> Les Bonnes Feuilles du Castor Astral : Kevin GILBERT, “Le Versant noir”

Les Bonnes Feuilles du Castor Astral : Kevin GILBERT, “Le Versant noir”

Par |2018-08-16T19:53:11+00:00 2 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Kevin Gilbert (1933-1992), Wiradjuri (peuple abo­ri­gène au centre de la Nouvelle-Galles du Sud, Australie), est un emblème de la lutte enga­gée contre les injus­tices subies par les Peuples des Premières Nations. Ardent défen­seur de leurs droits, il pour­fend dans sa poé­sie et ses actions poli­tiques les miasmes délé­tères de la colo­ni­sa­tion. Il a reçu, mais décli­né, en 1988 (année où fut célé­brée le Bicentenaire de la colo­ni­sa­tion) le prix de Littérature des Droits de l’Homme pour son antho­lo­gie de poé­sie abo­ri­gène (40 poètes pré­sents) Inside Black Australia. Kevin Gilbert compte par­mi les auteurs majeurs ayant contri­bué à l’émergence de la lit­té­ra­ture abo­ri­gène. Il est auteur d’œuvres ico­niques : mani­festes poli­tiques, théâtre, poé­sie. Dans Le Versant noir (The Blackside : People are Legends and other poems) (1990), Kevin Gilbert offre sa voix aux peuples abo­ri­gènes. Elle devient ce canal pré­cieux pas lequel s’entend l’humanité de cha­cun. La lec­ture de ces poèmes per­met une plon­gée dans ces exis­tences dou­lou­reuses mais tou­jours vibrantes. Eleanor Gilbert, dans l’avant-propos à la ver­sion fran­çaise, écrit « qu’il a don­né ses dons aux autres pour qu’ils soient enten­dus ». Ecriture atem­po­relle : aujourd’hui encore, la lutte contre la dis­pa­ri­tion se pour­suit avec la même âpre­té et néces­si­té. Dans ces poèmes du Versant noir, res­pire et chante une culture mil­lé­naire. La tra­duc­tion a exi­gé une empa­thie bou­le­ver­sante et le désir pro­fond, intègre, de faire entendre ces voix dans leur authen­ti­ci­té et leur beau­té. Cette pre­mière paru­tion en France en ver­sion bilingue, aux édi­tions du Castor astral, d’un recueil inté­gral d’un grand poète abo­ri­gène est un évè­ne­ment majeur pour tous les peuples des Premières Nations, et une chance pour le lec­to­rat occi­den­tal d’aller à leur ren­contre, « Peut-être ces poèmes vous mon­tre­ront-ils notre vrai visage, et peut-être lie­ront-ils notre huma­ni­té à la vôtre » écrit Kevin Gilbert dans son intro­duc­tion. Ce livre en a le pou­voir.

 

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Extraits :

 

BAAL BELBORA– The Dancing has Ended

 

Baal Belbora

Baal Belbora

the end the dan­cing has stop­ped

the war­rior lies dead where his bro­ken spear fell

beside the high pin­nacle rock

 

Baal Belbora

Baal Belbora

his lubra lies dead on the slope

the moun­ted troo­per who moun­ted and raped her

had sla­shed her black throat when she plea­ded with hope

the child that she suck­led

lies dead on the grasses

the grey qui­ve­ring brains sma­shed out with cold steel

 

Baal Belbora

Baal Belbora

the dan­cing has ended

now ask me whi­te­man

how do I feel

 

La danse est finie

 

Baal Belbora¹

Baal Belbora

c’est la fin la danse est finie

le dan­seur gît près de la flèche bri­sée

sur la cime du haut rocher

 

Baal Belbora

Baal Belbora

sa lubra² gît dans la boue

le cava­lier de la police mon­tée

qui l’a mise en selle et enle­vée

a tran­ché sa gorge noire

quand elle sup­pliait grâce

l’enfant qu’elle allai­tait

gît dans les herbes

les mor­ceaux gris des cer­velles

défon­cées au métal froid tremblent

 

Baal Belbora

Baal Belbora

la danse est finie

main­te­nant demande-moi homme blanc

com­ment je me sens.

