« Écrire ce livre-à-vivre, plutôt qu’une épitaphe »
Appren­dre la nuit de Claude Vigée
(Edi­tions Arfuyen, Paris, 1991).

 

          C’est en 1988, lors du col­loque de Cerisy-la-Salle, que j’ai fait la con­nais­sance de Claude Vigée et d’Évy son épouse. Nous avons ensuite gardé des rela­tions ami­cales et j’ai suivi avec pas­sion le développe­ment de cette œuvre poly­mor­phe, par­ti­c­ulière­ment nour­rie dans les années 90. Le poète est désor­mais arrivé au grand âge mais il témoigne tou­jours de sa présence vig­i­lante au monde qui est le nôtre. Il a été dis­tin­gué en décem­bre 2013 par le Grand Prix Nation­al de Poésie et nous a livré en 2008 la somme de son œuvre poé­tique sous le titre mod­este et infin­i­ment juste de Mon heure sur la terre (Galaade, Paris). Une antholo­gie vient de paraître : L’homme naît grâce au cri (Seuil, Paris, 2013).

            J’ai choisi des poèmes dans le beau petit « judan » que j’analyse ici, plaçant en tête un poème qui est d’actualité puisqu’il nous rap­pelle « la leçon de la Shoah » et ter­mi­nant sur l’un des pre­miers poèmes du livre car il nous invite au « commencement » !

 

***

            Nous ne ces­sons d’apprendre la nuit. La leçon de ténèbres est d’emblée leçon d’infamie : une haine con­frater­nelle est chevil­lée au cœur des hommes et la som­bre jouis­sance du pire. Hérode fut l’un de ces « hommes de l’infamie », Caïn fut le pre­mier d’en­tre eux et il demeure « notre frère » :

 

Chaque bour­reau se fait grand-prêtre de l’abîme ;
et lorsque tout est dit,
pour Caïn notre frère
— l’enfant préféré d’Ève —
le plaisir de tuer reste l’unique Loi.   (p. 18)

 

            Pour­tant là n’est pas le dernier mot de notre des­tin et la ténèbre se creuse d’une secrète réserve où se blot­tit l’essentiel. La nuit — noirceur de l’air tout comme opac­ité du cœur — n’est pas con­cev­able sans une arrière-nuit d’où ne cessent de sour­dre la lumière orig­inelle, de jail­lir la source pre­mière, d’irradier le feu pri­mor­dial, de pulser le noy­au de l’être, de souf­fler le Souf­fle et de se ryth­mer le Chant : telle est la foi de l’homme et du poète Claude Vigée et elle inspire l’une de ses métaphores majeures :

 

Chaque instant brûlé dans le sable
est lourd d’éternité trahie.
Mais à tra­vers l’opacité du monde
ray­onne jusqu’à nous, dans le délaissement,
avec l’obstination des sources englouties,
le cœur de l’unique lumière.      (p. 7)

 

            « Appren­dre la nuit » sera donc surtout s’apprivoiser à cette lumière, apprivois­er cette lueur pour lui (re)donner sa chance dans notre vie comme dans le monde. Mais, pour cela, il faut à l’homme et au poète faire l’expérience du « délaisse­ment » et de « l’abîme » afin de devenir le « danseur de l’être ». Le « délaisse­ment » est l’œuvre du temps et de l’His­toire qui dépos­sè­dent l’homme de tout ce qui lui est le plus cher : êtres aimés, moments heureux, lieux où habiter, mémoire intime, douceurs de l’âme et du corps sen­si­bles… L’« abîme » est ce lieu hors lieu, ce lieu d’aridité et de vide, de sèche ardeur où nous tombons comme sur le soleil, hap­pés tels des papil­lons par le feu trop évi­dent de notre désir :

 

Mais au cœur du soleil il n’est point de lumière,
nul con­ti­nent de rêve où rebâtir un monde,
juste le point zéro de ton être aboli :
la tache aveu­gle au fond de la rétine immense.  (p. 34)

 

            Il faut en effet attein­dre ce « point zéro » où l’être sem­ble s’exténuer pour pou­voir rejail­lir, renaître avec la rosée et avec la source. L’obstination de celui qui refuse d’admettre la Loi de Caïn comme l’opacité de la vie ordi­naire paraît d’abord par­faire et appro­fondir en lui l’essence-même de la perte et du manque, de la déréliction :

 

Soyons le petit reste
qui s’obstine et surmonte
en s’approfondissant,
 

comme la source aveugle
qui fore son chemin dans la roche en hiver :
elle fait, elle aus­si, le ter­ri­ble détour
par l’origine absente et tou­jours surgissante.
 

