> Omar Youssef Souleimane, Miroir d’une guerre cachée (et autres poèmes)

Omar Youssef Souleimane, Miroir d’une guerre cachée (et autres poèmes)

2018-01-11T11:42:46+00:00

 

Je ne peux pas venir

Tu sais bien que mes yeux qui regardent le che­min vide
Voient aus­si la fête du désir dans ton lit
Mais je ne peux pas venir

Les lumières du che­min sont des feuilles de citron­nier dans
   l’automne déso­lé
À ta porte danse le vin
Et sur tes cuisses cas­cadent les fes­ti­vi­tés du monde
Et je ne peux pas venir

Le che­min noc­turne est la mâchoire d’une hyène qui décor­tique
   mes os
Son asphalte est un métal de colère et d’affliction
Sur lequel s’installe une balle de caou­tchouc, mon cœur

D’un pan­neau publi­ci­taire lumi­neux s’écoulent tes par­fums
Tes robes y étin­cellent comme des musiques
Mais à mes yeux le che­min est comme ce pan­neau
Et les étoiles dans mon cœur sont du bois sec
J’ai tant coha­bi­té avec le che­min que mon ombre s’y est creu­sée
Ma liber­té est mon ombre
La guerre est ma mémoire
À chaque fois que je me résous à venir, c’est elle qui vient

[Traduction : Aïcha Arnaout]

 

 

 

 

Miroir d’une guerre cachée

Ici pas d’odes mati­nales
Dans ma mémoire la musique orien­tale tremble comme un
   réfu­gié

Aucune rue ne me tire par le cou
Comme un chien achar­né à rejoindre sa femelle

Mon corps est lourd
Ce froid gla­cial est encore plus lourd

Comme les pigeons
Les cafés sont nom­breux et dis­per­sés
Ils sont le miroir des mon­tagnes de la rou­tine

Les yeux tels l’alcool géli­fié
Sont le miroir d’une guerre cachée
Tout comme la dou­ceur de mon sou­rire stu­pide
Est le miroir des cadavres qui s’amoncèlent dans mon cœur

Le matin des ins­tru­ments sen­sibles

[Traduction : Lionel Donnadieu]

 

 

 

Festival dans l’obscurité de mon cœur

Les chants qui coulent sur tes épaules
Sont les noces de tes bijoux
Dans la pénombre en com­pa­gnie du vin
Festival dans l’obscurité de ma mémoire

Je suis sen­sible
Ma tris­tesse est un poi­gnard qui s’enfonce dans la glace de la
   ter­rasse

Entonne les chan­sons des tri­bus que per­sonne n’écoute
Chante dans une langue morte
Pour com­prendre les bour­geons de la sagesse
Pour imi­ter les voix des par­ti­ci­pants aux émis­sions enfan­tines
Se moquer des civi­li­sa­tions
De toi, et de moi
Comme la table qui nous sépare
Le monde qui m’étrangle
Entre en fusion chaque fois que tu te moques
Et c’est alors que je com­prends qui je suis
Et le fes­ti­val s’agrandit
S’agrandit
Jusqu’à deve­nir monde

[Traduction : Lionel Donnadieu]

 

 

 

Nous ne serons pas en désaccord

Nous ne serons pas en désac­cord
Prenez les prières et les objec­tifs
Nous pren­drons la voie et le fré­mis­se­ment de la rosée
Prenez les tru­blions et le doigt du sni­per
Nous pren­drons l’alcool et les pattes des four­mis

Dans la fête ce qui nous rend heu­reux
C’est que nous ne sommes pas ensemble
Dans la fête il y a plus d’une fête
Mettons un obs­tacle entre les deux pistes
Quand vous dan­se­rez seuls
Vous nous enten­drez appe­ler
Comme si nous ne vous visions pas
À votre san­té !

Nous ne serons pas en désac­cord
Vous les fan­tômes du chan­tage
L’œil des camé­ras
Et nous avons des fenêtres ouvertes sur votre peur
Vous avez les avoirs
Nous avons que nous n’avons plus rien à perdre

Nous ne serons pas en désac­cord
Prenez Dieu et le para­dis
Nous pren­drons notre salut de ce grand enfer

[Traduction : Tahar Bekri]

 

 

 

 

Comme deux oiseaux qu’aucun nid ne séduit

Aujourd’hui, nous vivons l’amour
Il n’y a pas de nuages, gueules des loups, pous­sés par les
   fan­tômes du ciel
Ni de sang jaillis­sant au rythme de ton­nerre des avions
Aujourd’hui est le jour vapo­reux d’un bon­heur trans­lu­cide
Qui plane sur l’herbe
Le jour d’une intense aspi­ra­tion au désir
Et d’un soleil affec­tueux comme ton ventre

Nous vivons l’amour
Simplement parce qu’il y a un mur blanc
Qui erre dans l’air de cette ville
Un mur qui, dans ma ville dis­pa­rue
Avait por­té un col­lier de figues sèches
Comme le cha­pe­let des croyants

Et parce que le che­min étroit ici
Ne me conduit qu’au par­fum du nar­gui­lé
Et du café de l’après-midi
Qu’au silence de la car­da­mone
Dans le regard de ma mère là-bas

Aujourd’hui, c’est le jour des graines de l’alphabet
Que le vent a appor­tées de l’Est
C’est le jour du goût des dattes sur tes doigts
Et des larmes de joie qui brillent du vif éclat des civi­li­sa­tions
À l’image de mon cœur qui luit dans le grain de beau­té sur
   ton épaule

Comme deux oiseaux qu’aucun nid ne séduit
Joyeusement épris par les mer­veilles du hasard
Nous vivons l’amour et nous disons au revoir
Sans péché ni sacri­fice
Comme il sied à ce jour spa­cieux

[Traduction : Aïcha Arnaout]

 

 

Ces Poèmes ont été publiés dans le Livre “LA MORT NE SÉDUIT PAS LES IVROGNES” Edition l’Oeil du loup- 2014
 

Présentation de l’auteur

Omar Youssef Souleimane

Omar Youssef Souleimane est né en 1987 à Quoteifé, sur les pla­teaux du Kalamoune à une qua­ran­taine de kilo­mètres au nord de Damas. Après avoir obte­nu un bac­ca­lau­réat scien­ti­fique en 2005, il étu­die la lit­té­ra­ture arabe à l’université de Homs. Entre 2006 et 2010, il a été cor­res­pon­dant de la presse syrienne, et a col­la­bo­ré avec de nom­breux jour­naux arabes. Il est l’auteur de livres de poé­sie Chansons de sai­son (2006), et je ferme les yeux et j’y vais, prix kowei­tien Saad Al Sabbah en 2010. Ayant par­ti­ci­pé aux mani­fes­ta­tions paci­fiques dès mars 2011 à Damas puis à Homs, il a été recher­ché par les ser­vices de ren­sei­gne­ments syriens. Afin d’éviter la pri­son, il est entré dans la clan­des­ti­ni­té et est par­ve­nu à quit­ter son pays. La France, où il vit depuis 2012, lui a accor­dé l’asile poli­tique en 2012.  

 

 

Omar Youssef Souleimane

Il a publié Il ne faut pas qu’ils meurent en 2013 aux édi­tions Al Ghaoune – Liban, La mort ne séduit pas les ivrognes en 2014, bilingue, français/​​arabe, aux édi­tions L’oreille du loup – Paris, un film a été réa­li­sé sur son poème ” Je ne suis plus per­sonne”.

Vivant en région pari­sienne, il y pour­suit ses études à l’université (Paris8) et conti­nue son œuvre­ra poé­tique.