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Les trois dernières superbes livraisons de Nunc

Par | 2018-05-28T03:14:17+00:00 18 mai 2012|Catégories : Revue des revues|

Parvenue à son vingt-sixième numé­ro, Nunc n’est presque plus à pré­sen­ter. Plus qu’une simple revue de poé­sie ou de réflexion, Réginald Gaillard et Franck Damour pilotent une des prin­ci­pales aven­tures intel­lec­tuelles en langue fran­çaise de notre temps. Nunc ne res­semble à aucun autre objet connu : on y trouve des poèmes d’auteurs contem­po­rains, des tra­duc­tions de poètes dis­pa­rus, des essais lit­té­raires, anthro­po­lo­giques, ciné­ma­to­gra­phiques, des cor­res­pon­dances inédites, des textes oubliés de théo­lo­giens, des dos­siers, des cahiers (Marcel Jousse, n°25 ; Pierre Emmanuel, n° 24)… Nunc est inclas­sable bien que son essence même soit poé­tique. En témoignent les œuvres d’art qui accom­pagnent chaque numé­ro. La revue, selon les numé­ros, selon ses axes, se veut ori­gi­nelle, anthro­po­lo­gique ou ardente. Et tout cela, elle l’est, ce qui explique sa durée de vie, ce qui est loin d’être fré­quent par les temps qui courent. Chrétienne, la revue est un espace de quête inté­rieure et son com­bat est celui de la réa­li­té du sens, un com­bat qui ici n’a rien d’idéologique ou de fer­mé, tout au contraire. Nunc est le lieu de l’ouverture du com­pas.

Le numé­ro 26 pro­pose un « cahier Terrence Malick », quatre textes autour du cinéaste qui a obte­nu la palme d’or de Cannes pour The Tree of Life. Des textes de Damour (mon­trant bien l’importance de ce ciné­ma et les rai­sons du mal être de la cri­tique offi­cielle face à une telle œuvre), d’Ariane Gaudeaux, Guilhem Causse et Jean-Pierre Sonnet. La figure de Job rôde. Le tout se ter­mi­nant par la tra­duc­tion de poèmes d’Enrique Molina, poète argen­tin mort en 1996, aux vers pour le moins puis­sants :

 

Étrange lien
peu­plé de visages en marche et de vagues habi­tudes pas­sion­nelles entre
   les indi­ca­teurs du che­min
les lits se détachent du feu
les têtes se montrent à tra­vers les murs
et les femmes ondulent pré­dites par l’oubli dans les oracles vaga­bonds
avec du tabac du vin des robes déchi­rées et des lettres ardentes comme une
   pas­to­rale de bai­sers
rece­vant en plein cœur la balle emplu­mée du délire
la foudre des choses qui s’évadent avec de l’or à la rou­geur des larmes

[extrait de Amantes anti­po­das /​ Amants anti­podes, 1961, tra­duc­tion de Susana Peńalva]

 

En ce lieu, j’insiste sur la poé­sie, même si ce numé­ro com­porte aus­si un fort inté­res­sant « cahier G. Didi Huberman ». On lira douze poèmes d’Emmanuel Damon, dont un beau Sommeil du peintre, des extraits des visages de Pénélope signés Blandine Poinsignon, Le tutoie­ment des autres de Serge Núńez Tolin, le sur­pre­nant et entraî­nant tra­vail for­mel de Christian Vogels inti­tu­lé Iconostases. Et plus loin, des poèmes extrê­me­ment émou­vants, poi­gnants, de Dominique Sorrente, une Esquisse pour la vivante :

 

Viens dit-elle, suis-moi
sur ce rebord du monde
où mon ventre dans son théâtre blanc
res­pire.
Viens, dit-elle, suis-moi.

Les gisants sont de bonne humeur aujourd’hui.
J’ai mis de côté
les bavar­dages, les mou­choirs obso­lètes.
Trop de trop, et tous les simu­lacres ont ren­dez-vous
avec un rou­geoie­ment de braise.

J’assiste à une sin­gu­lière étreinte entre une flamme bleue
qui veut res­ter au noir
et la vie longue qui l’entraîne.

(…)

Les poèmes sont sui­vis d’une inté­res­sante étude de Déborah Heissler sur la poé­sie de Sorrente.
Poésie donc.

Dans les deux pré­cé­dents numé­ros, où l’on croise la voix de Matthieu Baumier, en cet hom­mage à la poé­sie de La Tour du Pin et à ses pays sans légende qui meurent de froid :

 

Quand l’oiseau envole
L’ambre du ciel.
Feu –
Feu feu feu !
Sur la chair.

Quand l’oiseau avale
Un pont de neige
Feu –
Feu feu feu !
Sur ses ailes.

Et feu dans le corps des arbres !

Quand les pays n’ont plus d’âme,
Feu !
Quand les vents cabriolent la poé­sie
les mythes dépi­tés pleurent

Feu !
Ouvrez le feu !
Ouvrez le feu !

Peu importe.

Chemises blanches et déchi­rées,
Les légendes bom­be­ront le torse.

 

Ainsi que les voix de Claude Tuduri ou Partaw Naderi, poète né en afgha­nis­tan :

Lacs de ver­dure

Quand tu ouvres les yeux
Le monde entier ver­doie
Je ne sais,
Peut-être tes yeux
Sont-ils des lacs
Descendus du vert royaume des dieux.

Kaboul, juillet 1989

[extrait de Instants de Plombs, tra­duit du per­san (dari) par Sébastien Duhaut]

Sept pages d’une beau­té excep­tion­nelle.

Les voix aus­si de Pierre Emmanuel (une dizaine de pages de poèmes pré­sen­tés par Réginald Gaillard), d’Andras Gerevich ou de Pierre Lecoeur en son Crépuscule :

 

Dans le cré­pus­cule du monde
la lumière prend son temps
entre les rangs de tiges
sur les pétales des fleurs cachées

Mais une ombre lan­cée
dans l’espace entre les mai­sons
ouvre d’autres domaines d’heures

Un pay­sage de val­lée se dépose
où l’on voit bou­ger sur un seuil
un rideau por­tier mul­ti­co­lore
Des télé­vi­sions bleues et roses cli­gnotent
dans l’air de plus en plus gris
Tremblantes
les dis­tances durent

 

 

 

 

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