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TOMBEAU AU POETE INCONNU

Par |2018-12-07T06:40:08+00:00 3 décembre 2018|Catégories : Focus|

Volontairement déca­lé de la date des com­mé­mo­ra­tions offi­cielles du 11 novembre 1918, ce dos­sier sou­haite rendre hom­mage à tous ceux dont la voix n’a pu chan­ter au-delà de la guerre, car « morts au champ d’honneur », dis­pa­rus dans les camps, tom­bés dans la boue des com­bats, ou affai­blis, dans l’après-guerre, comme l’artilleur Apollinaire… tous avec l’arme plu­tôt que la plume à la main comme sans aucun doute ils l’auraient pré­fé­ré …

 

Soit dite ain­si la lita­nie des noms, dans l’ordre alpha­bé­tique et le désordre des nations, des peuples et des guerres qui ont ensan­glan­té l’Europe au XXème siècle – liste gla­née au fil du web et donc fort lacu­naire, à laquelle s’ajoute la lita­nie de tous ceux et celles qui, “X” sans nom, auraient peut-être éga­le­ment chan­té la vie et le bon­heur, si le fil du des­tin ne leur avait été pré­co­ce­ment cou­pé1 :
18 mil­lions de morts en Europe, pour la seule Première Guerre Mondiale – pre­mière bou­che­rie indus­trielle ; 1 mil­lion d’orphelins de guerre – enfants de 15 ou 13 ans dans les tran­chées, aux côtés des sol­dats, vil­lages dévas­tés, décla­rés eux aus­si “morts pour la France” – 450 écri­vains recon­nus dis­pa­rus lors ce de ce pre­mier conflit2

Comment ne pas éprou­ver un élan de fra­ter­ni­té, une immense pitié pour cette chair, ces âmes meur­tries et mas­sa­crées, ces voix qui par­mi les ombres peut-être tentent encore de chan­ter la poé­sie qui les habi­tait… et que le poète, aujourd’hui, doit por­ter à leur place.

Honneur, sur ces pages, au POETE INCONNU – UN-MULTIPLE,  aux­quels nous dres­sons cette stèle, ce tom­beau poé­tique, for­mé de leurs noms, mais aus­si de leurs mots, comme ces phrases de poètes ins­crites sur les murs de Damas ou Alep en ruines, en paral­lèle aux « Voix écla­tées » que nous donne à entendre le livre de Patrick Quillier, et le petit flo­ri­lège de poèmes qui suit, écrits au cours de ce conflit clos par l’armistice dont on célé­brait cette année le cen­te­naire…

 

IN FLANDERS FIELDS

Lieutenant-poète écos­sais, Ewart Alan Mackintosh,
tom­bé au com­bat à Cantaing-sur-l’Escaut, le 21 novembre 1917

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In Flanders fields the pop­pies blow

Between the crosses, row on row

That mark our place ; and in the sky

The larks, still bra­ve­ly sin­ging, fly

Scarce heard amid the guns below.

 

We are the dead. Short days ago,

We lived, felt dawn, saw sun­set glow,

Loved and were loved and now we lie

In Flanders fields.

 

Take up our quar­rel with the foe :

To you, from fai­ling hands, we throw

The torch ; be yours to hold it high.

If ye break faith with us who die

We shall not sleep, though pop­pies grow

In Flanders fields.

 

 

Au champ d’honneur

 

Au champ d’honneur, les coque­li­cots

Sont par­se­més de lot en lot

Auprès des croix ; et dans l’espace

Les alouettes deve­nues lasses

Mêlent leurs chants au sif­fle­ment

Des obu­siers.

 

Nous sommes morts,

Nous qui son­gions la veille encor’

À nos parents, à nos amis,

C’est nous qui repo­sons ici,

Au champ d’honneur.

 

À vous jeunes désa­bu­sés,

À vous de por­ter l’oriflamme

Et de gar­der au fond de l’âme

Le goût de vivre en liber­té.

Acceptez le défi, sinon

Les coque­li­cots se fane­ront

Au champ d’honneur.

tra­duc­tion Jean Pariseau

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Ewart Alan Mackintosh,

LA MORT DU SOLDAT

 

Albert Guénard, fan­tas­sin-poète,
décé­dé le 17/​12/​1914 à l’hôpital de la Morlaix (29) au dépot du Corps. 