 

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¹Baal Belbora : Ce poème a été ins­pi­ré par Baal Belbora la danse est finie, livre de Geoffrey Blomfield paru en 1981 rela­tant l’invasion de la région des Trois Rivières (Hastings Manning Macleay) en Nouvelle-Galles du Sud et le mas­sacre des popu­la­tions abo­ri­gènes par ses ancêtres. Kevin et Geoffrey cor­res­pon­daient. Une amie d’Eleanor Gilbert vivait près de chez Geoffrey. Quand le voi­si­nage a su qu’il écri­vait un livre sur ses ascen­dants ayant par­ti­ci­pé aux mas­sacres des Aborigènes, ils l’ont aidé à s’installer. Il pos­sé­dait une terre près de l’une des rivières. Mais il a eu d’importants pro­blèmes avec ses employés licen­ciés pour tra­vaux défec­tueux. Il a été frap­pé et gra­ve­ment bles­sé. Il est par­ti vivre en Angleterre où il a fini son livre. Renseignements don­nés par Eleanor Gilbert. ²Lubra : femme en abo­ri­gène. (NdT)

 

*
 

THE CELEBRATORS ‘88

 

The blue green greyish gum leaves

blew behind the bit­ter bank­sia that bent

in sup­pli­ca­tion silent­ly berea­ved

bereft of the black circle that once sat

around its base to stroke and chant its songs

that made the rivers flow and life wax fat

the legends and the river now repla­ced

by sheep-torn gul­lies and a mud­dy silt

that slug­gi­sh­ly and sul­len in retreat

throws up its mud to signal its defeat

the car­king crows have chan­ged their song grown deep

from tas­ting human flesh that left to reek

beneath the unpol­lu­ted sun in pio­neer days

now vei­led in smog so spi­rits can­not peek

the river-dove grown silent fea­ring song

will bring the hun­ter with his thun­de­ring death

the koo­ka­bur­ra laughs in dis­be­lief

then waits again in fear with bated breath

the legis­la­tors move their pen in poise

like thieves a’crouch above the pil­fe­red purse

how many thou­sand mil­lion shall they give

to cele­brate the bicen­te­na­ry

and cloak the mur­ders in hila­ri­ty

and sing above the rumble of the hearse.

 

 

CÉLÉBRATION 88

 

Les feuilles vert-bleu­té du gom­mier gris

s’envolaient der­rière l’amer bank­sia¹

en sup­plique cour­bé silen­cieu­se­ment dépos­sé­dé

dépos­sé­dé du cercle noir où on s’asseyait autre­fois

autour de lui pour cares­ser et chan­ter ces chants

qui fai­saient cou­ler les rivières et s’éployer la vie

les légendes et les rivières sont à pré­sent rem­pla­cées

par des ravins aux mou­tons éven­trés et une vase boueuse

qui len­te­ment épand sa boue pour signa­ler sa défaite

et se retire som­bre­ment

tour­men­tées les cor­neilles ont chan­gé leur chant

jailli de très loin quand elles ont goû­té

à l’époque des pion­niers

sous le soleil vierge

à de la chair humaine lais­sée pour empes­ter

désor­mais voi­lée par la brume

afin que les esprits ne le voient pas à la déro­bée.

La colombe des rivières fait silence

elle redoute que son chant

attire le chas­seur et ses mor­tels fra­cas

incré­dule le koo­ka­bur­ra² rit

puis attend à nou­veau en rete­nant son souffle

Les légis­la­teurs écrivent avec élé­gance

comme des voleurs s’accrochant à leur bourse

com­bien de cen­taines de mil­lions don­ne­ront-ils

pour célé­brer le Bicentenaire³ 

et chan­ter par-des­sus le gron­de­ment

des cor­billards.

 

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¹Banksia : arbre ligneux d’Australie à grandes têtes flo­rales. ²Kookaburra : mar­tin-pêcheur d’Australie. Son nom abo­ri­gène (en wirad­ju­ri) signi­fie Kookaburra rieur (son chant res­semble à un rire). ³Bicentenaire : Commémoration en 1988 du bicen­te­naire de la fon­da­tion de l’Australie. (NdT)

 

*
 

KIACATOO

 

On the banks of the Lachlan they caught us

at a place cal­led Kiacatoo

we gathe­red by camp­fires at sun­set

when we heard the death-cry of cur­lew

women gathe­red the chil­dren around them

men rea­ched for their nul­la and spear

the cur­lew again gave the war­ning

of foots­teps of death dra­wing near

Barjoola whir­led high in the fire­light

and cas­ting his spear screa­med out “Run!”

