> 3 lectures : HAWAD, Jigmé THRINLÉ GYATSO, Franck VENAILLE

3 lectures : HAWAD, Jigmé THRINLÉ GYATSO, Franck VENAILLE

Par | 2018-05-20T12:05:58+00:00 11 août 2017|Catégories : Critiques|

 

 

 

Cette antho­lo­gie ras­semble des extraits d’une ving­taine des recueils du poète et peintre toua­reg, dont le par­cours et l’œuvre foi­son­nante 1 sont remar­qua­ble­ment ana­ly­sés dans la pré­face de son épouse, Hélène Claudot-Hawad 2, que com­plète une notice bio-biblio­gra­phique.

Cible ! /​ Feu sur ma tête /​ Touareg tête /​ caillou tête /​ caillou ura­nium toua­reg /​ vous trou­ve­rez mille briques /​ du broum broum ato­mique /​ Ô houle état de l’homme ver­tige /​ che­val homme /​ cœur ato­mique /​ tête dans le réac­teur 3 : un bouillon­ne­ment de tout l’être culmi­nant en érup­tions libé­ra­trices, telle est la furi­gra­phie, comme on pou­vait s’y attendre.

Ce mot – zar­daz­ghe­neb en tama­j­ghat – pren­dra toute sa dimen­sion si on écoute le poète dans sa langue 4. Il défi­nit aus­si sa pein­ture, qui libère les éner­gies de l’alphabet tifi­nagh en points, traits balafres, éclairs de cou­leurs, dédales d’élan vital.

Le furi­graphe et furi­gra­phiste – « furi­gra­pheur », dit Hélène Claudot-Hawad – malaxe la souf­france, concasse l’absurde, cherche tous azi­muts le pas­sage, la mobi­li­té, l’espace : Je vous taille­rai /​ d’autres lisières de routes /​ où pas même le rêve /​ ne s’est aven­tu­ré 5. C’est ce qu’il nomme sur­no­ma­disme. Imprégné de sa tra­di­tion, Hawad l’approfondit et la dépasse pour se confron­ter de toutes ses forces au désert humain 6 et au désastre.

Être Touareg, c’est d’abord vivre dans un envi­ron­ne­ment qui struc­ture et intègre à un uni­vers vu comme une trame en mou­ve­ment constant : Homme dres­sé /​ petit grain /​ dans les vagues de sable 7.

C’est aus­si faire par­tie d’un peuple par­ti­cu­liè­re­ment expo­sé à la vio­lence de l’histoire, puisqu’il noma­dise sur un ter­ri­toire par­ta­gé entre cinq États (Algérie, Libye, Mali, Niger, Burkina Faso) et riche en res­sources – dont l’épouvantable ura­nium. De la colo­ni­sa­tion à la cer­velle sans âme /​ des ordi­na­teurs de la banque mon­diale 8, il a connu l’oppression, l’humiliation, les insur­rec­tions, les mas­sacres, l’acculturation, l’exil. Le poète a visi­té plus d’une pri­son, ses manus­crits ont été confis­qués plus d’une fois, et il a même fait l’objet d’une sur­veillance rap­pro­chée.

À ces écoles exi­geantes, Hawad a ajou­té celle des mys­tiques et pen­seurs arabes, juifs et grecs – et celle de la jeu­nesse soixante-hui­tarde. Il vit désor­mais en France.

Buveur de braise et haleur d’horizons, il ne cesse de pas­ser le breu­vage et le cor­dage aux Touaregs, aux peuples mena­cés, et à toi, lec­teur.

Car nous sommes tous encer­clés par la menace, et Hawad n’abuse pas de l’hyperbole quand il écrit, par exemple : eux qui chaussent /​ les sabots du chaos /​ eux qui foulent /​ toute chose au pied /​ eux qui passent /​ en traî­nant le cadavre /​ du monde 9.

