> Poètes de mon vivant 3, Nicole Drano Stamberg

Poètes de mon vivant 3, Nicole Drano Stamberg

Par |2018-08-17T09:55:14+00:00 18 mars 2016|Catégories : Essais|

 

« Là-bas, aucune plante n’est jamais appe­lée mau­vaise herbe. »

à pro­pos de

Nicole Drano Stamberg

… s’il n’y avait pas d’herbe si la poé­sie n’existait plus

(Éditions La rumeur libre, Sainte-Colombe-sur-Gand, 2015, 144 p., 15 €)

            J’ai fait la connais­sance de Nicole et de Georges Drano alors qu’ils étaient ins­ti­tu­teurs à Assérac (Loire-Atlantique) dans la mai­son qui joux­tait l’école et fai­sait corps avec elle. Je les ai retrou­vés, plus tard, à Frontignan (Hérault) où ils habitent depuis long­temps main­te­nant. J’ai sui­vi au fil des ans l’œuvre double qu’ils bâtissent cha­cun de leur côté et ensemble et j’ai ten­té d’en rendre plus ou moins bien compte au fil des paru­tions. Voici, je le crois, paru cette année, le grand livre de matu­ri­té et de très haute flo­rai­son de Nicole !

* * *

            « Là-bas », pour Nicole Drano Stamberg, en ce vers sai­si dans l’ultime poème de son livre (p. 130), c’est le Burkina-Faso où, avec son com­pa­gnon Georges Drano, lui aus­si poète, elle a accom­pli, il y a quelques années déjà, diverses mis­sions indis­so­lu­ble­ment huma­ni­taires et cultu­relles. C’est « là-bas », dans le Sahel, qu’elle a pris conscience de ce qu’était un pays sans herbe « en tra­ver­sant le des­sé­ché des terres » (p. 81) et du manque, de la soif que cela peut engen­drer :

Quand il n’y a pas d’herbe,
Il faut pen­ser à pour­suivre un autre but,
Se garer des cre­vasses. Des mots. Alors qu’on vou­lait le jeune vert
Des alexan­drins qui se vautrent dans les jeunes cré­telles élé­gantes. (p. 81)

La consé­quence de cette frus­trante absence est double. La pre­mière est énon­cée dans le vers choi­si pour titre : dans un monde où le végé­tal fait défaut la moindre mani­fes­ta­tion de sa pré­sence devient sacrée et pro­pice ; par­mi les plantes ain­si sur­vi­vantes, impos­sible d’en dis­qua­li­fier une seule ! La seconde est un chan­ge­ment de tour­nure propre à l’esprit poé­tique : par­mi les mots, par­mi les thèmes et les mètres, il faut désor­mais consi­dé­rer ce qui avait été négli­gé, oublié ou mépri­sé, en se détour­nant des faci­li­tés et des com­plai­sances pour envi­sa­ger des réa­li­tés brutes, crues, mal­séantes éven­tuel­le­ment ; se déprendre de thé­ma­tiques comme de métriques qui revê­ti­raient trop uni­ment la jeu­nesse ver­doyante et sédui­sante des prai­ries de chez nous quand y ondulent sous le vent les « jeunes cré­telles élé­gantes ». De la sorte, « là-bas » devient « ici » et la poé­sie prend en charge le des­tin des plantes, de toutes les plantes, sans les hié­rar­chi­ser ni les esthé­ti­ser indu­ment ; elle incite aus­si la conscience à s’émouvoir d’une poten­tielle dis­pa­ri­tion ou d’un appau­vris­se­ment uni­for­mi­sant du végé­tal vain­cu par le métal, le béton et le gou­dron, par l’industrialisation de la nature. Ainsi la poé­sie lie son sort à celui de l’herbe : la résis­tance doit être com­mune et, pour ce faire, les mots du poète s’efforcent d’acquérir et de pro­mou­voir la sou­plesse et la viva­ci­té des plantes (sau­vages, ico­no­clastes et saxi­frages, para­sites ?) capables de tou­jours rega­gner le ter­rain que leur ont volé les hommes au fil des siècles.

