> Ping-pong : un poète hongrois, Tibor Zalan

Ping-pong : un poète hongrois, Tibor Zalan

Par |2018-09-05T09:07:20+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Tibor Zalan|

Quelques moments qui n’en finissent pas

Traduire la poé­sie de Tibor Zalan c’est, en rêve, se retrou­ver accu­lé au fond d’une impasse, face à un homme ivre armé d’un cou­te­las : pas d’échappatoire. On va y pas­ser. 

Et sou­dain – c’est un rêve ! – nous voi­là hors de l’impasse. L’homme pose son bras sur notre épaule, et l’on s’en va boire une bière à la ter­rasse où nul ne nous connait. On peut, les par­ta­geant, se libé­rer alors de nos joyeuses cruau­tés, de nos han­tises ado­les­centes, de nos névroses obses­sion­nelles de ché­ru­bins tar­difs.

La poé­sie de Zalan est pleine d’oxymores, d’ambiguïtés, de répé­ti­tions et de répé­ti­tions et de répé­ti­tions. Jeux de mots, cita­tions retra­vaillées, méta­phores pro­vo­cantes, réfé­rences étranges. Des images reviennent avec la régu­la­ri­té d’un mar­teau cognant sur l’enclume des mots  comme pour les tordre et leur don­ner la forme dési­rée – et leurs contours aléa­toires. 

Face à ce qui pour­rait par­fois s’apparenter à quelque pathos mys­ti­co-éro­tique, il nous faut apprendre à plon­ger en apnée dans cette langue, afin de ren­con­trer une véri­té de l’homme plus sen­sible, plus sin­cère – et peut-être plus pure. Un cris­tal enfoui sous des tas de galets.

Au cata­logue des mytho­lo­gies, l’inspiration de Zalan, pleine de dési­rs bau­de­lai­riens, chine des sépias por­no­gra­phiques dont il fait des images pieuses. Comme s’il ten­tait de recons­ti­tuer une foi per­due. Pour se sau­ver de quelque intime malé­dic­tion ? Entre sa poé­sie et le lec­teur, on ne sait plus très bien qui appri­voise qui. Fausse humi­li­té, inquié­tude sur­jouée, tout est théâtre d’ombres défor­mées.

Nous pour­rions ain­si, avec Zalan, résu­mer nos che­mins croi­sés de poé­sie par ce vers, inno­cem­ment jeté au seuil ultime d’un poème :

Tibor Zalan, Le Chien aveu­glé
par la lune, Editions Palamart.

je ne sais plus d’où vient le chant.

 

Mais le sait-on nous-mêmes ? Quoi qu’il en soit, voi­ci, dans les pages qui suivent, ce que l’on fit du sien…

 

 

Graffitis du monas­tère  /​Firkák a kolos­torból

 

Des chauves-sou­ris
se heurtent au rideau
de ma fenêtre ouverte
Téméraires oiseaux de mort
sur le seuil d’un tré­pas dif­fé­ré
(Ce matin encore des taches
de sang sur le cou­vercle de mon
lap­top On conti­nue de se battre pour moi)

 

 

Du thé à l’églantine
Du pain grillé du beurre de la mar­me­lade du miel 
De longs cafés n’en finissent pas
Des cau­che­mars enfuis
par­mi les miettes sur la nappe
Le thé déborde de ma tasse
en la sou­le­vant ma main tremble
confus je la repose et tousse
Je ne peux plus entrer dans le jour
ni res­ter là
Derrière la fenêtre les sapins sécu­laires
De l’autre côté c’est tou­jours exis­ter
De ce côté un tenace cra­chin de cendre

 

 

Du pont sur­plom­bant l’autoroute
singe hir­sute gri­mac
Sur deux fois quatre voies
des cohortes d’insectes métal­liques phos­pho­res­cents
dévalent vers le néant
Dans le tun­nel
les signaux échappent au GPS
Moralité : mieux vaut ne pas vivre
trop au-des­sous là où les signaux se dérobent
sachant que Dieu ignore les tun­nels
Ceux qui vivent sous terre
pri­vés dès l’origine de signaux – sont morts  

