> Esther Nirina : Rien que Lune

Esther Nirina : Rien que Lune

Par |2018-07-11T13:07:56+00:00 5 juillet 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Esther Nirina|

 

Esther Nirina : Rien que Lune

(Œuvres poé­tiques)

(Éditions Grand Océan, Saint-Denis de La Réunion, 1998)

 

L’œuvre d’Esther Nirina, poète mal­gache d’expression fran­çaise dont les poèmes se trouvent ici réunis en une édi­tion col­lec­tive, se veut l’“Histoire simple/​ D’une bles­sure abso­lue”, celle de vivre et d’œuvrer dans la déchi­rure du Monde. “Sitôt né, le mor­tel se trouve ins­crit dans les inter­valles du Monde, de soi à soi-même, à autrui, aux choses ; et du Monde à soi” (Philippe Forget). L’existence est un per­pé­tuel tra­vail de remon­tée et/​ou de pas­sage du gouffre pour celui ou celle qui refuse la dila­cé­ra­tion et l’anéantissement — l’aphasie. La femme assume peut‑être, en tant que telle, en tant que pro­lon­ge­ment incar­né de la Terre matri­cielle et géni­trice, un risque plus abys­sal encore.

 

Mais seule…
Une femme seule
Dedans son abîme sans fond
Monte une échelle invi­sible
Au rythme…
De sa silen­cieuse res­pi­ra­tion.
 

 

ville Schoelcher, Arbre de la liber­té. 

Elle ne doit comp­ter que sur son propre “rythme” qui est sa “res­pi­ra­tion” et le bat­te­ment de son cœur, la scan­sion aus­si de la “simple voyelle”, labile mais indes­truc­tible, qui naît de son souffle expi­rant puis s’enflant à l’orée de sa bouche. Et tout cela doit por­ter la voix jusqu’au mot, au mot néces­saire pour ache­ver “la tra­ver­sée”, pour unir “ici” et “là-bas”, pour atteindre “l’autre rive”.

 

À mi-che­min du pont
Où vacille l’image de l’autre
Trouvez-moi le mot
Qui mène à terme la tra­ver­sée
Avoir ain­si pour pre­mier jet
L’hybride né du lan­gage
D’ici et de là-bas 

 

« L’autre rive » n’est pas l’outre tombe, « l’autre » n’est pas l’étranger mais « le livre sans écri­ture » , la face cachée et sépa­rée du Monde, d’autrui, dont il faut assu­mer et réduire l’intervalle. Ô para­doxe ! Par le verbe et l’écriture. Et « la simple voyelle » , qui donne son nom au pre­mier grand mou­ve­ment de l’œuvre, est douée alors d’une extra­or­di­naire res­pon­sa­bi­li­té : elle, qui dis­tingue seule « l’amour » de la « mort » , est vouée à l’infini et inces­sant ravau­dage de notre vie, tis­sée à éga­li­té d’élan, de désir, d’osmose, de mou­ve­ment et de repli, de déré­lic­tion, de des­truc­tion. Cette « voyelle » tient et unit, tout en les dis­joi­gnant, les extrêmes ou les oppo­sés- « la vie de mort » qui est une vie sur­ac­ti­vée dans et par la mort, féconde dedans la vie. Le feu qui sym­bo­lise cette aliance déchire et sou­rit, il brûle et apporte la paix.

Sourires aux flammes pai­sibles

La vie de mort
Se filtre dans le creu­set
Scrutant la trace des trames
Elle ne défend pas une cause
Mais la cause demeure dans sa voix 

Mes filons brûlent de ce feu-là. 

Telle est l’humble trans­cen­dance qui naît de l’essor humain, de son feu vif et pâle, “res­pir” et rythme d’un cœur‑&‑âme vivant comme une tenace res­pi­ra­tion qui maille et parle. Mais Esther Nirina veut croire aus­si en celle qui des­cend des cieux, en la trans­cen­dance du Père dont elle est par­fois ten­tée de dou­ter, sur­tout quand elle pense, avec un ser­re­ment de cœur, au sort (colo­nial puis “tiers‑mondisé”) de son “peuple oublié de l’Histoire” réduit “à l’état d’homme à moi­tié”. Toutefois elle se res­sai­sit et s’ouvre alors plei­ne­ment à la ver­ti­ca­li­té de l’“éclair­cie”, symé­trique ailé et inverse du gouffre, où le “silence” devient tolé­rable car, actif, il n’est plus apha­sie mais contem­pla­tion.

Acte du silence
Durée d’une éclair­cie
Où règne
Le visage vivant
De Dieu.

Ce “visage” délivre de la peur, de toute peur, et il ras­sem­ble­ra les contraires dans l’unité de l’amour. L’autre, le Monde et le moi, por­tés par la “simple voyelle” qui pulse et chante, s’unissent à la “consonne” qui est la dure­té du sque­lette, de la struc­ture qui arrête et fige, de la loi et le prin­cipe même de l’harmonieuse conso­nance. Il en résulte une “Multiple soli­tude” (titre du second volet de l’œuvre) où le soleil, la lune et les pay­sages du pays natal com­posent avec le Monde et les autres un monde habi­table, uni­taire et soli­daire mal­gré la soli­tude tou­jours pré­sente et mena­çante. Dans “le miel du jour”, grâce à l’alternance paci­fiée du “flux et reflux”, la “Maison” est aus­si “une tombe invi­sible”, uté­rine et céleste. (L’on peut pen­ser ici à la proxi­mi­té sin­gu­lière, res­pec­tueuse et affec­tueuse, par­fois tein­tée de crainte, qui carac­té­rise le rap­port des Malgaches à leurs morts — dans son livre, Esther Nirina évoque ses père‑et‑mère — et à la mort : cette der­nière a droit au plein jour, au soleil.) Il suf­fit désor­mais d’accompagner la “Lente spi­rale” (titre du troi­sième moment de cette édi­tion col­lec­tive) qui est, à la fois, la lente remon­tée de l’abîme qui se pour­suit et son pro­lon­ge­ment aux cieux, épa­nouis­se­ment dan­sé, scan­dé, chan­té. Musique et soleil deviennent à leur tour mul­tiples, les contra­dic­tions et les déchi­re­ments s’apaisent.