Démultiplié en hal­lu­ci­nés soli­taires – le vieil aveugle Imollen, Yasida la pros­ti­tuée new-yor­kaise, les poètes Kokayad et Porteur-de-la-nuit, Awjembak le for­ge­ron, Mokha le ber­ger, Awki le guer­rier… – il nous montre qu’être vain­cu est un art /​ qui se tra­vaille dans la soli­tude /​ de la pénombre 10. Ne pas craindre de tom­ber dans l’abîme /​ sur l’autre bord /​ celui qui n’existe pas 11, c’est choi­sir la vie – le petit glyphe de l’alphabet tifi­nagh qui appa­raît par­fois entre deux phases furi­gra­phiques et sym­bo­lise l’homme libre :

 

Voici la parole
et voi­ci le point
qui s’est extir­pé
du
cercle 12

 

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1. Citons Caravane de la soif (1985), Chants de la soif et de l’égarement (1987), Froissevent (1991), Buveurs de braise (1998), Haleurs d’horizons (1998), Sahara. Visions ato­miques (2003), Dans la nasse (2014), Irradiés (2015). On trou­ve­ra de bonnes repro­duc­tions des œuvres gra­phiques sur : http://​www​.edi​tions​-ama​ra​.info/​l​e​s​-​o​e​u​v​r​e​s​-​g​r​a​p​h​i​q​u​e​s​/​#​T​o​i​les.

  2. Anthropologue, lin­guiste, direc­trice de recherches au CNRS, elle a diri­gé ou publié de nom­breux ouvrages sur le monde toua­reg. Citons Les Touaregs. Portrait en frag­ments (1993) ; Touaregs. Apprivoiser le désert (2002) ; ‘Éperonner le monde’. Nomadisme, cos­mos et poli­tique chez les Touaregs (2002).

  3. Houle des hori­zons.

  4. Entre autres vidéos, celle-ci, où on enten­dra France et Ténéré (le désert) : https://​www​.you​tube​.com/​w​a​t​c​h​?​v​=​w​L​D​Q​G​2​E​U​KdM.

Un film, Furigraphier le vide, est né de ren­contres avec des poètes toua­regs.

  5. Buveurs de braise.

  6. Dans la nasse.

  7. « Vie-mémoire », in Caravane de la soif.

  8. Le coude grin­çant de l’anarchie.

  9. Le goût du sel gemme.

10. Dans la nasse.

11. Irradiés.

12. Houle des hori­zons.

 

*

 

 

Recours au poème a déjà pré­sen­té des textes de Jigmé Thrinlé Gyatso, moine boud­dhiste ori­gi­naire de Vendée. Il est l’auteur, entre autres, d’une tri­lo­gie d’Arpèges* – une forme que François Bonardel qua­li­fie de « trou­vaille » – et à laquelle elle sou­haite de ne jamais deve­nir un genre lit­té­raire** ! Glissant sur les souffles de Bashô et Kenneth White, son explo­ra­tion exis­ten­tielle se pour­suit en un long poème qui évoque la tran­quille musi­ca­li­té d’un cours d’eau.

Il suf­fi­rait de dire que ce livre réel­le­ment de poche est une de ces modestes mer­veilles qui d’emblée touchent le cœur – vous savez, l’endroit que l’on pointe pour se dési­gner –, le titre réson­nant sans ego avec un des­sin aux formes-cou­leurs déli­cates. On pour­rait alors s’effacer devant les volutes des mots et les illus­tra­tions si vivantes de Marion Clavel, d’autant que la pré­face de Christophe Rocato-Tounsi et la post­face de Michel Salyn sont tout aus­si ins­pi­rées.   

Mais c’est pur délice de tra­vailler pour l’auteur, tant son aspi­ra­tion anime chaque vers, chaque strophe, chaque mou­ve­ment : par­ta­ger l’intimité avec le simple, le vital, le nour­ri­cier, l’immense – un « ah » vient à plu­sieurs reprises sug­gé­rer le sans-fond de l’émerveillement et du lien. Notre ché­ru­bi­nique guide du Dharma nous emmène dans une balade où cha­toient l’écosystème des fou­gères, leur longue contem­pla­tion nour­rie du délec­table voca­bu­laire bota­nique, l’histoire de la Terre et de la vie, la musique, la poé­sie, les inves­ti­ga­tions sur la nature de l’esprit et l’évidence de « l’inconcevable ».

