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Annie Wallois, Versets de la marche

Par |2018-06-15T20:20:20+00:00 3 juin 2018|Catégories : Annie Wallois, Critiques|

Annie Wallois vit à Lille, publiant poèmes et col­lages dans des revues et don­nant des lec­tures. Elle est l’auteure de plu­sieurs recueils, seule. 1

Les bons livres sur la marche ne manquent pas 2, mais voi­ci un livre de la marche : dans l’exigence propre à la poé­sie, « les mots quittent l’espace de la pen­sée ».

 

Annie Wallois, Versets de la marche, Éditions Henry, 2017. 71 p., 8 €.

L’auteure coule les attentes liées au mot ver­sets dans une forme ori­gi­nale : en haut de chaque double page, un seul mot, sui­vi d’un para­graphe com­pact diver­se­ment aéré ; à droite, en ita­liques, quelques vers ou lignes, qui se résorbent dans le blanc. Germe, souffle, écho, silence : ce dis­po­si­tif accueille d’autant mieux le lec­teur qu’un tul’emporte dans son par­cours de réso­nances bras­sant pay­sages, sen­so­ria­li­té, mou­ve­ments de conscience.

Comme en une quête d’incarnation, les mots d’ouverture énu­mèrent le corps : « che­ville, haleine, sang, sueurs, souffle, talon, gorge, peau, échine, pied, ventre, pou­mon, pouls, dos, lèvre, visage, tempes, oreilles, genoux, muscles, cœurs, chairs, épaule, jambe, nerfs, artères ». Activé, tra­vaillé, creu­sé, déver­rouillé par l’effort – une des sept sec­tions est nom­mée « Ahan »–, il se révèle « alam­bic »et  « se remo­dèle en pla­nète incon­nue ».

Le monde en devient d’autant plus réel – intime et énig­ma­tique. Le globe ter­restre, en mou­ve­ment lui aus­si. La sai­sis­sante diver­si­té de la lumière, des pay­sages, des élé­ments, du vivant – y com­pris, sous tes pas, « la popu­la­tion des minus­cules ». Ton ombre, « le clair-obs­cur de ton exis­tence ». Toi, « désor­mais simple caisse de réso­nance au bat­te­ment dénu­dé du temps ».Et l’inconcevable ensemble :

ta vie funam­bule jusqu’alors tenue dans un halè­te­ment
se sent empor­tée dans la res­pi­ra­tion uni­ver­selle

 

Il y a aus­si les autres. Ceux que convoque une ren­contre – « Il en vient de par­tout /​ des visages à feuille­ter /​ Derrière un visage croi­sé » –ou qui sur­gissent à n’importe quel moment : « un maquis de roches     que le regard taille en visages ». Ceux qui ne par­tagent pas « ton envie de t’affranchir du car­can      de te quit­ter », les foules urbaines, ano­nymes et méca­niques – « pas un mot ne sort des visages taillés dans le bronze ».Enfin, dans le rêve fon­da­men­tal de l’unité humaine, « le chœur antique des peuples qui vibre au plus pro­fond »– auquel appar­tiennent déjà ces exi­lés, « visages cui­vrés    dos tatoués d’étoiles », quiin­ter­rogent si puis­sam­ment notre époque.

Nicolas Bouvier – il n’est pas le seul – voit dans la marche « un pro­ces­sus de connais­sance et d’illumination 3 ». Annie Wallois nous montre que telle est aus­si la poé­sie, qui nous invite à « cher­cher le che­min que nul ne connaît ».


Notes

  1. Du prin­temps(Éditions du Rewidiage, 1997) ; Les cou­lisses de l’œil(L’Oursine, 1999) ; Des nuages aux talons(L’Oursine, 2003) ; Hivernales(Éditions du Rewidiage, 2004) ; Sans pen­ser(L’Oursine, 2008) ; Poèmes(Éditions Carambolage, 2008) ; Nuit rebrous­sée(Éditions Henry, 2011).) ou en col­la­bo­ra­tion avec Anne Letoré et Dan Ferdinande, ses com­plices des Dé/​mailleuses ((Comme ça, au hasard la nuit(in Comme un ter­rier dans l’Igloo… dans la dune, 2005) ; T’as peau dire(Les Dé/​mailleuses, 2007) ; Un train peut en cacher un autre(Les Dé/​mailleuses, 2008) ;Trois fois rien c’est tout(Les Dé/​mailleuses, 2009) ; Commises en demeures(Les Dé/​mailleuses, 2011) ; À la volée(Les Dé/​mailleuses, 2012).[]
  2. Citons : H.D. Thoreau, De la marche ; Jacques Lacarrière, Chemin fai­sant ; Jacques Lanzmann, Fou de la marche ; David Le Breton, Marcher : Éloge du che­min ; Bernard Ollivier, Longue marche ; Rebecca Solnit, L’art de mar­cher ; Yves Paccalet, Le bon­heur en mar­chant ; Christophe Lamoure, Petite phi­lo­so­phie du mar­cheur ; Frédéric Gros, Marcher, une phi­lo­so­phie ; Emric Fisset, L’ivresse de la marche ; Tomas Espedal, Marcher ; Michel Jourdan et Jacques Vigne, Marcher, médi­ter ; Cheminer, contem­pler ; Jean-Yves Leloup, L’assise et la marche[]
  3. Nicolas Bouvier, Routes et déroutes.[]

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Philippe Habans

Philippe Habans est né à Nice en 1951. Il a ensei­gné le fran­çais à la façon de quelqu’un pour qui l’être humain n’a aucune sorte de rap­port avec une boîte dont il s’agit de déter­mi­ner la taille, la forme et le conte­nu. 

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