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Miguel de Unamuno, Berceuses

Par |2018-11-19T04:08:42+00:00 30 avril 2017|Catégories : Essais & Chroniques|

 

Miguel de Unamuno

 

Berceuses

 

L’un des évé­ne­ments majeurs de la vie du poète, roman­cier et phi­lo­sophe Miguel de Unamuno (1864-1936) fut, en jan­vier 1896, la nais­sance de son troi­sième fils, Raimundo, atteint d’hydrocéphalie. Après de nom­breuses ten­ta­tives pour stop­per la mala­die, il fal­lut se résoudre à une mort pro­chaine. C’est à ce moment-là qu’Unamuno décide de prendre soin à temps com­plet de Raimundo, en l’installant dans son propre bureau de rec­teur de l’Université de Salamanque à par­tir de 1900. Ces trois ber­ceuses ‒ fort célèbres en Espagne ‒ datent de ce face à face qui dure­ra un an et demi, Unamuno assis­tant impuis­sant aux atroces souf­frances de son fils géné­rées par la crois­sance conti­nue de son cer­veau. Raimundo mou­rut en novembre 1902.

Ces vers ont été recueillis dans le pre­mier recueil de l’auteur : Poesías (1907).

 

YR

 

 

À l’enfant malade

 

Dors, petit bon­homme,
car le cro­que­mi­taine
emporte les petits
qui ne dorment guère.

Populaire

 

    Dors, fleur de ma vie,
dors tout tran­quille,
    car le rêve de la dou­leur
est ton seul asile.

    Dors, mon pauvre enfant,
jouis sans cha­grin
    de ce que la Mort te donne
en conso­la­tion.

    En conso­la­tion et en gage
de sa ten­dresse,
    de ce qu’elle t’aime beau­coup,
mon pauvre enfant.

    Elle vien­dra vite empres­sée
de te recueillir,
    celle qui t’aime tant,
la douce Mort.

    Tu dor­mi­ras dans ses bras
du som­meil éter­nel,
    et pour toi, mon enfant,
il n’y aura plus d’hiver.

    Plus d’hiver ni de neige,
ma fleur cas­sée ;
    elle te chan­te­ra en silence
une douce chan­son.

    Oh, quel triste sou­rire
des­sine ta bouche…,
    ton cœur peut-être
touche sa main.

    Oh, quel triste sou­rire
ta bouche des­sine,
    que dis-tu donc en rêve
à ta nour­rice ?

    À ta nour­rice éter­nelle
tou­jours pieuse,
    la Terre où en sainte paix
tout repose.

    Quand le soleil se lève­ra,
ma pauvre étoile,
    à l’aube dis­sé­mi­née
tu t’en iras avec elle.

    Tu mour­ras avec l’aurore,
fleur de la mort,
    la vie te rejette.
Quel magni­fique sort !

    Le som­meil à n’en plus finir
dort tout tran­quille,
    car la mort de la dou­leur
est ton seul asile.


                                                 

 

 

    Dors, mon cœur

 

Dors, mon cœur, dors,
    dors et repose,
dors dans le vieux ber­ceau
    de l’espérance ;
    dors !

Regarde, le soleil de la nuit,
    père de l’aube,
par-des­sous le monde
    passe en dor­mant ;
    dors !

Dors sans sur­sau­ter de peur,
    dors, mon cœur ;
tu peux te fier au som­meil,
    tu es à la mai­son ;
    dors !

En son sein serein
    source de calme
incline la tête
    si elle est lasse ;
    dors !

Toi qui sup­portes la vie
    angois­sée,
à Ses Pieds laisse tom­ber
    ton angoisse ;
    dors !

Dors, car Lui de sa main
    qui engendre et qui tue
berce ton propre ber­ceau
    désar­ti­cu­lé ;
    dors !

« Et si de ce som­meil-là
    je ne me réveillais… »
Cette angoisse ne passe
    qu’en dor­mant ;
     dors !

« Oh, c’est au fond du som­meil
que j’éprouve le néant… »
Dors, c’est de ces som­meils-là
que le som­meil sauve ;
dors !

« Je tremble devant le som­meil lugubre
    qui n’en finit jamais… »
Dors et ne t’angoisse pas,
    il y a un len­de­main ;
    dors !

Dors, mon cœur, dors,
    le jour se lève­ra,
dors, mon cœur, dors ;
    demain vien­dra…
    Dors !

Dans le ber­ceau de l’espérance
    il s’est endor­mi…
Ma triste espé­rance aus­si…
    Y aura-t-il un len­de­main ?
    Dort-il ?


                                        

 

 

    Pendant que tu es réveillée,
ton âme dort,
et ton âme se réveille
quand tu t’endors.

    Dors donc, ma vie
‒ le som­meil est léger ‒,
dors avec ton âme en atten­dant
qu’elle ne se réveille.

    À tra­vers tes pau­pières
quand tu t’endors,
je vois comme tes yeux
fixent une autre lumière.

     À tra­vers ta poi­trine
lorsqu’elle s’endort,
mon cœur sent le tien
qui s’agite.

     Avec mes bras pour tout ber­ceau
aie confiance et dors,
car je vou­drais voir ton âme
blanche comme neige.

      Dors, dors dans mes bras
qui te défendent,
donne, donne-moi ton âme
qui me pro­tège.

      Pendant que tu es réveillée,
ton âme dort,
et ton âme se réveille
quand tu t’endors.
Dors !

 

(Traduit de l’espagnol par Yves Roullière)

 

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