> Franck VENAILLE, Requiem de guerre

Franck VENAILLE, Requiem de guerre

Par |2018-09-04T17:48:12+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Franck Venaille|

Août 2018 – le car­nas­sier – a ava­lé Franck Venaille. Se dire qu’il fut accom­pa­gné par Michel Cazenave et Richard Soudée, et la sidé­ra­tion nous sai­sit. Cette émo­tion, intense, est celle sus­ci­tée par la langue de ce grand poète. Les mots, retour­nés comme des volutes sur eux-mêmes, s’enroulent autour des évi­dences et en dévoilent d’autres contours, inédits. Le vers devient vec­teur de sen­sa­tions, et plonge dans les sou­ter­rains de nos consciences, là où demeure encore la source arché­ty­pale de nos repré­sen­ta­tions. Alors, le poème  mène à cet intan­gible espace qu’est la beau­té, de celle qui ne se laisse qu’effleurer du regard, comme une neige imma­cu­lée recouvre l’improbable éten­due ouverte par le poème. Lire Franck Venaille sera tou­jours par­tir pour un périple ini­tia­tique. Dans cet article de 2017, Philippe Habans lui rend hom­mage en res­ti­tuant ses impres­sions à la lec­ture de Requiem de guerre, qui valut à l’auteur le Prix Goncourt de la poé­sie. A la suite de la note de lec­ture de Philippe Habans, nous avons joint deux extraits  du recueil : le pre­mier et le der­nier texte.

Franck Venaille, Requiem de guerre, Mercure de France,
Poésie Mercure, Paris, 2017, 112 pages, 11 euros.

 

 

*

 

Je crois que j’ai sen­ti très vite, étant jeune gar­çon, que la vie était invi­vable, que c’était quelque chose de trop fort, de trop pré­sent.” La voix de Franck Venaille se fraie un che­min, s’arrête par­fois, au bord de l’exténuation, et reprend, comme por­tée par quelque incer­taine lumière au loin 1.  Le capi­taine de l’angoisse ani­male 2 a com­men­cé à publier il y a plus de cin­quante ans :

 

mys­tère de la poé­sie qui porte en elle cet élan
cet appel de la vie
jusque dans l’arène où les hommes, bien­tôt, devront
mou­rir 

 

Ce Requiem de guerre, c’est comme s’il me l’avait lu, dans l’hôpital fan­tôme où j’étais lui tan­dis qu’il deve­nait une de ces appa­ri­tions venues l’effleurer – Apollinaire, Verlaine, Nerval, Baudelaire, Kafka, Brecht, Modiano, Cummings, le “rebou­teux célèbre” qu’il nomme Simon Freude, et le frère humain par excel­lence, François Villon.

Le titre – qui évoque le War Requiem de Benjamin Britten – ne ren­voie pas seule­ment à la guerre d’Algérie, qui a mar­qué l’auteur à vie. Il y a aus­si la guerre contre les humbles, qu’il a défen­dus avec le Parti com­mu­niste. Et celle que mène la mala­die, enne­mi si tenace qu’il s’agit de “gué­rir de l’idée même de gué­rir”. Et l’interminable guerre interne, la guerre contre soi où “je suis l’assassin et la vic­time.

Après la pho­to d’un che­val infi­ni­ment pen­sif – il revien­dra sous de mul­tiples formes – une parole sort des limbes : “J’ai déci­dé de mou­rir avant de naître. Sinon c’est impos­sible de conti­nuer.” En une séquence limi­naire et dix sec­tions sont bras­sés sou­ve­nirs, figures obsé­dantes, rêves, émo­tions, pen­sées intimes, échap­pées décon­cer­tantes. L’essentiel, l’existentiel, l’incontournable, ce qui nous habite et nous fait. Ballet d’espaces-temps que sou­ligne la sobre élé­gance des varia­tions – page com­pacte, poème aux lignes espa­cées, alter­nance de vers et de para­graphes appa­rem­ment pro­saïques, petits pavés de texte numé­ro­tés. 

