Volon­taire­ment décalé de la date des com­mé­mora­tions offi­cielles du 11 novem­bre 1918, ce dossier souhaite ren­dre hom­mage à tous ceux dont la voix n’a pu chanter au-delà de la guerre, car « morts au champ d’hon­neur », dis­parus dans les camps, tombés dans la boue des com­bats, ou affaib­lis, dans l’après-guerre, comme l’ar­tilleur Apol­li­naire… tous avec l’arme plutôt que la plume à la main comme sans aucun doute ils l’au­raient préféré …

 

Soit dite ain­si la litanie des noms, dans l’or­dre alphabé­tique et le désor­dre des nations, des peu­ples et des guer­res qui ont ensanglan­té l’Eu­rope au XXème siè­cle — liste glanée au fil du web et donc fort lacu­naire, à laque­lle s’a­joute la litanie de tous ceux et celles qui, “X” sans nom, auraient peut-être égale­ment chan­té la vie et le bon­heur, si le fil du des­tin ne leur avait été pré­co­ce­ment coupé1Eva-Maria Berg nous envoie la liste des écrivains et poètes alle­mands morts à cause de ces deux con­flits — la voici : 

Ecrivains de langue alle­mande morts dans la 1ere guerre mon­di­ale et dans la 2eme guerre mondiale/ suite au régime Nazi

PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

Hans Ehren­baum-Degele 1889–1915
Kurt Eis­ner 1867–1919
Ger­rit Engelke 1890–1818
Her­mann Essig 1878–1918
Wal­ter Ferl 1892–1915
Wal­ter Flex 1887–1917
Franz Janowitz 1887–1917
Gus­tav Lan­dauer 1870–1919
Hein­rich Laut­en­sack 1881–1918
Hans Ley­bold 1892–1914
Alfred Liecht­en­stein 1889–1914
Ernst Wil­helm Lotz 1890–1914
Wil­helm Runge 1894–1918
Gus­tav Sack 1885–1916
Rein­hard Sorge 1892–1916
Ernst Stadler 1883–1914
Karl Stamm 1890–1919
Ernst Stöhr 1860–1917
August Stramm 1874–1915
Georg Trakl 1887–1914