            C’est pour­quoi l’ordonnance du livre, savante, mesu­rée, équi­li­brée, nous conduit, de sec­tion en sec­tion, d’« Acharnement » à « Résistance » en pas­sant par « Vie », « Création » et « Humanité ». L’herbe en son enra­ci­ne­ment têtu peut déli­vrer comme une leçon à l’humanité :

Sur l’espace étroit entre l’autoroute
Et l’usine,    herbe cou­rage, herbe de cœur,
De carac­tère, droite,
Majuscule, minus­cule, vir­gule et paren­thèses,
Élégamment pen­chée dans la pous­sière.

Hors de l’esclavage des phos­phates
Quelques mots,     herbe    entre guille­mets,
« L’indispensable pré­sence gra­cieuse »
Pour déga­ger
Un espace de liber­té.                         (HERBE ET BITUME, p. 13)

L’herbe, dont « D’un sol à l’autre/ La racine s’acharne/ En pro­fon­deur » (p. 11), est capable même d’une leçon d’humanité :

L’herbe n’a pas d’esclave.
Elle n’étale pas ses fleurs d’humanité.
Pliée, fou­lée, écra­sée,
Elle resur­git
Ne crai­gnant ni le pied nu, ni le mocas­sin du ministre
Et non plus la botte fer­rée du dic­ta­teur.       (DISCRÉTION, p. 105)

            Toutefois cet achar­ne­ment qui abou­tit à une résis­tance comme à une reven­di­ca­tion de liber­té et qui super­pose la des­ti­née humaine à celle du végé­tal n’est ni méca­nique ni uni­voque : il tient en son cœur même une ambi­guï­té voire une équi­voque qui s’éclaire à la lumière du vécu de l’homme et de lui seul :

Partons, il y a des feux par­tout. Mutti, viens,
Le train arrive. Sauvons-nous.
Une herbe soli­de­ment enra­ci­née,
Obstinée nous tient.

D’un sol à l’autre
La racine s’acharne
En pro­fon­deur,
Se hisse enfin une hampe. Une lampe.   

                                              (ACHARNEMENT DE L’HERBE, p. 11)

L’histoire, vécue ou plu­tôt subie par celle qui écrit, a impli­qué dès l’enfance un exode, un exil. Il lui a fal­lu fuir avec sa mère, quand il en était encore temps, un pays natal mais non sans empor­ter, comme l’herbe dans le vent, son germe pour lui don­ner un nou­veau ter­roir, fût-il le jar­din du pauvre ou, moins encore, une motte de terre prise dans les griffes du métal ou du ciment. C’est à ce prix qu’une flo­rai­son nou­velle est pos­sible et une lumière por­teuse de vie et d’espoir. Mais, pour ce faire, il a fal­lu à l’homme assu­mer en per­sonne l’absence, la fuite, le manque, la déré­lic­tion pour y (re)trouver le bon­heur et, para­doxa­le­ment, cet écart qui d’abord « accroît le désert » et le main­tient actif s’avère néces­saire pour fon­der le refuge escomp­té : « Seule la pré­ser­va­tion d’un refuge contre tout le monde machi­nal où le pied n’a plus le bon­heur d’accroître le désert nous fai­sait espé­rer la luxu­riance de la vie » (p. 102). Cette espé­rance, qui prend nais­sance dans la perte ori­gi­nelle du sol et le dan­ger même de l’errance et qui trouve d’abord le bon­heur dans l’aggravation du manque, explique la sin­gu­lière struc­ture de tout l’ouvrage.

 

            En effet, cha­cune des cinq sec­tions du livre com­prend d’abord six poèmes en vers libres (qui ont d’emblée nour­ri nos cita­tions) et les quatre pre­mières d’entre elles s’achèvent cha­cune sur trois groupes de poèmes en prose com­po­sant comme trois courts récits pla­cés sous le signe d’un jar­din et d’une plante pri­vi­lé­giée. La der­nière sec­tion seule fait suivre ses trois « jar­dins » de six poèmes en vers libres encore. La majo­ri­té des plantes invo­quées et pla­cées en ces jar­dins, ou juste sur leur lisière, comme en leur écrin pré­des­ti­né nous pro­pose une flo­rai­son blanche don­née pour un sym­bole : lilas blanc, vio­lettes blanches, datu­ra blanc (« Acharnement ») ; lys, arum, fuch­sias blancs (« Création ») ; rose marine, épi­phi­lium, gui (« Humanité ») ; ajoncs blancs, edel­weiss, nym­phéa blanc (« Résistance »)… Et un double leit-motiv donne à ces moments une scan­sion qui les appa­rie sans les confondre, celui de la « por­ce­laine blanche » et celui de « l’herbier » accom­pa­gné ou non de son « her­bo­ri­sa­teur ». Seule la sec­tion « Vie », la seconde, ignore le motif de la « por­ce­laine blanche » et le tra­vail de l’herboriste s’y trouve entra­vé ou voué à une des­truc­tion, à une perte pré­ma­tu­rée.