 

 

Tant de virées
dans des villes incon­nues
m’épuisent
Je n’ai guère de patience
pour ce genre de tou­risme
S’insinuer dans la vie des autres
S’empiffrer de ham­bur­gers frites
trem­per sa mous­tache dans la mousse des chopes
puis se laver les mains en se pin­çant  le nez
tout dégou­tant quel inté­rêt
À part ça : tant que m’émeut
le déhan­che­ment des femmes
je vieillis au milieu des gar­gouilles
à têtes de monstres fabu­leux
Sûr que j’évite le pas­sé
péni­ble­ment et métho­di­que­ment
Le temps pas­sé
(je n’y peux rien)
visi­ble­ment m’évite
péni­ble­ment et métho­di­que­ment
J’écris une carte pos­tale 
repré­sen­tant un vau­tour – des­ti­na­taire illi­sible
 

 

L’étoffe lâche
de la tran­quilli­té
s’élime tôt ou tard
Certes nous le savions
sans avoir le cou­rage de l’empêcher
Honte d’une iner­tie qui se consume 
Un train de nuit avance dans le noir
Nul ne s’accoude aux fenêtres aveugles
Le sang noir et tiède du cygne suinte de l’univers

 

 

Le Père Omerl
le gar­dien boi­teux
se plaint de la cha­leur
Dans une telle four­naise
les moines n’ont pas envie de prier
pen­sé-je sans amé­ni­té
Dans l’église de Gand le cierge allu­mé
en sou­ve­nir de mes morts est désor­mais éteint
Toujours ce rêve de paix et de séré­ni­té
Bien sûr j’ai aus­si essayé de prier
sans y par­ve­nir mal­gré la fraî­cheur de l’église
J’ai regar­dé Jésus
regard en retour
Je m’en fus vers une baraque de frites

 

Avant de m’endormir
j’ai bataillé avec ton sou­ve­nir
Peut-être à cause de cette cel­lule
ou du sen­ti­ment que j’en éprou­vais
Si tant est qu’un tel sen­ti­ment
existe ou puisse venir au jour
Toi aus­si tu m’as conseillé
à l’époque
une cel­lule à Pannonhalma
vous m’avez atten­du en vain
car j’ai eu peur de pas­ser la nuit
à boire avec les sages prêtres
s’il est vrai que je suis encore limi­té
mon seul mérite c’est la volup­té
Ici j’apprécie
le silence
l’incessant et muet bat­te­ment
des ailes des chauves-sou­ris
Mon âme n’est plus qu’un bégui­nage aban­don­né 
j’ai honte de me l’avouer
Nulle nonne ne sau­rait de ses pieds nus
pié­ti­ner mon âme
Toi aus­si
tu éclates sou­dain de rire
Flash ! 
voi­là sau­vée à mes yeux
Ton beau et sage visage
Père David – mon Père

 

  

Dans mon rêve
quelqu’un fond en larmes
je n’ai pas vu son visage
il me tour­nait le dos
s’éloignant
s’éloignant sans cesse
et moi sans savoir où
sidé­ré et debout
inca­pable de le suivre
le cou­teau m’est tom­bé des mains 
Je me vois en sang
jusqu’aux coudes
sans savoir d’où vient ce sans
qui sèche sur mes doigts
Me regar­dant dans le miroir
je vois ma gorge tran­chée
Calmement je constate
que le mort
c’est encore moi

 

 

J’arpente les tra­verses
d’une ligne de che­min de fer
un train sur­git devant
un autre der­rière
Impossible d’y échap­per
Si je saute sur le bas-côté
je perds le peu d’estime qui me reste
Simuler un sui­cide
serait trop lâche
Je ne par­viens pas à choi­sir
quoi me tue­ra
Ils approchent inexo­ra­ble­ment
Je m’allonge la tête sur le rail
le fra­cas des roues puis les pleurs
des deux trains qui partent pour la mort