DEUXIÈME GUERRE MONDIALE

(Raoul Auern­heimer 1876-1948)
(Erich Baron 1881-1933)
Ernst Blass 1890–1939
Richard Beer-Hof­mann 1866–1945
Wal­ter Ben­jamin 1892–1940
(Mar­tin Beradt 1881-1949)
Alice Berend 1875–1938
Franz Blei 1871–1942
Diet­rich Bon­ho­ef­fer 1906–1945
Hanns Heinz Ewers 1871–1943
Carl Ein­stein 1885–1940
Bruno Frank 1887–1945
Georg Fink (pseu­do­nym) / Kurt Münz­er 1879–1944
Egon Friedell 1878–1938
(Salo­mo Fried­laen­der 1871-1946)
Hel­mut Giese 1907–1943
Fritz Grün­baum 1880–1941
Alfred Grünewald 1884–1942
Wal­ter Hasen­clever 1890–1940
Abrecht Haushofer 1903–1945
Wil­helm Hebra 1885–1944
Georg Her­rmann 1871–1940
Hans Her­rmann-Neiße 1886–1941
Franz Hes­sel 1880–1941
Leo Hirsch 1903–1943
Jacob van Hod­dis 1887–1942
Arnold Höll­riegel (pseudonym)/ Richard Arnold Bermann 1883–1939
Arthur Holitsch­er 1869–1941
Ödon von Horváth 1901–1938
Alfred Hotopp 1886–1942
Berthold Jacob 1898–1944
Else Jerusalem 1876–1943
Hans Arno Joachim 1902–1944
Georg Kaiser 1878–1945
Got­tfried Kapp 1897–1938
Jochen Klep­per 1903–1942
Erich Knauf 1895–1944
Edlef Koep­pen 1893–1939
Alma Johan­na Koenig 1887–1942
Gertrud Kol­mar 1894–1943
Paul Korn­feld 1889–1942
Karl Kraus 1874–1936
Adam Kuck­hoff 1887–1943
Hein­rich Kurtzig 1865–1946
(Arthur Lands­berg­er 1876-1933)
Else Lasker-Schüler 1869–1945
Andreas Latzko 1876–1943
Eva Lei­d­mann 1888-1938
Maria Leit­ner 1892–1942
(Theodor Less­ing 1872-1933)
Erich Loewen­thal 1894–1943
Emil Lud­wig 1881-1948
Hein­rich Mann 1871–1950 *
Klaus Mann 1906–1949 *
Valeriu Mar­cu 1899–1942
Hilde Meisel-Monte 1914–1945
Erich Müh­sam 1878–1934 *
Robert Musil 1880–1942
Richard Oehring 1891- 1940
(Balder Old­en 1882-1949)
Carl von Ossi­et­zky 1889–1938
Ernst Ottwalt 1901–1943
Fritz Reck-Mal­leczewen 1884–1945
Erich Alphons Rhein­hardt 1889–1945
(Joachim Ringel­natz 1883–1934)
Alexan­der Roda Roda 1872.1945
Joseph Roth 1894–1939
Otto Rüh­le 1874–1943
Alice Rüh­le-Ger­s­tel 1894–1943
Willy Sachse 1896–1944
Felix Salten 1869–1945
(Rahel San­zara 1894-1936)
(Wern­er Scheff 1888-1947)
René Schick­ele 1883–1940
Hans Schiebel­huth 1895–1944
(Alfred Schi­rokauer 1880-1934)
(Karl Schröder 1884-1950)
Wal­ter Sern­er 1889–1942
Arthur Sil­ber­gleit 1881–1943
Paul Ste­fan 1879–1943
Carl Stern­heim 1878–1942
(Edward Stil­ge­bauer 1868-1936)
Ernst Toller 1893–1939
Kurt Tuchol­sky 1890–1935 *
(Jakob Wasser­mann 1873-1934)
Ernst Weiß 1882–1940
Franz Wer­fel 1890–1945
(Eugen Egon Win­kler 1902-1936)
Alfred Wolfen­stein 1883–1945
Johannes Wüsten 1896–1943
Ste­fan Zweig 1881–1942

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Les années de mort : avant et après la guerre sont en gras et par­fois entre par­en­thès­es ou même en let­tres plus petites — Les noms des écrivains très impor­tants et con­nus (morts avant ou après la guerre) sont en gras et j´ai ajouté une petite étoile *
:
18 mil­lions de morts en Europe, pour la seule Pre­mière Guerre Mon­di­ale — pre­mière boucherie indus­trielle ; 1 mil­lion d’or­phe­lins de guerre — enfants de 15 ou 13 ans dans les tranchées, aux côtés des sol­dats, vil­lages dévastés, déclarés eux aus­si “morts pour la France” — 450 écrivains recon­nus dis­parus lors ce de ce pre­mier con­flit2https://france3-regions.francetvinfo.fr/paris-ile-de-france/2014/09/03/de-peguy-apollinaire-une-generation-d-artistes-victimes-de-la-grande-guerre-543058.html

Com­ment ne pas éprou­ver un élan de fra­ter­nité, une immense pitié pour cette chair, ces âmes meur­tries et mas­sacrées, ces voix qui par­mi les ombres peut-être ten­tent encore de chanter la poésie qui les habitait… et que le poète, aujour­d’hui, doit porter à leur place.

Hon­neur, sur ces pages, au POETE INCONNU – UN-MULTIPLE,  aux­quels nous dres­sons cette stèle, ce tombeau poé­tique, for­mé de leurs noms, mais aus­si de leurs mots, comme ces phras­es de poètes inscrites sur les murs de Damas ou Alep en ruines, en par­al­lèle aux « Voix éclatées » que nous donne à enten­dre le livre de Patrick Quil­li­er, et le petit flo­rilège de poèmes qui suit, écrits au cours de ce con­flit clos par l’armistice dont on célébrait cette année le centenaire…

 

IN FLANDERS FIELDS

Lieu­tenant-poète écos­sais, Ewart Alan Mackintosh,
tombé au com­bat à Cantaing-sur‑l’Escaut, le 21 novem­bre 1917

.