Dans la clai­rière où rit un doux soleil d’automne,

Le “Bleu”, presque un enfant, tout à l’heure joyeux

Et main­te­nant frap­pé d’une balle teu­tonne,

Meurt sur l’herbe qui boit tout son sang pré­cieux.

 

Nul ne sait la nou­velle. Aucun glas ne la sonne.

Sa mère n’est pas là pour lui fer­mer les yeux ;

Et, pour l’ensevelir, il ne vien­dra per­sonne.

– Le vil­lage loin­tain brûle silen­cieux.

 

Mais les arbres, émus de la pitié des choses,

Ne veulent pas dans les der­nière clar­tés roses,

Laisser à décou­vert ain­si ce pauvre mort.

 

Alors, dans la forêt apai­sée et meur­trie,

Sur le petit sol­dat tom­bé pour la Patrie,

Les feuilles, len­te­ment, tissent un lin­ceul d’or

.

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Monument aux morts de Vivario (Corse)

 

LA PETITE FENÊTRE

 

Pierre Fons, poète-roman­cier-essayiste,
“mort pour la France” le 23 avril 1917, à l’hôpital de Cambo-Les-Bains

 

O petite fenêtre grise

Où si lon­gue­ment j’ai rêvé,

Quand jadis la nuit indé­cise

Fermait le livre inache­vé,

 

On voit dans ta svelte embra­sure

Un hori­zon d’arbres et d’eaux,

Un che­min clos, une masure

Et tout un cou­chant de côteaux.

 

Moi j’y voyais sur­tout la Gloire

Avec l’Amour et la Beauté,

Ne sen­tant pas qu’une ombre noire

S’était assise à mon côté.

noms de conscrits sur la roche du fort de la Turbie

Que m’importe à pré­sent la Vie,

Même hélas ! sans avoir vécu !

La Gloire fuit, l’Amour m’oublie

Et l’art superbe m’a vain­cu.

 

O fenêtre, donne un asile

Calme et sou­riant à mes yeux

Qui, dans les brumes de la ville,

On per­du la splen­deur des Cieux !

 

Accueille-moi car dans ma route

Je clo­rais mon cœur à l’espoir,

Si je ne pré­voyais sans doute

Que, dans la tendre paix d’un soir,

 

A tra­vers les arbres qui penchent

Sur ces beaux lieux que j’aime tant,

Reviendront dans leurs robes blanches

Toutes mes prières d’enfant.

 

MAISON ABANDONNÉE

Lieutenant-poète Antoine Yvan, fils de Henri Yvan (Théodore Henry), lieu­te­nant au 247e régi­ment d’infanterie, 
mort au com­bat de la Cour-des-Rois près de Guincourt dans les Ardennes le 30 août 1914,
en condui­sant une charge pour déga­ger sa com­pa­gnie.

 

Je sais une mai­son her­mé­ti­que­ment close.

Sur le coteau rêveur, au coin d’un bois morose,

Elle dresse ses murs chan­ce­lants et vieillis ;

La mousse et le lichen courent sur le toit gris,

Les orages pas­sés ont fen­du la façade,

Le temps a revê­tu d’une teinte maus­sade

Les antiques cou­leurs des abat-jour fer­més.

Au dedans, nul écho des bruits accou­tu­més,

Mais le som­meil pesant et noir des choses mortes,

Le vent rageur qui fait grin­cer les vieilles portes,

Le pla­fond qui s’effrite et dans l’obscurité

Distille une impla­cable et froide humi­di­té.

Le jar­din est jau­ni des feuilles envo­lées,

Une herbe folle court au pen­chant des allées

Où sont tom­bés des fruits trop murs et de vieux nids ;

Depuis long­temps on n’a cou­pé les longs taillis,

Des arbustes sont morts étouf­fés sous le lierre.

Je suis venu m’asseoir sur les marches de pierre,

Et j’ai pense tout bas aux choses du pas­sé,

J’ai goû­té tout un soir le plai­sir insen­sé

De me ber­cer de sou­ve­nirs pleins d’amertume.

J’ai son­gé qu’autrefois, enfant, j’avais cou­tume

De cou­rir à tra­vers ces che­mins et ces bois.

