> Les Hommes sans Epaules, volume 35 : grandiose

Les Hommes sans Epaules, volume 35 : grandiose

Par | 2018-05-21T13:18:01+00:00 26 avril 2013|Catégories : Revue des revues|

 

La troi­sième série des Hommes sans épaules, revue aujourd’hui emme­née par Christophe Dauphin, avec la com­pli­ci­té d’Alain Breton, Elodia Turki, Paul Farellier, César Birène et Karel Hadek, atteint son 35e numé­ro. Une belle aven­ture qui donne ici l’un de ses très beaux fruits. Les pages s’ouvrent sur un texte/​hommage de forte émo­tion, texte consa­cré à Jean Sénac, poète, homme en résis­tance, édi­teur : c’est le 40e anni­ver­saire de la dis­pa­ri­tion de l’homme. De l’assassinat de Sénac. J’apprends par ailleurs que la bio­gra­phie que Bernard Mazo devait consa­crer à Sénac paraî­tra bien à l’automne. C’est une excel­lente nou­velle. Sénac, l’homme/scandale : « Poète, ani­ma­teur, mili­tant révo­lu­tion­naire, chré­tien, homo­sexuel et fran­çais, se pro­cla­mant ouver­te­ment plus algé­rien que n’importe qui, Jean Sénac a déran­gé, de son vivant, autant le pou­voir bour­geois et colo­nial fran­çais que l’extrême-droite, les inté­gristes isla­mistes ou la bureau­cra­tie algé­rienne », écrit fort à pro­pos Dauphin, dont l’admiration pour le poète et l’homme n’est pas un secret. Sénac est pré­sent tout au long du numé­ro, par des poèmes égrai­nés ça et là, l’un de ces textes, le der­nier écrit par le poète, fer­mant les pages de ce numé­ro des Hommes sans épaules.

La par­tie « Les por­teurs de feu » conduit le lec­teur sur les traces de la poé­sie d’Antoinette Jaume et de Lorand Gaspar. Je découvre la pre­mière, je suis une fana­tique qua­si hys­té­rique de l’œuvre du second. L’œuvre de Jaume parle de la vie, de la mort, des mots, de la conscience, du temps… Fondatrice et long­temps ani­ma­trice de La Sape, elle est décé­dée en 2009. Les HSE donnent ici à lire une tren­taine de poèmes extraits des dif­fé­rentes par­ties de son ate­lier poé­tique. A décou­vrir. Ainsi :

 

  Cela naît d’un roseau, d’une écorce courbe. Parfois
d’une écaille où mousse une écume défaite
 Cela naît du temps second juste en retrait de la sur­face
des choses lorsque le regard délaisse le trop vu et ren­verse
l’horizon
 cela naît d’un cyprès, d’une voûte ou bien d’un bat­tant mal clos. Cela naît du vent, de la mer, par­fois de lèvres entr’ouvertes
 

cela. Musique pre­mière, sons unis et croi­sés, mur­mures ou triomphes, galops d’allure sem­blable
trois notes seule­ment vibrées jusqu’au silence

(extrait de Lieux, col­lec­tion de La Sape, 1983)

 

Quand à Lorand Gaspar… quelle beau­té ! On trouve l’essentiel de son œuvre chez Gallimard bien sûr, en par­ti­cu­lier dans la col­lec­tion de poche Poésie mais… quel bon­heur de lire /​ relire ces poèmes, ici don­nés dans l’ordre chro­no­lo­gique de leur édi­tion. Une poé­sie ancrée dans le sacré, sou­cieuse de Jérusalem ou Quram.  Une poé­sie qui regarde le grand Tout, serei­ne­ment. Seize pages de poèmes, un bon­heur et une excel­lente occa­sion de faire connais­sance avec l’une des œuvres les plus fortes de la poé­sie contem­po­raine. Une décou­verte ou des retrou­vailles au cœur d’un ton éle­vé en inten­si­té :

 

Nous sommes malades d’immense
 

Le soleil se risque au cœur de la pierre
On regarde, on se sent des yeux
cra­quants et dorés
plein de pro­jets stel­laires sous la voûte des vents
 

où cir­culent des arbres de trans­pa­rence.   

 

Les HSE donnent ensuite la parole aux « Wah ». Sont conviés cette fois ci : Marie-Josée Christien, Franck Balandier, Alain Piolot, Jean-Claude Tardif et Gwen Garnier-Duguy. Ce der­nier, en un superbe ensemble, use du « tu » pour s’adresser au Christ. Une lec­ture forte, peu banale.