Hors du lac enneigé
pris dans l’étau du gel
soudain fuse une galaxie
de mou­ettes qui tour­bil­lon­nent en assail­lant le ciel !  (p. 31)

 

            Pour le poète — mais, par­tic­i­pant du « Vivant-Qui-Par­le », tout homme est à ce titre poète (ne fût-il que sim­ple locu­teur !) — il s’agit de creuser en soi assez loin pour per­dre de vue les repères et les signes con­ven­tion­nels, les mots de tous les jours et s’avancer vers « leur manque pre­mier, leur angois­sante absence, l’obscur d’où ils sur­gis­sent par­fois en cha­cun de nous » (p. 45). C’est à ce prix que « le vivant-par­lant qui passe […] invente le temps : [qu’]il est pur bondisse­ment ryth­mique vers le vide à venir » (p. 44). C’est à ce prix que « nous oserons danser vers l’abîme » (p. 45).

            L’énergie pul­sante de l’être (qu’elle soit lumière, feu, eau, souf­fle, chant ou parole) ne peut pren­dre son essor rebelle qu’en un lieu qui sem­ble nier cet essor : elle est ain­si la clarté qui perce la nuit, la noirceur agis­sant au cœur du jour ou du feu, le miel dans le rocher et la dureté du roc au cen­tre de la ten­dresse, l’ataraxie au sein de la fureur, la démesure qui garan­tit la mesure et la cadence, qui invente et fait croître le rythme :

 

 L’ou­ver­ture à l’infini agis­sant, au Vivant-Qui-Par­le, troue les brouil­lards monot­o­nes de l’ennui. Cette ouver­ture con­stitue pour nous la seule révolte effi­cace, la rup­ture démesurée des cloi­sons car­cérales qui nous écrasent de tous côtés. Le lieu de nulle part, invis­i­ble mais char­nelle­ment présent, est, en nous, la seule et vraie patrie. Toutes fron­tières trans­gressées, dans le voy­age déroutant vers l’ailleurs sans vis­age se décou­vre soudain le havre unique du repos et de la toute-con­fi­ance au milieu du tour­bil­lon.   (p. 48)

 

            Le détour n’en est pas un et la con­tra­dic­tion n’exclut pas les ter­mes qu’elle oppose mais les unit : il faut « s’enfoncer dans l’exil [pour] bondir hors de lui, couler à fond de nuit [pour] resur­gir sur la terre » (p. 47). Il faut savoir garder le silence — le préserv­er — pour par­ler sans pro­fan­er la parole. Il faut être mul­ti­ple pour demeur­er un. Nous ne nous éton­nerons donc pas de voir le poète se lancer par le jeu des langues, par l’exercice mul­ti­ple de la tra­duc­tion (de l’allemand, de l’hébreu, de l’anglais, de l’alsacien…), sur la piste qui doit le recon­duire d’abord en lui-même. N’est-ce pas Goethe qui, renouant avec l’ancienne con­cep­tion de l’universelle analo­gie, écrit que :

 

Si notre œil n’était pas solaire,
Jamais il ne pour­rait regarder le soleil ;
S’il n’habitait en nous la force du dieu même,
Com­ment nous ravi­rait une chose divine ?   (p. 55)

 

            En la dif­férence se tient aus­si ce qui rassem­ble, en la ressem­blance demeure le dif­férent. Nous ne nous éton­nerons pas de voir le poète défendre — mais sans aucun « lyrisme facile » — la langue mater­nelle qui fut pour lui le dialecte alsa­cien, décrié et soigneuse­ment éradiqué par la France cen­tral­isatrice et jacobine : la langue mater­nelle, bien que vis­cérale­ment et ontologique­ment plus proche de l’origine que toute autre, ne saurait se con­fon­dre avec celle-ci. Toute langue fait signe à sa façon vers la patrie et il est con­seil­lé de con­juguer les langues afin de se don­ner le plus de chances pos­si­bles. Et le poète déploie ain­si, à la fin de son livre, en quelques mots d’une haute portée intel­lectuelle et morale, l’avenir pos­si­ble d’une Europe unie et dif­férante : que les peu­ples s’ouvrant par néces­sité à l’altérité des langues et des cul­tures fassent des dif­férences et des con­tra­dic­tions vives qui, alors, les déchireront le fer­ment-même de leur vie future et de leur présence active au monde.

 

            En ce beau « livre-à-vivre », en ce petit « judan » qui asso­cie libre­ment — bien qu’un même écho les tra­verse — poèmes, apho­rismes, tra­duc­tions, essai (et que le poète définit par oppo­si­tion au « roman », autre con­tra­dic­tion féconde), Claude Vigée nous délivre un mes­sage qui, mal­gré la grav­ité du pro­pos, est un mes­sage de foi, d’espoir et de jeunesse (parce que le principe-même de notre nais­sance au monde demeure en nous, intact et à notre portée), d’humanité :

 