            La « por­ce­laine » voi­sine éga­le­ment avec le froid, la neige et la glace et tend à figer cer­taines fleurs en sym­boles d’éternité : « lilas blancs aux fré­mis­se­ments éter­nels » (p. 18) qui sont aus­si des « cœurs minus­cules d’humains pal­pi­tant avec la perte, l’oubli et la ful­gu­rance qui fait pour­suivre le che­min » (p. 17). Cette quête accom­pagne le tra­vail de l’herboriste qui traque les spé­ci­mens, les classe, les com­mente et les fige à sa façon dans l’herbier, nouant une cor­res­pon­dance de plus entre l’herbe et l’écrire : « ‘L’art d’écrire n’est pas plus dans les livres des gram­mai­riens que la beau­té des fleurs dans les her­biers’, disait Buffon » (p. 27). Sachant cela, il n’en est pas moins néces­saire à l’humain, au poète d’herboriser avec les mots et les figures, de ris­quer de perdre plus encore pour pré­ser­ver « bribes, cas­sures, voi­lures, fibres. Transparences et matières à sau­ve­gar­der » (p. 29). C’est le beau risque à cou­rir qu’illustrent, cha­cun à sa manière, les quinze petits récits ici mis en place. On y voit, plus en fili­grane qu’en corps, appa­raître Georges (Drano), l’auteure enfant puis adulte et sa mère, des per­son­nages bur­ki­na­bais comme des femmes tra­vaillant la terre, des com­man­deurs et un Prince noir et aus­si une peintre, mon­sieur le Comte de Monchoix, mon­sieur de Saint-André qui nous accueillent en leurs parcs qua­si sei­gneu­riaux, Rénato et Renate… Le vrai petit conte que des­sine l’ensemble inti­tu­lé « Le jar­din de Monchoix » (p. 97-102) per­met d’explorer voire d’expliciter les prin­ci­pales figures à l’œuvre dans ces récits. Cette fois, la por­ce­laine est d’abord concrète, c’est celle du « ser­vice en por­ce­laine blanche » offert au Comte par l’Archiduchesse de Crimée. En un mou­ve­ment de dépit amou­reux, le Comte brise tout ce ser­vice et en jette les miettes par la fenêtre espé­rant, mal­gré son déses­poir, de ce sacri­fice « une nou­velle écri­ture de la vie » sous la forme de « plu­sieurs jar­dins d’hiver ». Parallèlement, le Comte chasse celle qui vient « de cueillir tout le gui de décembre dans les pom­miers ». Mais cette der­nière sait d’avance que le Comte va devoir la rap­pe­ler et lui faire offrande de tout le gui qu’elle a ras­sem­blé parce qu’il a besoin d’elle pour « rete­nir », avec l’aide d’Aarvo l’herboriste, « le gui dans l’herbier du jar­din d’hiver » en le por­tant à la puis­sance d’une nou­velle « por­ce­laine blanche, intacte ». Il s’agit là d’une opé­ra­tion déli­cate et pro­pre­ment mira­cu­leuse apte à faire pas­ser d’un maté­riau tri­vial mal­gré sa finesse et sa joliesse à une matière quin­tes­sen­ciée qui rejoint pos­si­ble­ment, par le songe et l’imagination qui ignorent le tiers exclu, « la luxu­riance de la vie ». Ces récits offrent donc cha­cun la créa­tion d’un sym­bole qui émerge d’un jar­din, entre her­bier et nature vive, dans une figure en « por­ce­laine blanche », syn­thé­ti­sant de façon vitale et poé­tique la vie pro­je­tée (en pro­jet, en pro­jec­tion voire en (re)naissance).

