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Cinq rondeaux de la naissance

Par |2019-02-19T07:45:08+00:00 13 juin 2014|Catégories : Poèmes|

 

1.

 

Les mots ne sont pas des fleurs
pour­tant ils savent fleu­rir !
Chatoiement inté­rieur
remugle ou verte fra­grance
gre­nu léger sous l’index
soup­çon d’amer sous la langue
alle­gro ou mono­die
 — c’est éclo­sion du tré­fonds !

 

Très droite pous­sée d’iris
sen­teur mêlée du bos­quet —
elles ont des yeux pour boire
le jour toutes ces pen­sées —
vrai, les mots savent fleu­rir !

 

Miroitement sans pour­quoi
basse conti­nue ou strettes
sur­pi­quées bro­dant l’alto —
les mots ne sont pas des signes :
ils fleu­rissent pour fleu­rir.

 

 

2.

 

Souffle, vol du matin
et jeu­nesse du monde —
aime le vent vivant
qui apporte à ton front
en toute fraîche aigrette
une ampleur d’horizon.
 

Lourd d’un seul grain de sable
ou d’une goutte d’eau
le chant tout en nais­sance
n’obère rien encore —
c’est jeu­nesse du monde.

 

Glosant aile sur aile
le silence s’essore
en plu­meuse har­mo­nie —
souffle, vol du matin !

 

 

 

3.

 

Poète, beau nais­seur de paroles,
choi­sis bien tes prestes ouvriers :
à l’œuvre dans la stu­peur des choses
ils éveille­ront splen­deur de mots
et superbe de lys en crois­sance !

 

Qu’ils veuillent pour­tant inache­ver
 — sus­pens de flamme dans le plein vent —
veiller à n’en point vou­loir finir
ces ouvriers prestes et bien choi­sis !

 

Que ton verbe demeure semence
navette tis­sant sens et silence —
invente la sente avec le pas
et le bruit qui tou­jours va devant
poète, beau nais­seur de paroles !

 

 

4.

 

Ce si peu de bruit nais­sant
au frô­le­ment d’ailes chaudes
nous dit le jeu des oiseaux
s’apiégeant à nos aîtres
 — auvents, gre­niers et croi­sées —.

 

Aérant notre séjour
voltes et jets de rémiges
empiètent sur nos marges
en frô­le­ment d’ailes chaudes.

 

Tout ce qui pèse y délite
une pous­sière si lente
et grain à grain esseu­lée
qu’il nous fait souffle et musique —
ce si peu de bruit nais­sant.

 

 

5.

 

 

                                            sur un alexan­drin iso­lé de Jean-Joseph Rabearivelo

 

Humbles plantes sans nom dont fleu­rir est la faim
vous défiez nos mains alertes et pro­fondes
 — famine ras­sa­sie apte à pétrir le monde
tout en creu­sant res­sauts sans pâte ni levain —
que la faim demeure notre pain quo­ti­dien !

 

Naître, croître, fleu­rir c’est nour­rir son idée
l’emplir et com­plé­ter en cres­cen­do exact
quê­tant tou­jours l’accord et le plus juste tact
dans la par­ti­tion où court la voix des gènes
 — que cette faim reste pour nous quo­ti­dienne !

 

Vivace contre­point à la nuit de la fin
 — comme si mou­rir se disait d’abord mûrir —
l’homme en l’œuvre de ses mains se porte à la cime
registre à sa hau­teur sans autre nom que vivre
 — vois la fleur ivre et sobre dont fleu­rir est la fin !

 

     

                                                                                  (2010)

mm

Serge Meitinger

Serge MEITINGER, né en 1951 en Bretagne. L’universitaire. Thèse de 3ème cycle sur le poète de sa ville natale : Tristan Corbière dans le texte, une lec­ture des Amours jaunes (sou­te­nue à Rennes II en 1978) ; thèse d’État : Une dra­ma­tur­gie de l’Idée, esquisse d’une poé­tique mal­lar­méenne (sou­te­nue en Sorbonne en 1992). En poste à Madagascar (École Normale Supérieure de Tananarive) de 1980 à 1988 ; à l’Université de La Réunion depuis 1988, maître de confé­rences puis pro­fes­seur de langue et lit­té­ra­ture fran­çaises. Nombreuses études sur la poé­sie et la lit­té­ra­ture fran­çaises et fran­co­phones contem­po­raines dans des revues uni­ver­si­taires et des col­loques inter­na­tio­naux. Pratique volon­tiers une approche d’inspiration phé­no­mé­no­lo­gique. Ouvrage : Stéphane Mallarmé (Hachette Supérieur, Portraits lit­té­raires, 1995) ; direc­tion d’ouvrages : Océan Indien, Madagascar – La Réunion – Maurice, une antho­lo­gie de fic­tions et de récits de voyage en col­la­bo­ra­tion avec Carpanin Marimoutou (Omnibus, 1998) ; Henri Maldiney, une phé­no­mé­no­lo­gie à l’impossible (Le cercle her­mé­neu­tique, 2002) ; Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres com­plètes, tomes I et II (Éditions du CNRS, 2010 et 2012). Prépare l’édition en un livre de poche de Chants d’Iarive pré­cé­dé de Snoboland de Jean-Joseph Rabearivelo. L’écrivain et poète. Commence par des récits qui ont été réunis en 2008 dans le volume L’Homme de désir (Le Chasseur abs­trait, Mazères) et vient de publier, en octobre 2013, un second volume de proses chez le même édi­teur, inti­tu­lé Au fil du rasoir. A dis­per­sé de la poé­sie, des études et des notes sur de nom­breux recueils et poètes dans de mul­tiples revues au fil des années : Alif, Le Journal des Poètes, Arpa, Estuaires, Sources, Europe, Poésie Bretagne, Phréatique, SUD, Autre SUD, Revue de Belles-Lettres, Scherzo, Nu(e), Carnets de l’exotisme, Solaire, Voix d’eau, Cahiers de Poésie-Rencontres, Cahiers de La Baule, La Rivière échap­pée, Cadmos, La Dérobée… et sur inter­net, depuis moins long­temps, sur­tout sur les sites À la lit­té­ra­ture, Les Rencontres de Bellepierre, Œuvres ouvertes, remue​.net, La revue des res­sources et celui de la RAL,M… Sur la sug­ges­tion de Patrick Cintas, a regrou­pé ses divers ensembles poé­tiques en trois volumes parus entre 2008 et 2009 : Un puits de haut silence, Les œuvres du guet­teur et Miroir brû­lé, miroir des ana­logues aux­quels s’ajoute un recueil d’essais sur la matière poé­tique Bornoyages du champ poé­tique [qu’à la poé­sie il ne sau­rait être ques­tion de can­ton­ner], le tout dans la col­lec­tion Djinns, Le Chasseur abs­trait, édi­teur (Mazères, lien : ser​ge​mei​tin​ger​.ral​-​m​.com). A eu les hon­neurs de la petite col­lec­tion « Poésie en voyage » de La Porte (Laon) en 2000 avec Caïn et Abel, en 2009 avec 18 Grains de Noces et en 2012 avec Rondeaux de la nais­sance.

            Prépare un recueil de récits de voyages Des jar­dins écrits sur l’eau, un recueil d’essais Cerveau d’Europe et essaie de mener à son terme une triple cen­tu­rie poé­tique : La Centurie de l’archer, La Centurie de la nais­sance, La Centurie de fine folie

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