Si le poète y affronte dou­leur et ter­reur – “Qu’est-ce qu’un corps mort ? Comment passe-t-on d’une cer­taine hébé­tude au néant abso­lu ? ” –  il ne fige pas dans le tra­gique. “Oye ! Oye ! Oye ! ”, s’écrie-t-il cocas­se­ment à plu­sieurs reprises, “ Zim Boum”, “Bingo ! Bingo ! Bingo ! ”. Il explore “la matière sen­sible /​ des Ten-dres”, par­fois si tel­lu­rique : “Elle ! Avec la tota­li­té de son large corps d’aide-soignante, elle me tient ser­ré contre ses muscles, ses os, sa poi­trine por­tée forte et apai­sante.”  Il nous dit la pro­fon­deur, celle qui sai­sit et laisse sa trace : “Et tout autour de nous, le mys­tère entier, ce don des oiseaux nés ici.” “Celui qui ne craint pas de vivre dans /​ ce qui est plus sombre que le noir”  est aus­si celui qui peut écrire : “je n’ai ces­sé de vous par­ler de mon amour de la vie”.

Ce recueil a valu à Franck Venaille le Goncourt de la poé­sie – il avait reçu au début de l’année le Grand Prix National de la poé­sie pour l’ensemble de son œuvre 3. Son art puis­sant et pudique rap­proche de soi, des autres et du réel.

 

 

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1. Au micro d’Augustin Trapenard, https://​www​.fran​cein​ter​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​b​o​o​m​e​r​a​n​g​/​b​o​o​m​e​r​a​n​g​-​0​2​-​m​a​i​-​2​017.

2. Titre d’une antho­lo­gie parue en 1998 (Obsidiane).

3. Poésie : Papiers d’identité, PJO, 1966 ; L’Apprenti fou­droyé, PJO, 1969, Ubacs, 1986, Les Écrits des Forges, 1987 ; Pourquoi tu pleures, dis pour­quoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu… Parce que le ciel est bleu !, PJO, 1972, Atelier La Feugraie, 1984 ; Caballero Hôtel, Paris, Minuit, 1974 ; La Guerre d’Algérie, Paris, Minuit, 1978 ; Jack-to-Jack, Luneau-Ascot, 1981 ; La Procession des péni­tents, Monsieur Bloom, 1983 ; Opera buf­fa, Paris, Imprimerie natio­nale, Littérature, 1989 ; La Descente de l’Escaut, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 1995 ; Tragique, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2001 ; Hourra les morts !, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2003 ; Algeria, Paris, Melville /​ Léo Scheer, 2004 ; Chaos, Paris, Mercure de France, 2007 ; Ça, Paris, Mercure de France, 2009 ; C’est à dire, Paris, Mercure de France, 2012 ; La Bataille des épe­rons d’or, Paris, Mercure de France, 2014.

Franck Venaille a aus­si écrit des récits (La Tentation de la sain­te­té, Paris, Flammarion, 1985 ; La Halte belge, Portiragnes, Cadex, 1994 ; Le Tribunal des che­vaux, Paris, L’arbalète-Gallimard, 2000), des études sur Pierre-Jean Jouve, Umberto Saba, Pierre Morhange, et des essais (Écrire contre le père, Jacques Brémond, 1996 ; C’est nous les modernes, Paris, Flammarion, 2010.

 

*

 

 

