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Ahmed Arif (1927-1991), poète libre

Par |2019-06-04T13:53:20+02:00 4 juin 2019|Catégories : Ahmed Arif, Focus|

AHMED ARİF(1927-1991), POETE LIBRE

 “Je suis ouvrier en toute hon­nê­te­té, c’est-à-dire
Ouvrier de tout mon cœur.
Sans peur, sans mar­chan­dage, un être à l’état brut.”(p61,Uy Havar!)

 

 

Ahmed Arif, Le Cercle de Poésie Anatolienne.

Si nous devions com­pa­rer Nazım Hikmet  et Ahmed Arif, nous dirions que le pre­mier est le poète de la ville alors que le second est celui des mon­tagnes. Le pre­mier est civi­li­sé, mili­tant, le second sau­vage, secret. Nazım Hikmet  pos­sède un chant ample, un lyrisme assu­mé, Ahmed Arif a la parole ramas­sée, ten­due. Mais leur deux voix portent au-delà de la Turquie, uni­ver­selles par leur enga­ge­ment auprès des déshé­ri­tés et par une même foi en l’homme.

Nazım Hikmet et Ahmed Arfi ont aus­si un des­tin sem­blable dans leur expé­rience de la pri­son et de la cen­sure, et ils ont tous deux un e haute idée du rôle du poete et de sa place dans la socié­té : « Pas de men­songe, ma parole est parole d’homme » (p45, Vay Kurban). Enfin, après Nazım Hikmet, Ahmed Arif est le poète le plus lu en Turquie.

Nous allons vous pré­sen­ter plus en détails les par­ti­cu­la­ri­tés de ce poète sin­gu­lier qu’est Ahmed Arif, oublié et redé­cou­vert bien après la rédac­tion de ses poèmes.

Ahmed Arif est né le 27 Avril 1927 à Diyarbakır, une ville à l’est de la Turquie, à la popu­la­tion hété­ro­gène com­po­sée de Kurdes, d’Arabes et de Zazas. Son père était un haut  fonc­tion­naire de l’Etat et sa mère est décé­dée alors qu’il était encore petit.  Il a été au lycée à Afyon, à l’ouest.  

Ahmed Arif, Hasretinden Prangalar Eskittim
Metis Yayıncılık, 2016, 184 pages, 10 € 30.

L’influence de ses pro­fes­seurs et de ses amis, eux aus­si poètes, a été for­ma­trice et déci­sive. Il a publié son pre­mier poème en 1940 dans une revue d’İstanbul.  Il lisait beau­coup du Nazım hik­met, Ahmet Hamdi Tanpınar, Cahit Külebi…

 

Il n’a été que peu influen­cé par le mou­ve­ment du Garip (Etrange) alors à la mode chez les jeunes poètes, cepen­dant il est proche de ce mou­ve­ment dans sa volon­té d’être com­pré­hen­sible par tous . Le Garip c’était une poé­sie à la Prévert, d’un lan­gage du quo­ti­dien, sans lyrisme, une prose poé­tique pleine d’humour. Ahmed Arif a très tôt trou­vé sa voix per­son­nelle, assi­mi­lant les leçons de ses grands pré­dé­ces­seurs comme Nazım Hikmet tout en s’en éloi­gnant pour res­ter ori­gi­nal.

 

Nazim Hikmet

Apres avoir ter­mi­né son lycée en 1947-48,  il conti­nue ses études à la Faculté de Langue et d’Histoire à Ankara, mais ses études sont inter­rom­pues en 1951 par une pre­mière arres­ta­tion à cause d’un de ses poèmes nom­mé  « 33 balles », longue com­plainte rela­tant l’assassinat par des gen­darmes de 33 contre­ban­diers à l’est de la Turquie. Il fut mis en pri­son et tor­tu­ré. Dans ce poème, il fait par­ler un des contre­ban­diers tués, je vous en cite un pas­sage :

4.

