> Ping Pong : Salih Bolat, une voix qui vibre

Ping Pong : Salih Bolat, une voix qui vibre

Par |2018-10-07T12:46:33+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Salih Bolat|

Né en 1956, il vit actuel­le­ment à Istanbul. Diplômé de Sciences Politiques et Sociales de l’Université Gazi (Ankara), il est doc­teur en Pédagogie de l’Université Hacettepe. Salih Bolat écrit de la poé­sie depuis 40 ans et ses poèmes ont été réuni dans une antho­lo­gie inti­tu­lée « Première neige  1983-2014 » publié en 2016. Il col­la­bore régu­liè­re­ment à des revues pres­ti­gieuses et a obte­nu de nom­breux prix impor­tants, tel que le Prix Metin Altiok 2015.

Sa poé­sie d’abord bien ancrée dans les réa­li­tés sociales et géo­gra­phiques de son pays s’est pro­gres­si­ve­ment por­tée sur des thé­ma­tiques plus uni­ver­selles et plus abs­traites. « La poé­sie est un lan­gage à réin­ven­ter » dit-il. Salih Bolat est tou­jours en réflexion sur la nature du poème, c’est pour­quoi son écri­ture poé­tique peut prendre des formes variées : proches du théâ­tral, de l’épique ou bien proches du haï­ku.

La poé­sie de Salih Bolat se dis­tingue de la créa­tion contem­po­raine turque par sa capa­ci­té à por­ter sa voix de manière très per­son­nelle tout en sachant la rendre uni­ver­selle. Le poète est tou­jours han­té par la néces­si­té de s’expliquer à soi-même et dans le même temps d’expliquer l’Autre. Ses poèmes portent des images fortes avec un lan­gage simple, pré­cis et sonore. Le poète pour­suit sans cesse son tra­vail de recherche et de pro­fon­deur. Son uni­vers méta­pho­rique part du simple pour expri­mer le com­plexe, il est en cela proche d’un de ses poètes favo­ris, René Char.

L’image est à la base de sa poé­tique, « C’est l’esquisse visuelle du sens » dit-il. C’est pour­quoi, lors de son pro­ces­sus de créa­tion d’images, la nature tient une place impor­tante. Elle repré­sente un réser­voir sans fin d’inspiration pour le poète. De ce fait, les émo­tions ou sen­ti­ments expri­més dans ses poèmes pos­sèdent une consis­tance concrète, une épais­seur don­née par des mots très pré­cis et fami­liers à tous.

La nuit tient une place par­ti­cu­lière dans l’œuvre de Salih Bolat et il en parle d’une manière très belle : « si le jour est la prose, la nuit est poème. Si le jour est une réponse, la nuit est une ques­tion. » Alors pour finir, cette courte pré­sen­ta­tion, voi­ci les der­niers vers de son poème inti­tu­lé « Nuit » :

 

de la nuit per­sonne ne connaît le sens.
tout le monde s’ajoute
au temps et pleure.

 

 

tra­duc­tion de Claire Lajus

 

Choix de poèmes 

 

 CRISTAL  

 

tu m’as fait ta lumière
comme un soleil
dans la brous­saille de l’été.
je pousse ton cri

les oiseaux qui s’envolent m’étonnent
com­ment ne mélangent-ils pas leurs ailes
quand la nuit s’éloigne désha­billée
sa veste enflam­mée de soufre
j’embrasse ton éclair.

un ciel t’appelle à lui
mal­gré le dégel
quel dieu a façon­né pour nous
le même hiver
la den­si­té de l’amour

j’entre dans ton obs­cu­ri­té.

 

 SABLE   

 

je tiens une poi­gnée de sable et
par les tem­pêtes de fond
épar­pillée c’est l’écume
d’un grand pois­son
dans les pro­fon­deurs
c’est la des­cente silen­cieuse
que je tiens dans ma paume

 

 

RÊVES

 

le caillou qui indique le che­min à la nuit
le rayon de lune qui coule dans le sillon du poi­gnard
l’expliquent.

la séche­resse vécue dans la rose
la rosée qui mouille tes doigts mouillés
l’expliquent.

cela :
son absence.