J’ai déci­dé de mou­rir avant de naître. Sinon c’est impos­sible de conti­nuer. Il fal­lait que quelqu’un montre l’exemple. Il le fal­lait. J’ai mêlé ma voix à celle des autres. Jusque-là c’était impen­sable. Pauvre par­mi les pauvres. Ce n’est pas pos­sible. Il m’arrivait pour­tant de par­ler à un chien. De tirer sur sa laisse pour qu’il se rap­proche et ain­si entende mieux ce que je lui disais. Je dois tout révé­ler. Raconter l’histoire de la méde­cine. Pourquoi moi ? Parce que j’ai su renon­cer à la vie à temps. Je vais racon­ter ça. La mort de fin de vie. La mort au fur et à mesure. Mais cela ne suf­fit pas. Il faut dire ce qui se passe à l’extérieur. En même temps. Une mort ! Mais c’est lui (l’autre) qui mour­ra. Moi, je ne mour­rai jamais. Comment fera-t-on pour iden­ti­fier le cadavre ? Il fau­dra écou­ter tous les mori­bonds. Les ama­douer pour qu’ils viennent tous­ser devant témoin. Aux méde­cins, ensuite, de faire mon­ter les enchères. On l’enterrera si on le trouve. Je ne veux pas pour­rir avec lui. Je veux conser­ver mes os intacts. Je ne pour­ri­rai pas. Je serai encore dehors. Sous et contre la peau. Mais je serai aus­si dedans quand ne sera plus que pous­sière. Ce n’est pas pos­sible autre­ment. C’est comme ça que je vois la chose. La fin de la vie. Et com­ment faire pour en finir. Mais il est impos­sible que je le sache. Je le sau­rai ici pour­tant. Et même si c’est impos­sible à dire, je le dirai. Au pré­sent. Il ne sera plus ques­tion de moi. Seulement de lui à la fin de la vie quand on balayait sa pous­sière d’âme. Ici un long silence. Il se noie­ra peut-être. Il vou­lait se noyer. Il ne vou­lait pas qu’on le trouve. Il ne peut plus rien exi­ger. Rien vou­loir. Galets dans les poches. Voilà de quoi parlent les jour­naux. Pourquoi est-il par­ti dans la ruelle sur sa gauche ? Pourquoi n’a-t-il pas chan­gé de direc­tion ? Ici un long silence. Il n’y aura plus jamais de « je ». Il ne dira plus jamais rien. Il ne par­le­ra plus. Il ne dira plus rien à per­sonne. Et per­sonne ne lui par­le­ra. Il ne par­le­ra plus jamais seul. C’est l’histoire de la méde­cine que je raconte. Pourquoi se serait-il jeté dans le soleil ? Pour une insom­nie ? Allons donc ! Il est mal. Il va mal. Et c’est à cause de moi que tout ça est arri­vé. De ma propre pen­sée il ne reste plus rien en lui. Il a fait le grand vide. Vous dites qu’ainsi Il cher­chait à retrou­ver l’origine de toute chose. L’état d’autrefois. Cela passe for­cé­ment par les hur­le­ments. Ceux qui viennent de l’intérieur. Ceux que l’on par­vient à neu­tra­li­ser avec des paroles vraies. Oye ! Oye ! Oye ! Ce n’est pas pos­sible autre­ment.

 

 

SUITE ROYALE POUR CORBEAU SOLITAIRE

 

Comme il fera bon s’asseoir près d’une rivière modeste

(j’aime cela)

pour y dor­mir, y dor­mir comme en ce rêve païen que j’ai fait

écou­ter le chant pro­fond des oiseaux d’eau.

La mémoire y règne avec l’arrivée de grands spectres popu­laires pas­sés au talc pour la parade.

Ah ! Ce qui serait bien mais vrai­ment bien

c’est d’exiger que les monarques

(le chant étin­ce­lant de l’eau vive)

signent ce docu­ment sur lequel on lira, mais que lira-t-on ? sinon le nom de ceux qui, toute leur vie, mirent l’élégance au pre­mier plan.

J’en fis par­tie, du moins le pen­sait-on du côté

de braves per­sonnes.

Et tout autour de nous, le mys­tère entier, ce don des oiseaux nés ici.

Dites-moi que nous sommes comme tous les autres hommes.

Rien que des humains

mm

Philippe Habans

Philippe Habans est né à Nice en 1951. Il a ensei­gné le fran­çais à la façon de quelqu’un pour qui l’être humain n’a aucune sorte de rap­port avec une boîte dont il s’agit de déter­mi­ner la taille, la forme et le conte­nu. 

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