Ils ont exé­cu­té la sen­tence de mort,
Ils ont ensan­glan­té
Le nuage bleu de la mon­tagne
Et la brise som­no­lente du matin.
Puis ils ont mis les fusils en fais­ceau-la
Et nous ont dou­ce­ment fouillé la poi­trine
Ont cher­ché
Ont fure­té
Et ils m’ont pris le cein­tu­ron rouge de
Kirmanşah,
Mon cha­pe­let, ma taba­tière et ils s’en sont allés
C’était tous des cadeaux du Pays Persan…

Avec les vil­lages et les cam­pe­ments de
L’autre coté
Nous sommes par­rains, parents, nous sommes
Attachés par les liens du sang
Nous nous sommes pris et don­nés des filles
Pendant des siècles
Nous sommes voi­sins face a face
Nos poules se mêlent entre elles
Pas par igno­rance
Mais par pau­vre­té,
On n’a pas ché­ri le pas­se­port
C’est ça la faute qui est cause du mas­sacre
Des nôtres
Et on nous appelle bri­gands,
Contrebandiers
Voleurs
Traîtres…

Mon par­rain écrit les cir­cons­tances ain­si,
On les pren­dra peut-être pour une simple
Rumeur
Ce ne sont pas des seins roses
Mais des balles Dom dom
En éclats dans ma bouche… (p98-100)

 

Après sa sor­tie de pri­son, il ne pour­sui­vit pas ses études supé­rieures. D’ailleurs, peu de temps après, en 1952 il est de nou­veau empri­son­né. Il avait écrit un poème sur un com­mu­niste ita­lien Togliatti bat­tu et empri­son­né par les fas­cistes. Quelqu’un lui a volé ce poème et l’a copié à 80 exem­plaires. Il est arrê­té sous le motif qu’il fai­sait pas­ser ses poèmes pour faire de la pro­pa­gande com­mu­niste. Il res­sort en 1954. Les deux ans pas­sés sous les bar­reaux l’ont dura­ble­ment mar­qué, il a été tor­tu­ré, tou­jours en cel­lule dans des condi­tions indes­crip­tibles. Il a failli mou­rir par affai­blis­se­ment et a même ten­té  de se sui­ci­der après l’annonce du décès de son père. Il n’a pu ni le revoir avant sa mort ni aller à ses funé­railles.  Depuis lors, contraint au silence, il n’a plus écrit de poème, res­tant reti­ré du monde lit­té­raire. Pour gagner sa vie, il a tra­vaillé pour des jour­naux.

Ton amour

Ton amour ne m’a pas quit­té,
J’ai eu faim, j’ai eu soif,
Sournoise, noire était la nuit,
L’âme étrange, l’âme muette,
L’âme mor­ce­lée…
Et menottes aux mains,
Sans tabac, sans som­meil je suis res­té,
Ton amour ne m’a pas quit­té… »  (p1)

 

Ahmed Arif, J’en ai usé des fers en ton absence, 
tra­duc­tion d’Ali Demir, Publication du Ministère
de la Culture, 2000, épui­sé.

 

 

Pour Ahmed Arif, le poète ne doit pas être étran­ger en res­tant dans une langue trop intel­lec­tuelle. Il est contre le cou­rant poé­tique nom­mé le Second Nouveau des années 50, lequel était plon­gé dans une recherche esthé­ti­sante de la poé­sie, une sorte d’art pour l’art. Ses poèmes, il les qua­li­fie « d’organique ». Ils viennent de son être, sans fard.

On le classe dans le groupe des poètes «  réa­liste popu­laire » car sa poé­sie est pré­oc­cu­pée par le deve­nir social et poli­tique de son pays. Dans ses poèmes très tra­vaillés, il a su expri­mer sa sym­pa­thie pour les plus déshé­ri­tés sans tom­ber dans le slo­gan poli­tique et idéo­lo­gique. Il consi­dère la poé­sie comme une arme contre l’oppression, une arme de résis­tance. Sa poé­sie fait réflé­chir sur le monde des déshé­ri­tés, elle fait prendre conscience, comme celle de Nazım Hikmet. Elle sou­tient dans les épreuves ain­si que l’amour.