            Toutefois, nous l’avons signa­lé, les trois récits de la sec­tion « Vie », la seconde de l’ouvrage, pla­cés cha­cun sous l’intitulé : « Jardin du cœur », échappent à cette figure récon­ci­lia­trice, eux qui pro­meuvent mousse, agave, millet… Le rap­port de l’homme à la plante y demeure plus net­te­ment dis­sy­mé­trique car celle-ci ne lui pro­pose ni flo­rai­son ni renais­sance à pro­pre­ment par­ler : elle entre­tient plu­tôt un mys­tère que le sym­bole ne délivre pas de la cruau­té et de la vio­lence des hommes, au contraire. Rénato (Les mousses, p. 39-46) est dit aimer « les mousses si élé­gantes et déli­cates qui fleu­rissent au milieu des fri­mas » et il fait de ces « petits chefs d’œuvre […] qui tapissent les murs et que per­sonne, ici, ne voyait » son bla­son déri­soire. Lui, le trans­sexuel per­sé­cu­té par une sorte de milice qui l’humilie, le mal­traite et le traîne à un simu­lacre (?) d’exécution devant un « mur pilon­né », trouve en ces cryp­to­games une image com­plice de l’ambivalence sexuelle. L’herborisateur dont le cahier a été jeté au feu (par les mêmes per­sé­cu­teurs ?) pro­pose pour ces plantes « un règne entre les humains, les ani­maux et les végé­taux ». L’intolérance empêche d’aller plus loin que cette hypo­thèse. Les deux jar­dins sui­vants, dits, eux aus­si, « du cœur », nous conduisent au Sahel et dévoilent sym­bo­li­que­ment le côté obs­cur propre à la condi­tion fémi­nine en ces contrées. Les agaves aux « feuilles coriaces, épaisses, longues et très poin­tues » (p. 47-51) deviennent pour un homme uni­que­ment atta­ché à l’exploitation com­mer­ciale de la fibre qu’on peut en extraire le poi­gnard à l’extrémité duquel atta­cher le cœur des femmes sou­mises à une vie haras­sante. De même le com­man­deur qui régit les tra­vaux agri­coles sou­met les culti­va­trices du millet (p. 52-57) à un rythme fré­né­tique et va arra­cher le cœur de celle qui pro­teste pour le jeter dans la terre des­sé­chée au milieu des bèches et des houes de ses com­pagnes. Ainsi elles lui sculptent un tom­beau qui devient fon­taine. Bien que, dans les deux cas, l’homme res­pon­sable de l’abus devienne fou et se trouve pris au piège de son arro­gance, l’herborisateur ou celui qui en tient lieu ne peut que consta­ter les faits de manière lacu­naire sans déli­vrer de pers­pec­tive conso­la­trice. Ici ce ne sont pas les plantes qui dominent le sym­bo­lisme mais c’est le cœur humain, tolé­rant ou into­lé­rant, com­pa­tis­sant ou non, qui dis­pose !

            L’ensemble des récits s’achève aus­si au Burkina-Faso (« Le jar­din de la Sirba », Le nym­phéa alba du Prince noir, p. 120-124), mais cette fois il s’agit d’un rap­port d’amour cour­tois entre un Prince et une blanche étran­gère, venue avec les des­sins de son her­bier sous le bras. Il lui offre de construire sa « nou­velle mai­son en terre près des nym­phéas alba de por­ce­laine blanche qui content et chantent ce qu’[il a] ras­sem­blé ». L’eau du vaste bas­sin de la Sirba, qui s’étend en pays Gourmantché, trans­forme l’aridité ambiante en pro­messe d’une « aube blanche de la vie » et le Prince com­plè­te­ra lui-même les des­sins de l’herbier en y ins­cri­vant, dit-il, « des signes d’où monte la musique d’un lan­gage secret de harpe-luth que nous avons décou­vert ensemble avec tous ceux qui ont ten­té de nous aider ». Ce der­nier récit répond au pre­mier, celui du « lilas blanc » qui a pous­sé dans la proxi­mi­té d’un cal­vaire bre­ton « contre le clou joi­gnant les pieds du cru­ci­fié » (p. 18), seule nota­tion de reli­gio­si­té tra­di­tion­nelle de tout le recueil, et qui pose la ques­tion de « La Question » (selon Henri Alleg, p. 19), celle du sup­plice et de la per­sé­cu­tion. Le mou­ve­ment du livre conduit ain­si de la déré­lic­tion et de la bles­sure, de l’injustice à une pos­sible com­mu­nau­té nou­velle (et/​ou vir­tuelle ?). Mais c’est sans négli­ger jamais « le bon­heur d’accroître le désert » (p. 102) qui consti­tue la force para­doxale de l’herbe ou de la poé­sie, « la perte, l’oubli et la ful­gu­rance qui fait pour­suivre le che­min » (p. 17). De même à Rénato, aban­don­né, humi­lié mais résis­tant et « quel­que­fois […] vrai­ment dans la nuit envi­ron­né d’astres » (p. 39), cor­res­pond peut-être Renate à qui son père pré­pare l’écrin d’une petite boîte pour l’edelweiss qu’il lui réserve car « Qui écoute les vibra­tions d’une pla­nète de pétales d’edelweiss tou­che­ra à la noble blan­cheur, elle a connu les feux de la por­ce­laine » (p. 119).