 

 

Un vent violent souf­flait
la nuit
L’orage gron­dait
secouant les vieux arbres du monas­tère
puis sou­dain se reti­ra indif­fé­rent    
Assis devant ma fenêtre
je scru­tais le néant  dehors  
écou­tant dans le vide l’écho
du mar­tè­le­ment de la pluie  
Je ne me sou­viens pas
de quand je me suis endor­mi  
Au matin
je me suis réveillé
éten­du sur le plan­cher
autour de moi par­tout épar­pillés
des clous des coquilles d’œuf pié­ti­nées

 

  

Je ne vis que pour empoi­son­ner
le bon­heur des autres
Fardeau qua­si insup­por­table
Me com­pa­rant à ma jeu­nesse
la honte m’envahit
Ce qu’est deve­nu l’homme qui fut
n’ayant pas su mou­rir à temps
Coiffé d’un bon­net de bouf­fon
il s’agite entre les planches
de quelques mètres car­rés
Sa bouche vou­drait mordre les mots
mais ne mâche que sable et froides racines

 

     

De lents mou­lins à vent
brassent d’épais nuages
dans le ciel bla­fard
Bouche sèche
J’aimerais mar­cher tête nue sous la pluie
Que le néant informe et froid
me trempe jusqu’aux os
On m’allonge sur un esca­lier de verre
Tout autour des bêtes pelées
exsangues me fixent
les plus har­dies s’approchent
atti­rées par ma chair
De grosses mouches vertes
pondent leurs larves sur mes restes
néan­moins je sur­vis au milieu des vers qui grouillent

 

Le funam­bule rac­croche aux clous
ses pieds chaus­sés de chaus­sons
Des volutes de cigares
flottent dans la pénombre de la chambre
Sur le reste d’un cigare oublié
dans le cen­drier
une libel­lule démem­brée se balance
monde en miettes qu’accompagne
des miettes de musique
Le chef d’orchestre part la tête sous le bras
sa baguette plan­tée dans le dos
Son chien-guide
pousse gémit
et chie sur la nappe bro­dée
de la table empire du réfec­toire
l’après-midi sec­tionne en deux
ses yeux exor­bi­tés
Je m’épingle avec une aiguille
ornée de rubis sur le cous­sin blanc
d’une vitrine en flammes
Au manège c’est bal jusqu’à la nuit tom­bée

 

 

Je com­mence à avoir des pro­blèmes
avec mon visage
Je me l’imaginais tout autre­ment
à cin­quante-quatre Comme s’il ne m’appartenait pas
ni à qui­conque 
n’est pas un visage pâle
le plus sou­vent il fait pen­ser
à celui d’un putain d’Indien
ou d’un ter­ro­riste irlan­dais alcoo­lique  
Père Omer
raconte au petit-déjeu­ner
qu’à leur insu on a ven­du le monas­tère
Un si grand bâti­ment
n’est pas érable
par six moines désem­pa­rés
À sa place l’année pro­chaine
on ouvri­ra un centre de dés­in­toxi­ca­tion
Ce monas­tère s’est fort bien consu­mé
plai­sante le père avec une joie franche
en fixant mon visage trans­por­té d’émotion
Je le presse ami­ca­le­ment
Lui rit comme s’il voyait déjà
notre ave­nir réduit en cendres

 

 

(Traduction et adap­ta­tion : Jenö Farkas et Marc Delouze)

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Marc Delouze

Né à Paris. Vit à Montmartre. Poète et voya­geur. En 1982, il crée l’association Les Parvis poé­tiques qui orga­nise des évé­ne­ments, des fes­ti­vals, des lec­tures spec­tacles. Cofondateur et conseiller lit­té­raire du fes­ti­val « Les voix de la Méditerranée » (Lodève), de 1998 à 2000.

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