J’ai sen­ti dans mon cœur comme un écho des voix

Qui m’appelaient au jeu, sonores et joyeuses,

J’ai cru revoir toutes ces heures bien­heu­reuses,

Tant de jours inno­cents, tant de matins si beaux,

Le ruis­seau dérou­lant ses trans­pa­rentes eaux,

Le soleil inon­dant au loin toute la plaine

Et les grands blés jau­nis et la route incer­taine

Qui s’enfonce sous un rideau de peu­pliers,

Tous les oiseaux chan­tant au bord des sen­tiers,

Et les prin­temps rieurs, moins gais que notre enfance,

S’ouvrant comme une fleur au souffle d’espérance,

Et que le temps a consu­mée en un moment.

Pigeon voya­geur lâché d’un tank bri­tan­nique près d’Albert,
dans la Somme – 9 août 1918, David Mclellan

 

 

Des amis d’autrefois, les uns obs­cu­ré­ment

Sont morts, d’autres ont pris une route incon­nue,

Je ne sais pas ce que leur vie est deve­nue ;

D’autres meilleurs et plus aimés me sont res­tés

Et nous cau­sons par­fois de nos jeunes étés,

Car nous avons lais­sé dans la vieille demeure

Nos plus chers sou­ve­nirs des seuls jours que l’on pleure,

Jours de prin­temps, jours de bon­heur, jours triom­phants,

Dans le jar­din joyeux tout plein de cris d’enfants.

 

(Poème extrait d’un recueil paru en 1902, Poèmes d’autrefois et d’aujourd’hui)

Monument aux morts d’Antibes

 

 

Lieutenant-poète Jean Arbousset, tom­bé le 9 juin 1918, près de Saint-Maur3

    La terre est brune

        et dans le soir

        pâle, la lune

        fait peine à voir.

        La lune éclaire,

        au loin per­dus,

        des trous d’obus

        emplis d’eau claire.

     

Monument aux morts de Nice

   Au fond d’un trou,

        une chaus­sure

        bâille et mur­mure

        avec dégoût.

        De la chaus­sure,

        frêle et trou­blant,

        sort un os blanc

        aux lignes pures.

 

…  il a dan­sé le menuet

au temps jadis, Ninon la brune,

        le menuet

d’amour, aux heures où la lune

        dimi­nuait

l’ombre des peu­pliers fluets

aux roses de nuit oppor­tune.

 

Maurepas 1916

Monument aux morts de Gentioux, AFP archives

 


Notes

  1. Eva-Maria Berg nous envoie la liste des écri­vains et poètes alle­mands morts à cause de ces deux conflits – la voi­ci : 

    Ecrivains de langue alle­mande morts dans la 1ere guerre mon­diale et dans la 2eme guerre mondiale/​ suite au régime Nazi

    PREMIÈRE GUERRE MONDIALE

    Hans Ehrenbaum-Degele 1889-1915
    Kurt Eisner 1867-1919
    Gerrit Engelke 1890-1818
    Hermann Essig 1878-1918
    Walter Ferl 1892-1915
    Walter Flex 1887-1917
    Franz Janowitz 1887-1917
    Gustav Landauer 1870-1919
    Heinrich Lautensack 1881-1918
    Hans Leybold 1892-1914
    Alfred Liechtenstein 1889-1914
    Ernst Wilhelm Lotz 1890-1914
    Wilhelm Runge 1894-1918
    Gustav Sack 1885-1916
    Reinhard Sorge 1892-1916
    Ernst Stadler 1883-1914
    Karl Stamm 1890-1919
    Ernst Stöhr 1860-1917
    August Stramm 1874-1915
    Georg Trakl 1887-1914