           C’est parce que ce livre est construit et maî­tri­sé, ordon­né, mais avec un cœur ambi­gu voire « ambi­dextre » et par­fois sor­dide comme l’est le cœur de la vie et celui des hommes, que le retour à des poèmes en vers libres est néces­saire après les échap­pées idéales de la plu­part des « récits » qui ont res­ser­ré en des formes et for­mules d’une briè­ve­té qua­si ellip­tique et tou­jours allu­sive des « his­toires » que l’on res­sent bien plus amples et nour­ries d’un riche sub­strat humain comme d’une belle ima­gi­na­tion. Il faut reve­nir, pour finir (pour recom­men­cer ?), au foin comme à l’herbe à brû­ler et aux « petits tas » ! Rappeler qu’« Un poème/​ Cela ne prouve pas grand chose » (p. 127). Le livre est savant autant que poé­tique, lui qui rap­pelle et cite l’encyclopédie qu’est l’herbier, mais il est sur­tout tra­vaillé de façon à déjouer ce qui ris­que­rait d’être réduc­teur et uni­voque. Il en résulte une manière d’aura énig­ma­tique où la méta­phore de l’herbe et le tra­vail de l’herborisateur tout comme le sym­bo­lisme de fleurs et plantes pri­vi­lé­giées font gagner en pro­fon­deur sug­ges­tive sans dénouer l’ambivalence. Car pour Nicole Drano Stamberg il reste évident que la poé­sie ignore et doit igno­rer le tiers exclu : entre beau­té natu­relle et arte­fact (dans les jar­dins et les her­biers), entre posi­ti­vi­té de la belle forme (vouée à une manière d’éternité) et vul­né­ra­bi­li­té d’une matière tou­jours fra­gile, il n’y a pas à choi­sir, il faut assu­mer l’ambiguïté de l’intervention humaine et l’ambivalence fon­cière qui en main­tient le cœur cli­vé. Pas de séré­ni­té donc, une vigi­lance et une ins­tance, une quête sur la brèche et sur tous les plans à la fois. La confu­sion déli­bé­rée entre herbe et poème, dont la téna­ci­té per­tur­bante est com­pa­rable, comme aupa­ra­vant celle entre oiseaux et mots, dans Oimots (1986) et Ciel ! Ciel ! Des poèmes hiron­delles (2006) mais avec une tona­li­té dif­fé­rente, per­met toutes les conver­gences mais nour­rit aus­si des impasses ou des apo­ries qui, ici, ne sont pas camou­flées mais expo­sées. Poésie de l’intranquillité que celle-ci, d’une intran­quilli­té éclai­rée par une lumière qui se veut tou­jours plus humaine parce qu’elle parie sur ce qu’il y a en com­mun dans le cœur des hommes à condi­tion qu’il « palpit[e] avec la perte, l’oubli et la ful­gu­rance qui fait pour­suivre le che­min » (p. 17) :

Herbes indis­pen­sables qui fre­donnent à peine,
Toujours habi­tées par une douce déter­mi­na­tion elles reviennent.
Alors nous posons à nou­veau nos pieds entre les tiges
Pour impré­gner chaque mot de leur ardeur à espé­rer.

                                                          (SURFACE TERRESTRE, p. 128)

* * * * *

Toi, herbe fine et résis­tante
Devant ma porte, puis, qui se pousses entre mes cils,
Me fais de l’ombre, caches mes larmes
Sur ceux et ce que je pleure : Reste !

Herbe jamais désin­volte
Tu viens sur mes mots,Me fais retrou­ver le che­min de halage
Où naissent les songes qui cham­bardent le visible.

                                   (HERBE, INVITATION AUX SONGES, p. 129)

 

                                                                                             (18-25 octobre 2015)

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