Ne te laisse pas aller à la tristesse, fais retour dès aujourd’hui à la source tou­jours jail­lis­sante de ta vie pre­mière. C’est en nous-mêmes qu’est caché le soleil secret, indi­vis­i­ble, fût-il enter­ré sous des amas de décom­bres. Ce lieu-là seul est le vrai lien, l’alliance à l’œuvre entre les généra­tions séparées des hommes, — la lumière com­mune et la force qui « ramèn­era le cœur des pères vers les fils, et le cœur des fils vers leurs pères ».  (p. 43)

 

Inédit sous la présente forme ; paru, refon­du, avec des analy­ses de Dans le silence de l’aleph (Albin Michel, 1992) et du vol­ume des actes du col­loque de Cerisy La terre et le souf­fle, ren­con­tre autour de Claude Vigée (Albin Michel, 1992) dans Les Cahiers de La Baule, n° 67/68, p. 38–41, 1993, sous le titre « Ce livre-à-vivre ».

 

 

 

 

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Serge Meitinger

Serge MEITINGER, né en 1951 en Bre­tagne. L’universitaire. Thèse de 3ème cycle sur le poète de sa ville natale : Tris­tan Cor­bière dans le texte, une lec­ture des Amours jaunes (soutenue à Rennes II en 1978) ; thèse d’État : Une dra­maturgie de l’Idée, esquisse d’une poé­tique mal­lar­méenne (soutenue en Sor­bonne en 1992). En poste à Mada­gas­car (École Nor­male Supérieure de Tana­narive) de 1980 à 1988 ; à l’Université de La Réu­nion depuis 1988, maître de con­férences puis pro­fesseur de langue et lit­téra­ture français­es. Nom­breuses études sur la poésie et la lit­téra­ture français­es et fran­coph­o­nes con­tem­po­raines dans des revues uni­ver­si­taires et des col­lo­ques inter­na­tionaux. Pra­tique volon­tiers une approche d’inspiration phénoménologique. Ouvrage : Stéphane Mal­lar­mé (Hachette Supérieur, Por­traits lit­téraires, 1995) ; direc­tion d’ouvrages : Océan Indi­en, Mada­gas­car – La Réu­nion – Mau­rice, une antholo­gie de fic­tions et de réc­its de voy­age en col­lab­o­ra­tion avec Carpanin Mari­moutou (Omnibus, 1998) ; Hen­ri Maldiney, une phénoménolo­gie à l’impossible (Le cer­cle her­méneu­tique, 2002) ; Jean-Joseph Rabeariv­elo : Œuvres com­plètes, tomes I et II (Édi­tions du CNRS, 2010 et 2012). Pré­pare l’édition en un livre de poche de Chants d’Iarive précédé de Snoboland de Jean-Joseph Rabeariv­elo. L’écrivain et poète. Com­mence par des réc­its qui ont été réu­nis en 2008 dans le vol­ume L’Homme de désir (Le Chas­seur abstrait, Mazères) et vient de pub­li­er, en octo­bre 2013, un sec­ond vol­ume de pros­es chez le même édi­teur, inti­t­ulé Au fil du rasoir. A dis­per­sé de la poésie, des études et des notes sur de nom­breux recueils et poètes dans de mul­ti­ples revues au fil des années : Alif, Le Jour­nal des Poètes, Arpa, Estu­aires, Sources, Europe, Poésie Bre­tagne, Phréa­tique, SUD, Autre SUD, Revue de Belles-Let­tres, Scher­zo, Nu(e), Car­nets de l’exotisme, Solaire, Voix d’eau, Cahiers de Poésie-Ren­con­tres, Cahiers de La Baule, La Riv­ière échap­pée, Cad­mos, La Dérobée… et sur inter­net, depuis moins longtemps, surtout sur les sites À la lit­téra­ture, Les Ren­con­tres de Bellepierre, Œuvres ouvertes, remue.net, La revue des ressources et celui de la RAL,M… Sur la sug­ges­tion de Patrick Cin­tas, a regroupé ses divers ensem­bles poé­tiques en trois vol­umes parus entre 2008 et 2009 : Un puits de haut silence, Les œuvres du guet­teur et Miroir brûlé, miroir des ana­logues aux­quels s’ajoute un recueil d’essais sur la matière poé­tique Bor­no­y­ages du champ poé­tique [qu’à la poésie il ne saurait être ques­tion de can­ton­ner], le tout dans la col­lec­tion Djinns, Le Chas­seur abstrait, édi­teur (Mazères, lien : sergemeitinger.ral‑m.com). A eu les hon­neurs de la petite col­lec­tion « Poésie en voy­age » de La Porte (Laon) en 2000 avec Caïn et Abel, en 2009 avec 18 Grains de Noces et en 2012 avec Ron­deaux de la nais­sance.

            Pré­pare un recueil de réc­its de voy­ages Des jardins écrits sur l’eau, un recueil d’essais Cerveau d’Europe et essaie de men­er à son terme une triple cen­turie poé­tique : La Cen­turie de l’archer, La Cen­turie de la nais­sance, La Cen­turie de fine folie