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In Flan­ders fields the pop­pies blow

Between the cross­es, row on row

That mark our place; and in the sky

The larks, still brave­ly singing, fly

Scarce heard amid the guns below.

 

We are the dead. Short days ago,

We lived, felt dawn, saw sun­set glow,

Loved and were loved and now we lie

In Flan­ders fields.

 

Take up our quar­rel with the foe:

To you, from fail­ing hands, we throw

The torch; be yours to hold it high.

If ye break faith with us who die

We shall not sleep, though pop­pies grow

In Flan­ders fields.

 

 

Au champ d’honneur

 

Au champ d’honneur, les coquelicots

Sont parsemés de lot en lot

Auprès des croix; et dans l’espace

Les alou­ettes dev­enues lasses

Mêlent leurs chants au sifflement

Des obusiers.

 

Nous sommes morts,

Nous qui son­gions la veille encor’

À nos par­ents, à nos amis,

C’est nous qui reposons ici,

Au champ d’honneur.

 

À vous jeunes désabusés,

À vous de porter l’oriflamme

Et de garder au fond de l’âme

Le goût de vivre en liberté.

Acceptez le défi, sinon

Les coqueli­cots se faneront

Au champ d’honneur.

tra­duc­tion Jean Pariseau

.

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Ewart Alan Mackintosh,

LA MORT DU SOLDAT

 

Albert Gué­nard, fantassin-poète,
décédé le 17/12/1914 à l’hôpi­tal de la Mor­laix (29) au dépot du Corps. 

Dans la clair­ière où rit un doux soleil d’automne,

Le “Bleu”, presque un enfant, tout à l’heure joyeux

Et main­tenant frap­pé d’une balle teutonne,

Meurt sur l’herbe qui boit tout son sang précieux.

 

Nul ne sait la nou­velle. Aucun glas ne la sonne.

Sa mère n’est pas là pour lui fer­mer les yeux ;

Et, pour l’en­sevelir, il ne vien­dra personne.

- Le vil­lage loin­tain brûle silencieux.

 

Mais les arbres, émus de la pitié des choses,

Ne veu­lent pas dans les dernière clartés roses,

Laiss­er à décou­vert ain­si ce pau­vre mort.

 

Alors, dans la forêt apaisée et meurtrie,

Sur le petit sol­dat tombé pour la Patrie,

Les feuilles, lente­ment, tis­sent un linceul d’or

.

.

Mon­u­ment aux morts de Vivario (Corse)

 

LA PETITE FENÊTRE

 

Pierre Fons, poète-romancier-essayiste, 
“mort pour la France” le 23 avril 1917, à l’hôpi­tal de Cambo-Les-Bains

 

O petite fenêtre grise

Où si longue­ment j’ai rêvé,

Quand jadis la nuit indécise

Fer­mait le livre inachevé,

 

On voit dans ta svelte embrasure

Un hori­zon d’ar­bres et d’eaux,

Un chemin clos, une masure

Et tout un couchant de côteaux.

 

Moi j’y voy­ais surtout la Gloire

Avec l’Amour et la Beauté,

Ne sen­tant pas qu’une ombre noire

S’é­tait assise à mon côté.

noms de con­scrits sur la roche du fort de la Turbie

Que m’im­porte à présent la Vie,

Même hélas ! sans avoir vécu !

La Gloire fuit, l’Amour m’oublie

Et l’art superbe m’a vaincu.

 

O fenêtre, donne un asile

Calme et souri­ant à mes yeux

Qui, dans les brumes de la ville,

On per­du la splen­deur des Cieux !

 

Accueille-moi car dans ma route

Je clo­rais mon cœur à l’espoir,

Si je ne prévoy­ais sans doute

Que, dans la ten­dre paix d’un soir,

 

A tra­vers les arbres qui penchent

Sur ces beaux lieux que j’aime tant,

Revien­dront dans leurs robes blanches

Toutes mes prières d’enfant.

 

MAISON ABANDONNÉE

Lieu­tenant-poète Antoine Yvan, fils de Hen­ri Yvan (Théodore Hen­ry), lieu­tenant au 247e rég­i­ment d’infanterie, 
mort au com­bat de la Cour-des-Rois près de Guin­court dans les Ardennes le 30 août 1914, 
en con­duisant une charge pour dégager sa compagnie.