Qui ne vou­drait être sacri­fié à cette patrie para­di­siaque »
Accepter tous les sacri­fices
Et faire de toi un para­dis
Pour le peuple pauvre et hon­nête.
C’est cette his­toire-la
C’est cet amour à tout prix. (p42, Vay Kurban)

 

De son expé­rience car­cé­rale, il écrit des poèmes d’une grande pudeur. En pri­son, il est condam­né à l’impuissance mais sa plainte ne s’apitoie jamais sur son sort :

 Je  me dis : « ah ! Si je pou­vais être tué,
Disparaitre,
Nu dans un com­bat.
Je veux que ça soit viril,
L’amitié, l’inimité aus­si.
Or ni l’une ni l’autre ne m’arrive.
On entend char­ger baïon­nette aux canons
Et com­mence la ronde de nuit des gen­darmes…

Je frotte l’allumette à la colère,
A la pre­mière bouf­fée, ma ciga­rette dimi­nue de moi­tié,
Je m’emplis de fumé à m’en faire mou­rir.
Je sais, « toi aus­si ? »diras-tu,
Mais le soir tombe tôt en pri­son. (p25-26, Le soir tombe tôt en pri­son)

 

Son expé­rience est sou­vent à la limite du dire, le poète reste dému­ni par­fois pour l’exprimer . Il dit lui-même : « Je ne peux le mettre en mots, c’est si soli­taire, si noir… »(p21, La balle ne passe donc pas par la nuit)

Son des­tin le rap­proche des hommes qui peinent à l’extérieur pour sur­vivre et il loue ces être misé­reux tra­vaillant pour leur pays :

Les ouvriers du tabac sont pauvres,
Les ouvriers du tabac sont fati­gués,
Mais braves,
Tous hon­nêtes.
Leur renom­mée est allée au-delà des mers
Unique espoir de mon pays.  (p13, On n’est pas seuls)

 

 

Par la pen­sée il est libre, le poète est avec le peuple .Malgré ses condi­tions de réten­tion, il s’associe à ces êtres :

Je ne suis pas entre quatre murs, moi,
Je suis dans le riz, dans le coton et dans le tabac
A Karacadağ, à Çukurova et à Cibali. (p9, Op. Cit.)

 

 

Grâce à son amour aus­si, il s’évade :

Partir,
Partir en exil dans tes yeux.
Coucher,
Coucher au cachot dans tes yeux.
Où sont donc tes yeux ?  (p46, Celle que je n’ai pas pu oublier)

 

Ainsi, Ahmed Arif porte un mes­sage d’espoir et de revanche, en se réap­pro­priant l’héritage des trou­ba­dours du Moyen-âge, le poète se fait chantre de son peuple et ce n’est pas un hasard si ses poèmes sont encore les plus réci­tés et chan­tés en Turquie, même par­fois par des gens qui ignorent leur auteur. Certains de ces poèmes ont été repris, par exemple, par le célèbre chan­teur de rock, Cem Karaca.

La réus­site d’Ahmed Arif est là : sa poé­sie peut tou­cher un très large public car des thèmes uni­ver­saux comme l’amour, la mort, la résis­tance se mêlent avec des motifs locaux concrets, dans un verbe ryth­mé et par­fois répé­ti­tif comme une com­plainte ou un chant tra­di­tion­nel. Le tabac, le coton, les cara­vanes, une faune par­ti­cu­lière (per­drix, lapin, pou­lain…) le roc et sur­tout les mon­tagnes sont des motifs très pré­sents.

Ces der­nières sont un élé­ment très usi­té dans la poé­sie popu­laire.