 

Pascale Monnin. 

J’écoute ce que dit en moi
Mon autre. 

Consonne
Avec les voyelles 

Solitude
Qui se conjugue
Au plu­riel 

Tout dans ce bémol
Est je
Avec nous 

Il nous donne
L’entrée du temple. 

La “Maison” et/​ou la “tombe invi­sible” deviennent “temple” : lieu mesu­ré et immense, libre et cer­né, mul­tiple et un où s’établit une com­mu­ni­ca­tion ver­ti­cale, soli­taire et plu­rielle, entre l’abîme de l’intervalle et celui de l’ouvert, entre la mort et la (re)naissance “Par débordement/​ D’amour”.

           

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Serge Meitinger

Serge MEITINGER, né en 1951 en Bretagne. L’universitaire. Thèse de 3ème cycle sur le poète de sa ville natale : Tristan Corbière dans le texte, une lec­ture des Amours jaunes (sou­te­nue à Rennes II en 1978) ; thèse d’État : Une dra­ma­tur­gie de l’Idée, esquisse d’une poé­tique mal­lar­méenne (sou­te­nue en Sorbonne en 1992). En poste à Madagascar (École Normale Supérieure de Tananarive) de 1980 à 1988 ; à l’Université de La Réunion depuis 1988, maître de confé­rences puis pro­fes­seur de langue et lit­té­ra­ture fran­çaises. Nombreuses études sur la poé­sie et la lit­té­ra­ture fran­çaises et fran­co­phones contem­po­raines dans des revues uni­ver­si­taires et des col­loques inter­na­tio­naux. Pratique volon­tiers une approche d’inspiration phé­no­mé­no­lo­gique. Ouvrage : Stéphane Mallarmé (Hachette Supérieur, Portraits lit­té­raires, 1995) ; direc­tion d’ouvrages : Océan Indien, Madagascar – La Réunion – Maurice, une antho­lo­gie de fic­tions et de récits de voyage en col­la­bo­ra­tion avec Carpanin Marimoutou (Omnibus, 1998) ; Henri Maldiney, une phé­no­mé­no­lo­gie à l’impossible (Le cercle her­mé­neu­tique, 2002) ; Jean-Joseph Rabearivelo : Œuvres com­plètes, tomes I et II (Éditions du CNRS, 2010 et 2012). Prépare l’édition en un livre de poche de Chants d’Iarive pré­cé­dé de Snoboland de Jean-Joseph Rabearivelo. L’écrivain et poète. Commence par des récits qui ont été réunis en 2008 dans le volume L’Homme de désir (Le Chasseur abs­trait, Mazères) et vient de publier, en octobre 2013, un second volume de proses chez le même édi­teur, inti­tu­lé Au fil du rasoir. A dis­per­sé de la poé­sie, des études et des notes sur de nom­breux recueils et poètes dans de mul­tiples revues au fil des années : Alif, Le Journal des Poètes, Arpa, Estuaires, Sources, Europe, Poésie Bretagne, Phréatique, SUD, Autre SUD, Revue de Belles-Lettres, Scherzo, Nu(e), Carnets de l’exotisme, Solaire, Voix d’eau, Cahiers de Poésie-Rencontres, Cahiers de La Baule, La Rivière échap­pée, Cadmos, La Dérobée… et sur inter­net, depuis moins long­temps, sur­tout sur les sites À la lit­té­ra­ture, Les Rencontres de Bellepierre, Œuvres ouvertes, remue​.net, La revue des res­sources et celui de la RAL,M… Sur la sug­ges­tion de Patrick Cintas, a regrou­pé ses divers ensembles poé­tiques en trois volumes parus entre 2008 et 2009 : Un puits de haut silence, Les œuvres du guet­teur et Miroir brû­lé, miroir des ana­logues aux­quels s’ajoute un recueil d’essais sur la matière poé­tique Bornoyages du champ poé­tique [qu’à la poé­sie il ne sau­rait être ques­tion de can­ton­ner], le tout dans la col­lec­tion Djinns, Le Chasseur abs­trait, édi­teur (Mazères, lien : ser​ge​mei​tin​ger​.ral​-​m​.com). A eu les hon­neurs de la petite col­lec­tion « Poésie en voyage » de La Porte (Laon) en 2000 avec Caïn et Abel, en 2009 avec 18 Grains de Noces et en 2012 avec Rondeaux de la nais­sance.

            Prépare un recueil de récits de voyages Des jar­dins écrits sur l’eau, un recueil d’essais Cerveau d’Europe et essaie de mener à son terme une triple cen­tu­rie poé­tique : La Centurie de l’archer, La Centurie de la nais­sance, La Centurie de fine folie

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