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Poètes de mon vivant (1)

Par | 2018-05-26T17:36:45+00:00 14 janvier 2014|Catégories : Blog|

La série « Poètes de mon vivant » regroupe et regrou­pe­ra des notices, le plus sou­vent consa­crées à des ouvrages par­ti­cu­liers, concer­nant des poètes que j’ai eu l’occasion de ren­con­trer per­son­nel­le­ment ou qui ont vécu tout ou par­tie de leur exis­tence dans le même cré­neau tem­po­rel que moi qui ai, pour l’instant, la chance d’y être encore. C’est un cri­tère que je vou­drais plus sym­pa­thique qu’outrecuidant de ma part, créant une com­pli­ci­té et une empa­thie pro­pice à l’échange comme au par­tage. 

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Esther Nirina : Rien que Lune

(Œuvres poé­tiques)

(Éditions Grand Océan, Saint-Denis de La Réunion, 1998)

 

Esther Nirina (1932-2004) fut long­temps biblio­thé­caire à Orléans, où elle publia ses deux pre­miers recueils Silencieuse res­pi­ra­tion (1975) et Simple voyelle (1979), ici conden­sés. Elle revint prendre sa retraite à Madagascar en 1990. Ce volume contient aus­si Multiple soli­tude (1997) et Lente spi­rale (1990). Ce regrou­pe­ment per­met de prendre conscience de la forte uni­té propre à cette voix trop tôt éteinte qui pro­met­tait un pro­lon­ge­ment fécond à ce qui demeure ain­si l’œuvre qua­si com­plète, comme un souffle en sus­pens.

 

 

            L’œuvre d’Esther Nirina, poète mal­gache d’expression fran­çaise dont les poèmes se trouvent ici réunis en une édi­tion col­lec­tive, se veut l’“Histoire simple/​ D’une bles­sure abso­lue”, celle de vivre et d’œuvrer dans la déchi­rure du Monde. “Sitôt né, le mor­tel se trouve ins­crit dans les inter­valles du Monde, de soi à soi-même, à autrui, aux choses ; et du Monde à soi” (Philippe Forget). L’existence est un per­pé­tuel tra­vail de remon­tée et/​ou de pas­sage du gouffre pour celui ou celle qui refuse la dila­cé­ra­tion et l’anéantissement — l’aphasie. La femme assume peut‑être, en tant que telle, en tant que pro­lon­ge­ment incar­né de la Terre matri­cielle et géni­trice, un risque plus abys­sal encore.

 

Mais seule…
Une femme seule
Dedans son abîme sans fond
Monte une échelle invi­sible
Au rythme…
De sa silen­cieuse res­pi­ra­tion.
 

            Elle ne doit comp­ter que sur son propre “rythme” qui est sa “res­pi­ra­tion” et le bat­te­ment de son cœur, la scan­sion aus­si de la “simple voyelle”, labile mais indes­truc­tible, qui naît de son souffle expi­rant puis s’enflant à l’orée de sa bouche. Et tout cela doit por­ter la voix jusqu’au mot, au mot néces­saire pour ache­ver “la tra­ver­sée”, pour unir “ici” et “là-bas”, pour atteindre “l’autre rive”.

 

À mi-che­min du pont
Où vacille l’image de l’autre
Trouvez-moi le mot
Qui mène à terme la tra­ver­sée
Avoir ain­si pour pre­mier jet
L’hybride né du lan­gage
D’ici et de là-bas
 

            “L’autre rive” n’est pas l’outre-monde, “l’autre” n’est pas l’étranger mais “le livre sans écri­ture”, la face cachée et sépa­rée du Monde, d’autrui, dont il faut assu­mer et réduire l’intervalle, ô para­doxe ! par le verbe et l’écriture. Et la “Simple voyelle”, qui donne son nom au pre­mier grand mou­ve­ment de l’œuvre, est douée alors d’une extra­or­di­naire res­pon­sa­bi­li­té : elle, qui dis­tingue seule “l’amour” de “la mort”, est vouée à l’infini et inces­sant ravau­dage de notre vie vivante, tis­sée à éga­li­té d’élan, de désir, d’osmose, de dévoue­ment et de repli, de déré­lic­tion, de des­truc­tion. Cette “voyelle” tient et unit, tout en les dis­joi­gnant, les extrêmes ou les oppo­sés — “la vie de mort” qui est vie sur­ac­ti­vée dans et par la mort, mort féconde dedans la vie. Le feu qui sym­bo­lise cette alliance déchire et sou­rit, il brûle et apporte la paix.