On peut dire que les mon­tagnes d’Ahmed Arif ras­semblent tous ses thèmes essen­tiels : elles repré­sentent un lieu de résis­tance mil­lé­naire, lieu de refuge de guer­riers libres en bute contre le pou­voir cen­tral ou contre des chefs de vil­lage. C’est le lieu sau­vage de la poé­sie où le chant peut pui­ser sa force. C’est le sym­bole de sa région natale et d’une cer­taine men­ta­li­té féo­dale :

Il pour­rait s’abriter dans les hau­teurs…
Ces mon­tagnes, ces mon­tagnes-amies recon­naissent la valeur. (p94, 33 Balles)

 

L’espoir il est dans les mon­tagnes. (p62, Uy havar !)

 

Aux mon­tagnes de mon pays le prin­temps est arri­vé… (p2, Dedans)

 

 

Ecoutons, pour finir, la ligne de conduite que nous conseille de suive le poète par la bouche de l’Anatolie per­son­ni­fiée :

Où que tu sois,
A l’ombre, en liber­té, en classe, à ton pupitre,
Marche en avant,
Crache au visage du bour­reau,
De l’opportuniste, du  cor­rup­teur, du traître.
Tiens bon le livre
Tiens bon le tra­vail
De tous tes ongles, de toutes tes dents,
De tout ton espoir, de tout ton amour, de tout ton rêve,
Tiens bon, ne me fais pas honte. (p.69, Anatolie)

 

 

Présentation de l’auteur

Ahmed Arif

Ahmed Arif était un poète turc. Après des études de phi­lo­so­phie à Ankara. Il est arrê­té en 1950 pour ses opi­nions poli­tiques, et sera libé­ré en 1952. Il ne publie qu’un seul recueil, Hasretinden Prangalar Eskittim, qui bat des records quant à sa réédi­tion.

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Claire Lajus

Grandie dans le ter­ri­toire giron­din et après des études de Lettres modernes, Claire Lajus a ensei­gné le fran­çais cinq ans en Turquie. Passionnée depuis par la langue turque, elle tra­duit des poètes turcs et a créé à son retour en France une revue en ligne (www​.revueay​na​.com) Dans ce cadre, elle inter­vient ponc­tuel­le­ment à des lec­tures publiques. Elle a publié ses poèmes dans diverses revues (Nouveaux Délits, Soleils&Cendre, Traction-Brabant, A L’index, La Main mil­lé­naire…) et dans l’Anthologie de la poé­sie fran­çaise de Jacques Basse. Elle a par­ti­ci­pé au Festival International de poé­sie d’Eskisehir, Turquie, en 2015. Elle enseigne actuel­le­ment le fran­çais à Bordeaux. Son pre­mier recueil, L’Ombre remue, va paraître aux édi­tions La Crypte fin jan­vier 2018.

Traductions

Essai :

2017 (à paraître) : La Turquie : entre éga­re­ment et nos­tal­gie,Ece Temelkuran

Poésie en recueil :

2016 :Ainsi disent-ils, Müesser Yeniay, éd.Bruno Doucey
2015 : Août 1936-Dernier mois dans le ventre de ma mère, Özdemir Ince, coll.Le Tire-Langue, A L’Index
2015 : Grenade ou Nar, Haydar Ergülen, L’Harmattan, coll. Levée d’ancre
2014 : Visages de poé­sie, 91 Visages d’une répu­blique, Poésie turque, Anthologie diri­gée par J.Basse, ed. CapBéar
2013 :L’intranquilité du quo­ti­dien, Metin Celal, Al Manar,France
2012 :Carnet Intime, Haydar Ergülen, Al Manar,France
2010 :« Au sujet d’Ömer Kaleşi », poèmes d’Özdemir İnce,in Le Verbe des Ömériques, Ömer Kaleşi, édi­té à Skopje, édi­tion Ikon

 

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