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Poètes de mon vivant (2)

Par |2018-08-19T01:57:00+00:00 8 mars 2014|Catégories : Blog|

« Écrire ce livre-à-vivre, plu­tôt qu’une épi­taphe »
Apprendre la nuit de Claude Vigée
(Editions Arfuyen, Paris, 1991).

 

          C’est en 1988, lors du col­loque de Cerisy-la-Salle, que j’ai fait la connais­sance de Claude Vigée et d’Évy son épouse. Nous avons ensuite gar­dé des rela­tions ami­cales et j’ai sui­vi avec pas­sion le déve­lop­pe­ment de cette œuvre poly­morphe, par­ti­cu­liè­re­ment nour­rie dans les années 90. Le poète est désor­mais arri­vé au grand âge mais il témoigne tou­jours de sa pré­sence vigi­lante au monde qui est le nôtre. Il a été dis­tin­gué en décembre 2013 par le Grand Prix National de Poésie et nous a livré en 2008 la somme de son œuvre poé­tique sous le titre modeste et infi­ni­ment juste de Mon heure sur la terre (Galaade, Paris). Une antho­lo­gie vient de paraître : L’homme naît grâce au cri (Seuil, Paris, 2013).

            J’ai choi­si des poèmes dans le beau petit « judan » que j’analyse ici, pla­çant en tête un poème qui est d’actualité puisqu’il nous rap­pelle « la leçon de la Shoah » et ter­mi­nant sur l’un des pre­miers poèmes du livre car il nous invite au « com­men­ce­ment » !

 

***

            Nous ne ces­sons d’apprendre la nuit. La leçon de ténèbres est d’emblée leçon d’infamie : une haine confra­ter­nelle est che­villée au cœur des hommes et la sombre jouis­sance du pire. Hérode fut l’un de ces « hommes de l’infamie », Caïn fut le pre­mier d'entre eux et il demeure « notre frère » :

 

Chaque bour­reau se fait grand-prêtre de l’abîme ;
et lorsque tout est dit,
pour Caïn notre frère
 — l’enfant pré­fé­ré d’Ève —
le plai­sir de tuer reste l’unique Loi.   (p. 18)

 

            Pourtant là n’est pas le der­nier mot de notre des­tin et la ténèbre se creuse d’une secrète réserve où se blot­tit l’essentiel. La nuit — noir­ceur de l’air tout comme opa­ci­té du cœur — n’est pas conce­vable sans une arrière-nuit d’où ne cessent de sourdre la lumière ori­gi­nelle, de jaillir la source pre­mière, d’irradier le feu pri­mor­dial, de pul­ser le noyau de l’être, de souf­fler le Souffle et de se ryth­mer le Chant : telle est la foi de l’homme et du poète Claude Vigée et elle ins­pire l’une de ses méta­phores majeures :

 

Chaque ins­tant brû­lé dans le sable
est lourd d’éternité tra­hie.
Mais à tra­vers l’opacité du monde
rayonne jusqu’à nous, dans le délais­se­ment,
avec l’obstination des sources englou­ties,
le cœur de l’unique lumière.      (p. 7)

 

            « Apprendre la nuit » sera donc sur­tout s’apprivoiser à cette lumière, appri­voi­ser cette lueur pour lui (re)donner sa chance dans notre vie comme dans le monde. Mais, pour cela, il faut à l’homme et au poète faire l’expérience du « délais­se­ment » et de « l’abîme » afin de deve­nir le « dan­seur de l’être ». Le « délais­se­ment » est l’œuvre du temps et de l'Histoire qui dépos­sèdent l’homme de tout ce qui lui est le plus cher : êtres aimés, moments heu­reux, lieux où habi­ter, mémoire intime, dou­ceurs de l’âme et du corps sen­sibles… L’« abîme » est ce lieu hors lieu, ce lieu d’aridité et de vide, de sèche ardeur où nous tom­bons comme sur le soleil, hap­pés tels des papillons par le feu trop évident de notre désir :

 

Mais au cœur du soleil il n’est point de lumière,
nul conti­nent de rêve où rebâ­tir un monde,
juste le point zéro de ton être abo­li :
la tache aveugle au fond de la rétine immense.  (p. 34)

 

            Il faut en effet atteindre ce « point zéro » où l’être semble s’exténuer pour pou­voir rejaillir, renaître avec la rosée et avec la source. L’obstination de celui qui refuse d’admettre la Loi de Caïn comme l’opacité de la vie ordi­naire paraît d’abord par­faire et appro­fon­dir en lui l’essence-même de la perte et du manque, de la déré­lic­tion :

 

Soyons le petit reste
qui s’obstine et sur­monte
en s’approfondissant,
 

comme la source aveugle
qui fore son che­min dans la roche en hiver :
elle fait, elle aus­si, le ter­rible détour
par l’origine absente et tou­jours sur­gis­sante.
 

Hors du lac ennei­gé
pris dans l’étau du gel
sou­dain fuse une galaxie
de mouettes qui tour­billonnent en assaillant le ciel !  (p. 31)

 

            Pour le poète — mais, par­ti­ci­pant du « Vivant-Qui-Parle », tout homme est à ce titre poète (ne fût-il que simple locu­teur !) — il s’agit de creu­ser en soi assez loin pour perdre de vue les repères et les signes conven­tion­nels, les mots de tous les jours et s’avancer vers « leur manque pre­mier, leur angois­sante absence, l’obscur d’où ils sur­gissent par­fois en cha­cun de nous » (p. 45). C’est à ce prix que « le vivant-par­lant qui passe […] invente le temps : [qu’]il est pur bon­dis­se­ment ryth­mique vers le vide à venir » (p. 44). C’est à ce prix que « nous ose­rons dan­ser vers l’abîme » (p. 45).