Un numé­ro de revue dont la richesse enthou­siasme en offrant aus­si un dos­sier de près de 70 pages consa­cré aux poé­sies nor­vé­giennes contem­po­raines. Ce dos­sier est une œuvre conjointe de César Birène, Pierre Grouix et Régis Boyer. C’est plus qu’un dos­sier, un véri­table pano­ra­ma des voix majeures de Norvège. On lira ain­si : Tarjei Vesaas (par ailleurs immense roman­cier, auteur entre autre de ce livre fon­da­men­tal qu’est Palais de glace), Inger Hagerup, Olav H ; Hauge, Tor Jonsson, Gunvor Hofmo, Marie Takvam, Stein Mehren, Jan Erik Vold, Paal-Helge Haugen et Knut Odegard. Ici, toutes les voix sont fortes, bien que diverses. Notons que ce dos­sier est l’un des fruits du tra­vail mené depuis de nom­breuses années par Pierre Grouix au sein des édi­tions Rafael de Surtis, mai­son d’édition diri­gée par le poète Paul Sanda qui a publié antho­lo­gies et recueils de poètes nor­vé­giens tra­duits par Grouix. Un peu d’eau à la bouche :

Inger Hagerup, Je suis le poème :

Je suis le poème que per­sonne n’a écrit.
Je suis la lettre qu’on brûle sans cesse.
 

Je suis le sen­tier jamais emprun­té,
la note sans mélo­die.
 

Je suis la prière de la lèvre muette.
Je suis le fils d’une femme non née,
 

une corde qu’aucune main n’a encore ten­due,
un bra­sier jamais encore allu­mé.
 

Réveille-toi ! Délivre-moi ! Soulève-moi !
des terres, des monts, de l’esprit et du corps !
 

mais rien ne répond à mes prières.
Je suis les choses qui n’arrivent jamais.
 

Ou bien, Gunvor Hofmo, Je ne connais plus de juge :

 

J’ai ren­con­tré mon ombre obs­cure – Les pas de Satan fuyant à chaque fois que l’âme se dres­sait d’un sou­rire omni­scient.

Dans ces rues qui m’entourent, dans ces nuits, les hymnes des chaînes, la dou­leur infi­nie de la liber­té. A chaque fois que je redres­sais quelqu’un de la boue, il était tué par l’ombre, son jumeau. Mais avec des poi­sons invi­sibles, lamen­ta­ble­ment ram­pants. Il n’a pas l’existence de l’âme, ne connaît la cru­ci­fixion que par l’âme d’un autre. Mais il est la cru­ci­fixion, comme Dieu l’est dans sa ten­dresse impuis­sante, crois­sante. Dieu et Satan en moi, et je suis l’Humain.

En ces étés, en ces hivers, en cette soli­tude folle de l’automne. Je ne connais de Juge.

 

Impossible de citer tous les poètes mais voi­là un monde à explo­rer. Encore plus vaste, en termes de Nord, puisque plus loin dans la revue, Pierre Grouix donne aus­si à lire des textes de Bo Carpelan, poète fin­lan­dais d’expression sué­doise dont il tra­duit les œuvres com­plètes depuis plu­sieurs années. Le lire vous convain­cra de l’immensité de l’œuvre poé­tique de Carpelan, lequel nous a quit­tés en février 2011 (envi­ron 1500 pages de poé­sie) :

 

Dans l’éternel

 

Les pro­me­neurs ont dis­pa­ru par­mi les ombres,
leurs voix étouf­fées, et même toi
tu fus plus éloi­gné de toi-même,
et pour­tant proche, comme si le mot
s’attardait à tra­vers l’arbre en tant qu’arbre,
ou comme l’image de l’arbre.
C’était dans l’éternel,
où les îles reposent sur les miroirs d’eau de la main.
 

Et quand le silence régnait, tu enten­dais
les voix de ton père et de ta mère ;
alors un oiseau leur suc­cé­da,
alors leurs voix devinrent une voix.
C’était dans le silence, alors même le bois,
de ses feuilles, ornait encore la vie,
et le jour s’assemblait.
Court est alors le temps où nous sommes en vie.

 

Les Hommes sans épaules ne se contentent pas de « si peu », on lira aus­si : un bel essai de Paul Farellier sur le recueil récent de Pierrick de Chermont (voir à ce pro­pos : http://​www​.recour​sau​poeme​.fr/​c​r​i​t​i​q​u​e​s​/​p​i​e​r​r​i​c​k​-​d​e​-​c​h​e​r​m​o​n​t​-​p​o​r​t​e​s​-​d​e​-​l​a​n​o​n​y​m​a​t​/​g​w​e​n​-​g​a​r​n​i​e​r​-​d​u​guy ), des poèmes de notre ami Tomica Basjic, pré­sen­tés par Karel Hadek, d’autres de Yann Sénécal, des pages libres pré­sen­tant des textes des ani­ma­teurs /​ poètes de la revue, et enfin un ensemble de chro­niques et de notes de lec­tures. Les HSE ont par ailleurs la gen­tillesse d’évoquer l’existence de Recours au Poème. C’est de bon goût. Une revue à lire.

 

Pour tout ren­sei­gne­ment sur cette superbe revue :

http://​www​.les​hom​mes​san​se​paules​.com/

Lire un texte de Pierrick de Chermont, dans nos pages :

https://www.recoursaupoeme.fr/revue-des-revues/la-revue-les-hommes-sans-%C3%A9paules-ou-la-communaut%C3%A9-des-invisibles/pierrick-de

 

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