Sergeï Din représente une voix singulière au sein de la littérature russophone, se situant délibérément en marge des grands centres culturels traditionnels que sont Moscou ou Saint-Pétersbourg.
Son ancrage dans l’Oural et sa publication régulière dans la revue littéraire régionale “Bel’skie Prostory” (“Les Étendues de la Belaïa”) l’inscrivent dans une dynamique de création en province, souvent caractérisée par une observation fine et une sensibilité distincte aux réalités locales. Cependant, son travail a su franchir les frontières géographiques et linguistiques, comme en témoignent ses publications dans des revues prestigieuses en Allemagne (“Za-Za”) et en France (“Russkoe Vymia”), ainsi que dans “Zvezda Vostoka” (“L’Étoile de l’Orient”) en Ouzbékistan.
Membre de l’Union des Écrivains de Moldavie portant le nom de Pouchkine, Sergeï Din cultive un rapport à la langue russe qui est à la fois classique, par son affiliation à une grande tradition littéraire, et résolument personnelle, voire iconoclaste. Son écriture, où se mêlent souvent le quotidien et le métaphysique, offre une perspective décentrée et précieuse sur les thèmes universels qui traversent la littérature russe moderne.
- Éléphant
L’animal en moi est plus vieux que la pierre.
Son pas défonce les sentiers battus.
Comparaison ? Aucune.
Moi, cuivre de la brèche.
Eux, murmure dans les feuillages.
Tout mon vers est un éboulement.
Les esthètes reculent.
Une seule sait.
Une seule porte sans plier
le faix de mon corps maladroit.
Le jour est conquis, abattu.
Silence.
Et moi, je rentre,
je pose ma fatigue immense
dans le creux de son épaule.
- Les Mots
« Sang » — goût de sel sur la lèvre éraflée.
La nuit, une envie de hurler. De détonation.
« Douleur » — qui naît du souffle au petit jour.
Le plus facile : regarder en face
L’inévitable. « Mort ».
Puis « amour » — qui s’abat sur l’oreiller,
Ou bien la balle, ou bien la ligne.
- Triptyque
(la voix du poète)
Ma voix est un lierre.
Entends-tu comme elle vire ?!
Forêt de mots-sarments,
Jusqu’au firmament !
Je brûle d’une syllabe-épine,
Je veux calciner
Dans les gens un trou,
Et par ce trou,
Tel l’oiseau Sterkh,*
Que l’âme s’envole au ciel !
(la gorge du poète)
Ma gorge est un pavillon
Menace par son grondement !
Alliage de mots qui se vante,
Leur force est la vérité.
Gorge – porte-voix ! Et si
La chanson qu’elle crie vient
De l’autre côté, sache,
Le cœur y est cousu par un nerf !
(l’arme du poète)
L’arme du poète, le mot,
La ligne, son chargeur !
Il vise le cœur au vol
Par la pupille acérée !
Il troue la peau épaisse,
Troue la dureté !
D’une syllabe coulée en mot
Il brûle l’âme sous la peau !
Toujours « hors de soi », peut-être,
Bandit et psychopathe,
Par le trou noir du canon
Il pointe sur toi son vers !
Sterkh : une espèce de grue blanche de Sibérie, rare et majestueuse, souvent associée dans la poésie russe à l’âme, à la nostalgie et à la transcendance.
- Analogie
Poèmes – mains sectionnées.
Leurs doigts, les vers, écartés
Dans l’élan retenu
D’un battement qui va naître…
Comme dans la roche
L’empreinte de la première aile.
- Contrepoint
Les autres : rossignols, paons.
Moi, la faille dans le temps,
Le ptérodactyle échoué sur ton seuil.
Je triche avec les ères. Je suis incongru.
J’oublie ma tribu. Je fais mon nid
Sur ta corniche de métal.
Je suis gris. Je ne chanterai pas.
Mais regarde : ces ailes,
Ces mains immenses –
Tu aimes leur envergure.