    DEUXIÈME GUERRE MONDIALE

    (Raoul Auernheimer 1876-1948)
    (Erich Baron 1881-1933)
    Ernst Blass 1890-1939
    Richard Beer-Hofmann 1866-1945
    Walter Benjamin 1892-1940
    (Martin Beradt 1881-1949)
    Alice Berend 1875-1938
    Franz Blei 1871-1942
    Dietrich Bonhoeffer 1906-1945
    Hanns Heinz Ewers 1871-1943
    Carl Einstein 1885-1940
    Bruno Frank 1887 – 1945
    Georg Fink (pseu­do­nym) /​ Kurt Münzer 1879-1944
    Egon Friedell 1878-1938
    (Salomo Friedlaender 1871-1946)
    Helmut Giese 1907-1943
    Fritz Grünbaum 1880-1941
    Alfred Grünewald 1884-1942
    Walter Hasenclever 1890-1940
    Abrecht Haushofer 1903-1945
    Wilhelm Hebra 1885-1944
    Georg Herrmann 1871-1940
    Hans Herrmann-Neiße 1886-1941
    Franz Hessel 1880-1941
    Leo Hirsch 1903-1943
    Jacob van Hoddis 1887-1942
    Arnold Höllriegel (pseudonym)/ Richard Arnold Bermann 1883-1939
    Arthur Holitscher 1869-1941
    Ödon von Horváth 1901-1938
    Alfred Hotopp 1886-1942
    Berthold Jacob 1898-1944
    Else Jerusalem 1876-1943
    Hans Arno Joachim 1902-1944
    Georg Kaiser 1878-1945
    Gottfried Kapp 1897-1938
    Jochen Klepper 1903-1942
    Erich Knauf 1895-1944
    Edlef Koeppen 1893-1939
    Alma Johanna Koenig 1887-1942
    Gertrud Kolmar 1894-1943
    Paul Kornfeld 1889-1942
    Karl Kraus 1874-1936
    Adam Kuckhoff 1887-1943
    Heinrich Kurtzig 1865-1946
    (Arthur Landsberger 1876-1933)
    Else Lasker-Schüler 1869-1945
    Andreas Latzko 1876-1943
    Eva Leidmann 1888-1938
    Maria Leitner 1892-1942
    (Theodor Lessing 1872-1933)
    Erich Loewenthal 1894-1943
    Emil Ludwig 1881-1948
    Heinrich Mann 1871-1950 *
    Klaus Mann 1906-1949 *
    Valeriu Marcu 1899-1942
    Hilde Meisel-Monte 1914-1945
    Erich Mühsam 1878-1934 *
    Robert Musil 1880-1942
    Richard Oehring 1891- 1940
    (Balder Olden 1882-1949)
    Carl von Ossietzky 1889-1938
    Ernst Ottwalt 1901-1943
    Fritz Reck-Malleczewen 1884-1945
    Erich Alphons Rheinhardt 1889-1945
    (Joachim Ringelnatz 1883-1934)
    Alexander Roda Roda 1872.1945
    Joseph Roth 1894-1939
    Otto Rühle 1874-1943
    Alice Rühle-Gerstel 1894-1943
    Willy Sachse 1896-1944
    Felix Salten 1869-1945
    (Rahel Sanzara 1894-1936)
    (Werner Scheff 1888-1947)
    René Schickele 1883-1940
    Hans Schiebelhuth 1895-1944
    (Alfred Schirokauer 1880-1934)
    (Karl Schröder 1884-1950)
    Walter Serner 1889-1942
    Arthur Silbergleit 1881-1943
    Paul Stefan 1879-1943
    Carl Sternheim 1878-1942
    (Edward Stilgebauer 1868-1936)
    Ernst Toller 1893-1939
    Kurt Tucholsky 1890-1935 *
    (Jakob Wassermann 1873-1934)
    Ernst Weiß 1882-1940
    Franz Werfel 1890-1945
    (Eugen Egon Winkler 1902-1936)
    Alfred Wolfenstein 1883-1945
    Johannes Wüsten 1896-1943
    Stefan Zweig 1881-1942

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    Les années de mort : avant et après la guerre sont en gras et par­fois entre paren­thèses ou même en lettres plus petites – Les noms des écri­vains très impor­tants et connus (morts avant ou après la guerre) sont en gras et j´ai ajou­té une petite étoile *[]

  2. https://​fran​ce3​-regions​.fran​cet​vin​fo​.fr/​p​a​r​i​s​-​i​l​e​-​d​e​-​f​r​a​n​c​e​/​2​0​1​4​/​0​9​/​0​3​/​d​e​-​p​e​g​u​y​-​a​p​o​l​l​i​n​a​i​r​e​-​u​n​e​-​g​e​n​e​r​a​t​i​o​n​-​d​-​a​r​t​i​s​t​e​s​-​v​i​c​t​i​m​e​s​-​d​e​-​l​a​-​g​r​a​n​d​e​-​g​u​e​r​r​e​-​5​4​3​0​5​8​.​h​tml[]
  3. Il a lais­sé un recueil de poèmes d’amour, non publié, chez un édi­teur (?), un roman inache­vé et un recueil de poèmes de guerre : Caporal quinze grammes, tiré à 25 exem­plaires chez Crès et Cie en 1917.[]

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