 

 

PUNITION

 

oublie le ciel
sois une obs­cu­ri­té morte soli­taire
comme la défaite regar­dant par la fenêtre des trains de ban­lieue
regarde com­ment les mouettes scrutent la mer
éloignes-toi, pars, fonds en elle, décom­pose-toi
puisque tu n’étais pas là.

rends des comptes au gou­dron du fond des débris d’un navire
comme un crabe coin­cé dans les cor­dages d’un port
prends la mesure du déses­poir, fruit de ta soli­tude
tu sais bien que des feuilles tombent au pre­mier  vent
choi­sis-les, pré­fères la non-exis­tence
puisque tu n’as rien dit.

observes  les four­mis des­si­nant la carte de la rigueur
cours vers les arbres, sup­plies les racines
les empreintes de pieds sur le sable, trouves-les, réflé­chis
comme un léo­pard pour­chas­sé
mesure le vide entre toi et la nuit
puisque tu n’as rien vu.

 

La nuit  

 

elle des­cend en silence les marches de marbre
der­rière le mina­ret il y a la pleine lune
les arbres sont pleins à cra­quer de nuages
per­sonne n’en connaît le sens,
des voya­geurs oubliés sur la route,
des enfants amas­sant le bruit des pas,
de la nuit per­sonne ne connaît le sens.
tout le monde s’ajoute
au temps  et pleure.

 

 

KRİSTAL

 

ışığın­dan yaptın beni
yaz çalılık­ların­da­ki
güneş gibi.

senin çığlığını atıyo­rum.

hava­la­nan kuş­la­ra şaşarım
nasıl karıştır­maz­lar kanat­larını
gece­nin ceke­ti­ni tutuş­tu­rur­ken
bir kav, soyu­nup giden.

senin şimşeği­ni öpüyo­rum.

bir gök seni ken­dine çağırıyor
han­gi tanrının bizim için tasar­ladığı
aşkın yoğun­luğuy­la aynı kış­ta
karın çekip git­me­sine rağ­men.

senin karanlığı­na giriyo­rum.

 

KUM

 

bir avuç kumu tutuyo­rum ya
dip fırtı­na­larını
savru­lan yosu­nu
büyük bir balığın
derin­lere ses­sizce inişi­ni
tutuyo­rum avcum­du.

 

 

DÜŞLER

 

geceye yol gös­te­ren çakıl­taşı
han­çe­rin oluğun­da akan ayışığı
bunu anlatıyor.

gülde yaşa­nan kuraklık
par­mak­larını ısla­tan çiy
bunu anlatıyor.

bunu :
yok­luğu.

 

 

CEZA

 

göğü unut
tek başı­na ölmüş bir karanlık ol
ban­liyö tren­le­ri­nin camın­dan bakan yenil­gi gibi
bak, deni­zi nasıl denet­liyor martı­lar
uzak­laşıp git, ken­dinde eri, çözül
değil mi ki orda yok­tun.

gemi enkaz­larının dibin­de­ki katran­la hesa­plaş
liman­da­ki halat­ların arası­na sıkışmış yen­geç gibi
çare­siz­liği incele, bir sonu­ca var yalnızlığın­dan
hani ilk rüz­gar­la düşen yaprak­lar vardır
onla­ra oy ver, yaşamıyor olmayı seç
değil mi ki söy­le­me­din.

çalış­kanlığın hari­tasını çizen karın­ca­ları gözet
ağa­ç­la­ra koş, kök­lere yal­var
kiminse kum­da­ki ayak izle­ri, onu bul, tar­tuş
takip edi­len bir pars gibi
geceyle aran­da­ki boş­luğu ölç
değil mi ki göre­me­din.

 

 

GECE

 

sesizce iniyor mer­mer mer­di­ven­ler
dolu­nay var mina­re­nin arkasın­da
tıka basa bulut dolu ağa­ç­lar
ne anla­ma gel­diği­ni kimse bil­miyor bunun
yol üstünde unu­tul­muş yol­cu­luk­ların,
ayak ses­le­ri­ni birik­ti­ren çocuk­ların,
gece­nin ne anla­ma gel­diği­ni kimse bil­miyor.
zama­na ekliyor ken­di­ni
herkes, ağlıyor.

 

 

V.