 

Sourires aux flammes pai­sibles
 

La vie de mort
Se filtre dans le creu­set
Scrutant la trace des trames
Elle ne défend pas une cause
Mais la cause demeure dans sa voix
 

Mes filons brûlent de ce feu-là.
 

            Telle est l’humble trans­cen­dance qui naît de l’essor humain, de son feu vif et pâle, “res­pir” et rythme d’un cœur‑&‑âme vivant comme une tenace res­pi­ra­tion qui maille et parle. Mais Esther Nirina veut croire aus­si en celle qui des­cend des cieux, en la trans­cen­dance du Père dont elle est par­fois ten­tée de dou­ter, sur­tout quand elle pense, avec un ser­re­ment de cœur, au sort (colo­nial puis “tiers‑mondisé”) de son “peuple oublié de l’Histoire” réduit “à l’état d’homme à moi­tié”. Toutefois elle se res­sai­sit et s’ouvre alors plei­ne­ment à la ver­ti­ca­li­té de l’“éclair­cie”, symé­trique ailé et inverse du gouffre, où le “silence” devient tolé­rable car, actif, il n’est plus apha­sie mais contem­pla­tion.

 

Acte du silence
Durée d’une éclair­cie
Où règne
Le visage vivant
De Dieu.

 

            Ce “visage” délivre de la peur, de toute peur, et il ras­sem­ble­ra les contraires dans l’unité de l’amour. L’autre, le Monde et le moi, por­tés par la “simple voyelle” qui pulse et chante, s’unissent à la “consonne” qui est la dure­té du sque­lette, de la struc­ture qui arrête et fige, de la loi et le prin­cipe même de l’harmonieuse conso­nance. Il en résulte une “Multiple soli­tude” (titre du second volet de l’œuvre) où le soleil, la lune et les pay­sages du pays natal com­posent avec le Monde et les autres un monde habi­table, uni­taire et soli­daire mal­gré la soli­tude tou­jours pré­sente et mena­çante. Dans “le miel du jour”, grâce à l’alternance paci­fiée du “flux et reflux”, la “Maison” est aus­si “une tombe invi­sible”, uté­rine et céleste. (L’on peut pen­ser ici à la proxi­mi­té sin­gu­lière, res­pec­tueuse et affec­tueuse, par­fois tein­tée de crainte, qui carac­té­rise le rap­port des Malgaches à leurs morts — dans son livre, Esther Nirina évoque ses père‑et‑mère — et à la mort : cette der­nière a droit au plein jour, au soleil.) Il suf­fit désor­mais d’accompagner la “Lente spi­rale” (titre du troi­sième moment de cette édi­tion col­lec­tive) qui est, à la fois, la lente remon­tée de l’abîme qui se pour­suit et son pro­lon­ge­ment aux cieux, épa­nouis­se­ment dan­sé, scan­dé, chan­té. Musique et soleil deviennent à leur tour mul­tiples, les contra­dic­tions et les déchi­re­ments s’apaisent.

 

J’écoute ce que dit en moi
Mon autre.
 

Consonne
Avec les voyelles
 

Solitude
Qui se conjugue
Au plu­riel
 

Tout dans ce bémol
Est je
Avec nous
 

Il nous donne
L’entrée du temple.
 

             La “Maison” et/​ou la “tombe invi­sible” deviennent “temple” : lieu mesu­ré et immense, libre et cer­né, mul­tiple et un où s’établit une com­mu­ni­ca­tion ver­ti­cale, soli­taire et plu­rielle, entre l’abîme de l’intervalle et celui de l’ouvert, entre la mort et la (re)naissance “Par débordement/​ D’amour”.

 

 

            pre­mière publi­ca­tion dans Le Journal des Poètes, Bruxelles, sep­tembre 1999,rubrique “Coup de cœur ”

 

 

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