his body scor­ched qui­ck­ly on embers

kno­cked down by the shot of a gun

the screa­ming curlew’s pier­cing whistle

was drow­ned by the thun­der of shot

men women and child fell in mid-flight

and a voice shou­ted “We’ve bag­ged the lot”

and sin­gly the shots echoed later

to quie­ten each body that stir­red

above the gur­gling and blee­ding

a ner­vous man’s laugh could be heard

They’re cun­ning this lot, guard the river”

they shot until all swim­mers sank

but they didn’t see Djarrmal’s fami­ly

hide in the lee of the bank

Djarrmal war­ned : ‘Stay quiet or per­ish

they’re cut­ting us down like wild dogs

put reeds in your mouth – under­wa­ter

we’ll float out of here under logs’

a shot cra­cked and splin­te­red the tim­ber

the young girl Kalara clut­ched breath

she later became my great grand­ma

tel­ling legends of my peoples’ death

the Yoorung bird cries by that place now

no big fish will swim in that hole

my people pass by that place qui­ck­ly

in fear with qui­ve­ring soul

at night when the white ones are slee­ping

content in their modern day dreams

we hur­ry past Kiacatoo

where we still hear shud­de­ring screams

you say : Sing me no songs of past his­to­ry

let us no fur­ther dis­cuss”

but the ques­tion remains still unans­we­red :

How can you deny us like Pilate

refu­sing the rights due to us.

The land is now all allo­ca­ted

the Crown’s com­mon seal is a shroud

to cover the land thefts the mur­der

but can’t silence the dreams of the proud.

 

 

KIACATOO

 

Sur les rives du Lachlan ils nous ont attra­pés

dans un endroit appe­lé Kiacatoo¹

au cou­cher du soleil on était réunis près des feux de camp

quand nous enten­dîmes le cri de mort du cour­lis

les femmes mirent les enfants près d’elles

les hommes sai­sirent leur flèche et leur nul­la²

le cour­lis mit à nou­veau en garde

contre les pas de mort se rap­pro­chant

Barjoola dans la lumière du feu tour­billon­nait haut

et lan­çant sa flèche hur­la : « En avant ! »

son corps vite brû­lé par les braises

bles­sé par une arme s’effondra

le sif­fle­ment stri­dent du cri per­çant du cour­lis

fut noyé dans le fracs du tir

à mi-course les femmes et les enfants s’écroulèrent

et une voix hur­la : « Il n’y a plus rien à abattre »

plus tard seuls des tirs réson­nèrent

pour cal­mer chaque corps qui remuait

au-des­sus des gar­gouille­ments et flots de sang

le rire ner­veux d’un homme se fai­sait entendre

« Ils sont rusés ceux-là, sur­veillez la rivière »

ils tirèrent jusqu’à ce que chaque nageur ait som­bré

mais ils n’avaient pas vu la famille Djarrmal

cachée à la rive sous le vent

Djarrmal mit en garde : « Restez tran­quilles ou vous mour­rez

met­tez des roseaux dans votre bouche – dans l’eau

sous les ron­dins nous flot­te­rons hors d’ici »

un tir cla­qua et fit écla­ter le bois

la petite fille Kalara prit son souffle

plus tard elle devint ma grand-mère

et m’a racon­té l’histoire de la mort de mon peuple

désor­mais l’oiseau Yoorung³ crie en cet endroit

aucun gros pois­son ne nage­ra plus dans ce point d’eau

mon peuple tra­verse ce lieu rapi­de­ment

l’âme fré­mis­sant de crainte

la nuit quand dorment les hommes blancs

satis­faits de leurs rêves du jour moderne

on tra­verse très vite Kiacatoo.

 

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¹Kiacatoo : lieu situé près de la rivière Lachlan en Nouvelle-Galles du Sud dans le ter­ri­toire des Wiradjuri. ²Nulla : terme déri­vé de nul­la-nul­la : bâton nu ou peint uti­li­sé pour la chasse ou pour les céré­mo­nies. ³Yoorung : yurang, déri­vé de young man, jeune-homme. (NdT)

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