 

Je sais une mai­son her­mé­tique­ment close.

Sur le coteau rêveur, au coin d’un bois morose,

Elle dresse ses murs chance­lants et vieillis ;

La mousse et le lichen courent sur le toit gris,

Les orages passés ont fendu la façade,

Le temps a revê­tu d’une teinte maussade

Les antiques couleurs des abat-jour fermés.

Au dedans, nul écho des bruits accoutumés,

Mais le som­meil pesant et noir des choses mortes,

Le vent rageur qui fait grin­cer les vieilles portes,

Le pla­fond qui s’ef­frite et dans l’obscurité

Dis­tille une implaca­ble et froide humidité.

Le jardin est jau­ni des feuilles envolées,

Une herbe folle court au pen­chant des allées

Où sont tombés des fruits trop murs et de vieux nids;

Depuis longtemps on n’a coupé les longs taillis,

Des arbustes sont morts étouf­fés sous le lierre.

Je suis venu m’asseoir sur les march­es de pierre,

Et j’ai pense tout bas aux choses du passé,

J’ai goûté tout un soir le plaisir insensé

De me bercer de sou­venirs pleins d’amertume.

J’ai songé qu’autre­fois, enfant, j’avais coutume

De courir à tra­vers ces chemins et ces bois.

J’ai sen­ti dans mon cœur comme un écho des voix

Qui m’ap­pelaient au jeu, sonores et joyeuses,

J’ai cru revoir toutes ces heures bienheureuses,

Tant de jours inno­cents, tant de matins si beaux,

Le ruis­seau déroulant ses trans­par­entes eaux,

Le soleil inon­dant au loin toute la plaine

Et les grands blés jau­nis et la route incertaine

Qui s’en­fonce sous un rideau de peupliers,

Tous les oiseaux chan­tant au bord des sentiers,

Et les print­emps rieurs, moins gais que notre enfance,

S’ou­vrant comme une fleur au souf­fle d’espérance,

Et que le temps a con­sumée en un moment.

Pigeon voyageur lâché d’un tank bri­tan­nique près d’Albert, 
dans la Somme — 9 août 1918, David Mclellan

 

 

Des amis d’autre­fois, les uns obscurément

Sont morts, d’autres ont pris une route inconnue,

Je ne sais pas ce que leur vie est devenue ;

D’autres meilleurs et plus aimés me sont restés

Et nous cau­sons par­fois de nos jeunes étés,

Car nous avons lais­sé dans la vieille demeure

Nos plus chers sou­venirs des seuls jours que l’on pleure,

Jours de print­emps, jours de bon­heur, jours triomphants,

Dans le jardin joyeux tout plein de cris d’enfants.

 

(Poème extrait d’un recueil paru en 1902, Poèmes d’autre­fois et d’aujourd’hui)

Mon­u­ment aux morts d’Antibes

 

 

Lieu­tenant-poète Jean Arbous­set, tombé le 9 juin 1918, près de Saint-Maur3Il a lais­sé un recueil de poèmes d’amour, non pub­lié, chez un édi­teur (?), un roman inachevé et un recueil de poèmes de guerre : Capo­ral quinze grammes, tiré à 25 exem­plaires chez Crès et Cie en 1917.

    La terre est brune

        et dans le soir

        pâle, la lune

        fait peine à voir.

        La lune éclaire,

        au loin perdus,

        des trous d’obus

        emplis d’eau claire.

     

Mon­u­ment aux morts de Nice

   Au fond d’un trou,

        une chaussure

        bâille et murmure

        avec dégoût.

        De la chaussure,

        frêle et troublant,

        sort un os blanc

        aux lignes pures.

 

…  il a dan­sé le menuet

au temps jadis, Ninon la brune,

        le menuet

d’amour, aux heures où la lune

        diminuait

l’om­bre des peu­pli­ers fluets

aux ros­es de nuit opportune.

 

Mau­repas 1916

Mon­u­ment aux morts de Gen­tioux, AFP archives

 

Notes[+]