> Choix de poèmes de C. Vigée établi par Serge Meitinger

Choix de poèmes de C. Vigée établi par Serge Meitinger

Par |2018-11-20T19:16:38+00:00 8 mars 2014|Catégories : Blog|

 

Leçon de la Shoah

  Lo tirtsa’h

Hors du feu nos pieds nus
nous ont por­tés long­temps sur la terre noc­turne :
entre les ronces des­sé­chées,
à tra­vers un désert d’étoiles et de pierres
où nos années, une à une, tom­bèrent,
figues mûres dans les ténèbres.

Et main­te­nant comme autre­fois
sur cette friche où nous pas­sons
le meurtre seul est à l’honneur :
dans nos jar­dins, dans nos mai­sons,
l’écho de la ter­reur
tou­jours demeure de sai­son.

Cinquante ans après la Shoah
l’histoire attend sa nou­velle vic­time :
n’en fini­rons-nous pas de vivre et d’endurer !
Dans l’enfer de son cœur la soif de tor­tu­rer
à l’homme sans amour, à l’homme sans torah,
tient lieu de para­dis.

Habité par son mau­vais rêve,
au feu gla­cé de la colère
il ral­lume sa foi.
Chaque bour­reau se fait grand-prêtre de l’abîme ;
et lorsque tout est dit,
pour Caïn notre frère
– l’enfant pré­fé­ré d’Ève –
le plai­sir de tuer reste l’unique Loi.   (p. 17-18)

*

Lorsque j’entends le soir
le concer­to pour cla­ri­nette de Mozart,
le temps de la souf­france et de l’ennui s’achève,
sou­dain je nage dans la lumière dorée de mes quinze ans,
l’ombre de la vieillesse un ins­tant se déchire,
nos deux corps flexibles se joignent
dans le tor­rent de nos che­veux empor­tés par le vent :
c’est le ciel de la ten­dresse que leur plai­sir éclaire,
l’angoisse de vivre est deve­nue légère comme l’air   (p. 22)
*

La croi­sée du désir

À l’heure de ta mort
qui est tou­jours main­te­nant,
tu désires peut-être
te tour­ner comme l’hélianthe
vers la lumière au petit jour
dans le jar­din d’Éden :

mais à bonne dis­tance du soleil,
en te gar­dant toi-même,
sans jamais oublier ta pesan­teur natale,
ni l’horizon com­pact de l’univers créé.

Aux fleurs du para­dis tu pré­fères peut-être
l’effacement de ton exis­tence char­nelle,
l’effondrement immé­diat de ta per­sonne et du monde
dans la nuit du tré­fonds, le ventre ori­gi­nel,

sou­hai­tant ton retour au néant inté­rieur,
dans le cœur obs­cur du soleil, hors de l’heure mor­telle.   (p. 33)

*

Plus est long le che­min de ton cœur à la source,
plus le monde créé te tient sous son emprise.
Plus court est le che­min
de ton cœur au soleil,
plus vite meurt en toi
le jar­din de la terre.

La bles­sante clar­té du para­dis pré­sent,
c’est elle qui retourne au néant – dans la source.
Il est une autre voix
qui se perd dans le froid
et répond au désir de qui meurt sans désir

pour n’avoir su entendre
l’appel secret du Nom :

« Espère dans le noir
en un dieu qui se tait. »   (p. 35)

*

La noir­ceur de l’été

Un lent cri de cor­neilles
m’éveilla dans l’été de ma ving­tième année
sur la terre écla­tante de soleil et de blé –
près de moi le verre vide et l’orange enta­mée.

L’herbe ployait autour, je crus tout juste entendre
un léger bruis­se­ment de vent ou de lézard.
La tête me fit mal, pour moi le monde entier
n’était que vive odeur vio­lente de foin

broyé, puis le goût d’elle –
la brû­lure du sel sur mes lèvres mor­dues ! (p. 42)

*

En éle­vant les mains pour la néo­mé­nie

Ah, reine sans roi ! seule,
com­ment faire jaillir
l’eau vive de la source
refou­lée hors du temps
sous les cendres opaques de la mon­tagne noc­turne,
comme parole d’enfance qui pulse :
branche d’amande amère
exhu­mée des ténèbres ?

D’abord je suis reve­nu en pleu­rant
vers la demeure de la lumière silen­cieuse,
celle qui vibre nue
dans mon intime obs­cur.

Je parle seule­ment lorsque j’ai bu le souffle
à la source noire de la rosée,
son flux de lune est deve­nu
ma voyelle pre­mière,
l’âme du lait tis­sée dans le silence de la lumière.

Derrière elle se tient,
immense et sans visage,
la nuit future où chante
la pluie verte qui germe

dans mon com­men­ce­ment.     (p. 11-12)
 

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