoile, une lame de mer, une éclair­cie au milieu du che­min de notre vie…La plume court dans l’herbe, le vent dans un « can­to », le Verbe était au com­men­ce­ment.  Vous avez avec vous pour tou­jours Villon, Pindare, Hölderlin, Pound, Dante… Vous nour­ris­sez votre chair, lut­tez contre le nihi­lisme ambiant… Sang et pen­sée, bat­te­ments, chant gra­tuit.  De pure gra­ti­tude.  La poé­sie est sans jus­ti­fi­ca­tion.

 

     Vous me direz, « la chair » sonne un peu « médié­val ».  Péché. Les mots aus­si ont une his­toire.  Corps est entré dans le voca­bu­laire du fran­çais au XII° s. mais en anglais « corpse » le plus sou­vent désigne désor­mais le cadavre…Les mots, leur usage, comme l’on sait ont aus­si une his­toire.   Lait, miel, galaxie… La chair aujourd’hui ?  Boucherie.  Personne ne s’en rie mais bou­che­rie.  Le numé­rique, lui, fait moderne et « clean »…Pourtant : la chair des fruits, la chair de l’amour, la chair que sans regrets trop avons nour­rie et qui fut là comme sis­mo­graphe et dia­logue avec la pen­sée !  Souriante et comique et « divine » et disant un nombre par défaut ou par excès…  Va et vient, je m’éloigne et me rap­proche, je suis mon propre enfant… Tranquille mys­tère de l’incarnation, phase et emphase. 

 

     Un point (impor­tant) est l’intersection de deux courbes.  Imaginez la vie d’un poète qui jour après jour recherche la véri­té dans le lan­gage et l’histoire, c’est l’horizontale.  A cer­tains moments, par chance, cette véri­té lui appa­raît, comme un dieu vêtu de rouge au milieu de la mêlée.  La ver­ti­cale… Une tra­di­tion, une éter­ni­té : une flèche qui tra­verse le vide et tout bou­clier.  Un temps, une émo­tion du sens qui échappe aux temps, aux quan­ti­tés, aux mar­quages.  Un rien.  La poé­sie est sans justification…Trait après trait, sor­ties inat­ten­dues, guir­lande de mots pré­cis… Oubli des conve­nances, longues tresses d’échos et de pro­po­si­tions sans posi­tion assu­rée, sans fin… Pour avoir une telle pas­sion de la for­mu­la­tion, pour tra­ver­ser, faut-il que les hommes n’aient pas tous « bon sens ras­sis » !

 

     J’ai lu quelques bons livres, la chair n’est pas triste.  Comment la nour­rir, si ce n’est trop ?

 

      La chair ne peut être nour­rie que trop, dans l’excès, hors de la « sagesse » démen­tielle qui fait nor­ma­li­té, et consen­sus sur des « valeurs » de façade. Je me suis inté­res­sé* à Ezra Pound, à com­prendre pour­quoi il condui­sait un navire contre vents et marées vers son « Ithaque » : Pound se montre res­pon­sable  de sa car­gai­son (« i.e. it coheres all right/​ even if my notes do not cohere »). Il veut s’en sor­tir mais aus­si la mener à une autre rive (« j’ai ten­té d’écrire un Paradis/​ …Puissent ceux que j’aime par­don­ner… »).  Les hommes n’ont pas tous bon sens ras­sis.  Mais encore : « Les scien­ti­fiques sont dans la terreur/​ et l’Esprit euro­péen s’arrête » (Canto CXV).

* Cf. Pound carac­tère chi­nois (Gallimard) ; Le théâtre de ver­dure (Marie Delarbre).

 

        Pindare disait que « ceux qui ne savent que pour avoir appris, pareils à des cor­beaux, qu’ils croassent ! »  Il connais­sait, lui, par nature, au retour, un che­min plus direct que celui emprun­té par les conteurs aca­dé­miques ( les cor­beaux se per­che­ront de place en place dans la poé­sie occi­den­tale).

 

     Hölderlin nour­rit un soup­çon : « N’es-tu pas lié à tous les vivants ? »  Et esquis­sait un sur­saut (« Là où croît le dan­ger croît aus­si ce qui sauve »).  Les poèmes de la folie mani­festent une rai­son sans rai­sons : des théo­rèmes natu­rels, un constat, des sor­ties évi­dentes, de brusques chan­ge­ment de chiffre.  Ligne courtes, lignes longues, inégales, condui­sant la pen­sée, émer­geant de l’étendue, au milieu de la page et de l’espace… »Diverses sont les lignes de la vie ».  Puis vien­dra l’horrible XXème siècle, ses sys­tèmes, ses modèles, ses hypo­crites lec­teurs, et ses dis­tri­bu­tions binaires.

 

     Périodiquement aujourd’hui, des orga­nismes lit­té­raires ou cultu­rels s’emploient à poser la ques­tion : « La poé­sie pour quoi faire ? » (sic), ou à défi­nir « la place de la poé­sie » (resic !)  La rai­son rai­son­nante s’emploie à four­nir, sans même y croire vrai­ment, des jus­ti­fi­ca­tions à tout, de tout, selon des expres­sions toutes faites  — qui ne naissent ni ne meurent.  A consi­dé­rer les « réponses » qui sont alors énon­cées — –igno­rant la crise dans laquelle le lan­gage et la poli­tique et « l’information » sont prises — ou bien écar­tant par consen­sus et « convi­via­li­té » la prise en compte de cette crise —– on ne peut que réaf­fir­mer que la poé­sie EST sans jus­ti­fi­ca­tion.

 

     Mais elle me fut vita­le­ment néces­saire, per­son­nel­le­ment, « en chair et en os », comme action.  Et il n’est certes pas facile, dans la lit­té­ra­ture, de vivre en poète, d’habiter ce monde.

 

     Penser d’où nous venons, où nous allons.  Noter au pas­sage la musique.  Qu’elle reste en mémoire.

 

     Si un poète du XVème siècle a pu magni­fi­que­ment chan­ter (dans une « bal­lade ») les risques encou­rus par son corps ; s’il a pu serei­ne­ment se regar­der hors de soi ; s’il a pu encore dénom­brer (« cinq, six ») ses com­pa­gnons, qui avaient bra­vé la police parisienne,…que dire des mil­lions de morts, « chair à canon », de la Première guerre mon­diale ?  Pourra-t-on dire qu’on renouait, d’évolution en révo­lu­tion, avec les décomptes de l’Ancien tes­ta­ment ? N’y a-t-il pas une fas­ci­na­tion qui emporte l’être humain et occupe obs­cu­ré­ment sa course ?

 

     La poé­sie est sans jus­ti­fi­ca­tion mais elle regarde au plus juste, char­nel­le­ment, la mémoire et l’inconnu aux­quels elle se trouve sus­pen­due.

 

     Du léger au plus sombre et retour, je m’accorde aux phases d’enthousiasme.  Pour rien. Pour tenir le coup.

 

 

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