            L’énergie pul­sante de l’être (qu’elle soit lumière, feu, eau, souffle, chant ou parole) ne peut prendre son essor rebelle qu’en un lieu qui semble nier cet essor : elle est ain­si la clar­té qui perce la nuit, la noir­ceur agis­sant au cœur du jour ou du feu, le miel dans le rocher et la dure­té du roc au centre de la ten­dresse, l’ataraxie au sein de la fureur, la déme­sure qui garan­tit la mesure et la cadence, qui invente et fait croître le rythme :

 

 L'ouverture à l’infini agis­sant, au Vivant-Qui-Parle, troue les brouillards mono­tones de l’ennui. Cette ouver­ture consti­tue pour nous la seule révolte effi­cace, la rup­ture déme­su­rée des cloi­sons car­cé­rales qui nous écrasent de tous côtés. Le lieu de nulle part, invi­sible mais char­nel­le­ment pré­sent, est, en nous, la seule et vraie patrie. Toutes fron­tières trans­gres­sées, dans le voyage dérou­tant vers l’ailleurs sans visage se découvre sou­dain le havre unique du repos et de la toute-confiance au milieu du tour­billon.   (p. 48)

 

            Le détour n’en est pas un et la contra­dic­tion n’exclut pas les termes qu’elle oppose mais les unit : il faut « s’enfoncer dans l’exil [pour] bon­dir hors de lui, cou­ler à fond de nuit [pour] resur­gir sur la terre » (p. 47). Il faut savoir gar­der le silence — le pré­ser­ver — pour par­ler sans pro­fa­ner la parole. Il faut être mul­tiple pour demeu­rer un. Nous ne nous éton­ne­rons donc pas de voir le poète se lan­cer par le jeu des langues, par l’exercice mul­tiple de la tra­duc­tion (de l’allemand, de l’hébreu, de l’anglais, de l’alsacien…), sur la piste qui doit le recon­duire d’abord en lui-même. N’est-ce pas Goethe qui, renouant avec l’ancienne concep­tion de l’universelle ana­lo­gie, écrit que :

 

Si notre œil n’était pas solaire,
Jamais il ne pour­rait regar­der le soleil ;
S’il n’habitait en nous la force du dieu même,
Comment nous ravi­rait une chose divine ?   (p. 55)

 

            En la dif­fé­rence se tient aus­si ce qui ras­semble, en la res­sem­blance demeure le dif­fé­rent. Nous ne nous éton­ne­rons pas de voir le poète défendre — mais sans aucun « lyrisme facile » — la langue mater­nelle qui fut pour lui le dia­lecte alsa­cien, décrié et soi­gneu­se­ment éra­di­qué par la France cen­tra­li­sa­trice et jaco­bine : la langue mater­nelle, bien que vis­cé­ra­le­ment et onto­lo­gi­que­ment plus proche de l’origine que toute autre, ne sau­rait se confondre avec celle-ci. Toute langue fait signe à sa façon vers la patrie et il est conseillé de conju­guer les langues afin de se don­ner le plus de chances pos­sibles. Et le poète déploie ain­si, à la fin de son livre, en quelques mots d’une haute por­tée intel­lec­tuelle et morale, l’avenir pos­sible d’une Europe unie et dif­fé­rante : que les peuples s’ouvrant par néces­si­té à l’altérité des langues et des cultures fassent des dif­fé­rences et des contra­dic­tions vives qui, alors, les déchi­re­ront le ferment-même de leur vie future et de leur pré­sence active au monde.

 

            En ce beau « livre-à-vivre », en ce petit « judan » qui asso­cie libre­ment — bien qu’un même écho les tra­verse — poèmes, apho­rismes, tra­duc­tions, essai (et que le poète défi­nit par oppo­si­tion au « roman », autre contra­dic­tion féconde), Claude Vigée nous délivre un mes­sage qui, mal­gré la gra­vi­té du pro­pos, est un mes­sage de foi, d’espoir et de jeu­nesse (parce que le prin­cipe-même de notre nais­sance au monde demeure en nous, intact et à notre por­tée), d’humanité :

 

Ne te laisse pas aller à la tris­tesse, fais retour dès aujourd’hui à la source tou­jours jaillis­sante de ta vie pre­mière. C’est en nous-mêmes qu’est caché le soleil secret, indi­vi­sible, fût-il enter­ré sous des amas de décombres. Ce lieu-là seul est le vrai lien, l’alliance à l’œuvre entre les géné­ra­tions sépa­rées des hommes, — la lumière com­mune et la force qui « ramè­ne­ra le cœur des pères vers les fils, et le cœur des fils vers leurs pères ».  (p. 43)

 

Inédit sous la pré­sente forme ; paru, refon­du, avec des ana­lyses de Dans le silence de l’aleph (Albin Michel, 1992) et du volume des actes du col­loque de Cerisy La terre et le souffle, ren­contre autour de Claude Vigée (Albin Michel, 1992) dans Les Cahiers de La Baule, n° 67/​68, p. 38-41, 1993, sous le titre « Ce livre-à-vivre ».

 

 

 

 

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