 En par­tant n’oublie pas  le cha­grin de la porte que tu refermes. Ni le silence de tes fenêtres te fixant quand tu t’éloignes de la mai­son. Réfléchis encore une fois, as-tu tout pris ? Le pas­sé des nar­cisses fanés dans le vase, la curio­si­té du bal­con s’allongeant sur la rue, le cha­grin des deux tour­te­relles aux­quelles tu as omis de don­ner du blé, l’effort de ton chaus­son à l’envers dans le soleil tom­bant au coin du tapis, le déses­poir de ton coupe-ongle lais­sé ouvert devant ton miroir, le matin la décep­tion de la confi­ture aux coings lais­sée intacte au petit-déjeu­ner, l’obscurité d’yves bon­ne­foy dans ses poèmes…

C’est vrai, on oublie for­cé­ment quelque chose en par­tant. Par exemple devant un  « au revoir »le mot qu’on avait pen­sé ajou­ter, la pomme sor­tie de la cor­beille pour man­ger en route, la chan­son mur­mu­rée du soir à aujourd’hui…

Qu’avait dit rené char : « le fruit est aveugle, c’est l’arbre le voyant ». En par­tant oublie le nom de la ville que tu quittes.  Jamais son sou­ve­nir !

 

V.

Yola çıkar­ken kapattığın kapının kede­ri­ni unut­ma. Evden uzak­laşır­ken, arkan­dan baka­ka­lan pen­ce­re­le­rin ses­siz­liği­ni de. Tekrar düşün, her şeyi aldın mı yanı­na ? Vazodaki kuru­muş ner­gis­le­rin geç­mişi­ni, sokağa uzanmış bal­ko­nun merakını, buğ­day ver­meyi unut­tuğun iki kum­ru­nun hüznünü, halının ucu­na düşen güneşte ters dönmüş ter­liğin çabasını, aynanın önünde açık bırakılmış tır­nak makasının çare­siz­liği­ni, sabah kah­valtısın­da hiç doku­nul­mamış ayva reçe­li tabağının düşkırıklığını,yves bonnefoy’nun şiir­le­rin­de­ki karanlığı…

Doğru, insan yola çıkar­ken mut­la­ka bir şey­le­ri unu­tur. Örneğin “hoş­ça­kal” sözcüğünün önüne ekle­meyi tasar­ladığı sözcüğü, yol­da yemek için sepet­ten aldığı elmayı, akşam­dan buya­na mırıl­dandığı şarkıyı…

Ne demiş­ti rene char : “meyve kördür, ağa­çtır gören.” yola çıkar­ken ayrıldığın ken­tin adını unut. anısını asla !

 

 

mm

Claire Lajus

Grandie dans le ter­ri­toire giron­din et après des études de Lettres modernes, Claire Lajus a ensei­gné le fran­çais cinq ans en Turquie. Passionnée depuis par la langue turque, elle tra­duit des poètes turcs et a créé à son retour en France une revue en ligne (www​.revueay​na​.com) Dans ce cadre, elle inter­vient ponc­tuel­le­ment à des lec­tures publiques. Elle a publié ses poèmes dans diverses revues (Nouveaux Délits, Soleils&Cendre, Traction-Brabant, A L’index, La Main mil­lé­naire…) et dans l’Anthologie de la poé­sie fran­çaise de Jacques Basse. Elle a par­ti­ci­pé au Festival International de poé­sie d’Eskisehir, Turquie, en 2015. Elle enseigne actuel­le­ment le fran­çais à Bordeaux. Son pre­mier recueil, L’Ombre remue, va paraître aux édi­tions La Crypte fin jan­vier 2018.

Traductions

Essai :

2017 (à paraître) : La Turquie : entre éga­re­ment et nos­tal­gie,Ece Temelkuran

Poésie en recueil :

2016 :Ainsi disent-ils, Müesser Yeniay, éd.Bruno Doucey
2015 : Août 1936-Dernier mois dans le ventre de ma mère, Özdemir Ince, coll.Le Tire-Langue, A L’Index
2015 : Grenade ou Nar, Haydar Ergülen, L’Harmattan, coll. Levée d’ancre
2014 : Visages de poé­sie, 91 Visages d’une répu­blique, Poésie turque, Anthologie diri­gée par J.Basse, ed. CapBéar
2013 :L’intranquilité du quo­ti­dien, Metin Celal, Al Manar,France
2012 :Carnet Intime, Haydar Ergülen, Al Manar,France
2010 :« Au sujet d’Ömer Kaleşi », poèmes d’Özdemir İnce,in Le Verbe des Ömériques, Ömer Kaleşi, édi­té à Skopje, édi­tion Ikon

 

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