Précisons que nous sommes là  à  l’opposé d’une facile expan­sion de (bonne) conscience diluant le résul­tat de notre absence au monde et à nous-mêmes : « la croi­sée de toutes les des­truc­tions ». La voie s’occupe du réel, et la vie dite inté­rieure est une vie totale qui engendre un irré­sis­tible tour­billon de connais­sance, de bon­té et d’action juste. Elle peut être légère mais jamais light. « Devenir un homme est un art », dit Novalis. 

Or homo est l’être de l’humus que pro­tège la fraîche pré­sence du « poème végé­tal ». Et c’est grâce aux res­sources d’une affec­tion presque incroyable que l’art de Jigmé Trinlé Gyatso nous éveille à notre tré­sor :

 

au milieu des fou­gères
lais­ser cou­ler
les larmes de la vie

écrire
à l’encre sémi­nale

ensei­gner
avec le sang du cœur

aimer
avec le corps d’arc-en-ciel

se fondre
dans les frondes spo­ri­fères

 

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* Silencieux arpèges, Lumineux arpèges, Vibrants arpèges, aux­quels il faut ajou­ter L’oiseau rouge et autres écrits boud­dhiques, Extrêmes sai­sons, Le jar­din de Mila, Le doigt qui montre la Voie, et un roman jeu­nesse, Le dra­gon des neiges et la mon­tagne d’or, tous aux Éditions de l’Astronome.

**  Françoise Bonardel, pré­face à Silencieux arpèges.

 

*

 

 

 

Je crois que j’ai sen­ti très vite, étant jeune gar­çon, que la vie était invi­vable, que c’était quelque chose de trop fort, de trop pré­sent.” La voix de Franck Venaille se fraie un che­min, s’arrête par­fois, au bord de l’exténuation, et reprend, comme por­tée par quelque incer­taine lumière au loin 1.  Le capi­taine de l’angoisse ani­male 2 a com­men­cé à publier il y a plus de cin­quante ans :

 

mys­tère de la poé­sie qui porte en elle cet élan
cet appel de la vie
jusque dans l’arène où les hommes, bien­tôt, devront
mou­rir 

 

Ce Requiem de guerre, c’est comme s’il me l’avait lu, dans l’hôpital fan­tôme où j’étais lui tan­dis qu’il deve­nait une de ces appa­ri­tions venues l’effleurer – Apollinaire, Verlaine, Nerval, Baudelaire, Kafka, Brecht, Modiano, Cummings, le “rebou­teux célèbre” qu’il nomme Simon Freude, et le frère humain par excel­lence, François Villon.

Le titre – qui évoque le War Requiem de Benjamin Britten – ne ren­voie pas seule­ment à la guerre d’Algérie, qui a mar­qué l’auteur à vie. Il y a aus­si la guerre contre les humbles, qu’il a défen­dus avec le Parti com­mu­niste. Et celle que mène la mala­die, enne­mi si tenace qu’il s’agit de “gué­rir de l’idée même de gué­rir”. Et l’interminable guerre interne, la guerre contre soi où “je suis l’assassin et la vic­time.

Après la pho­to d’un che­val infi­ni­ment pen­sif – il revien­dra sous de mul­tiples formes – une parole sort des limbes : “J’ai déci­dé de mou­rir avant de naître. Sinon c’est impos­sible de conti­nuer.” En une séquence limi­naire et dix sec­tions sont bras­sés sou­ve­nirs, figures obsé­dantes, rêves, émo­tions, pen­sées intimes, échap­pées décon­cer­tantes. L’essentiel, l’existentiel, l’incontournable, ce qui nous habite et nous fait. Ballet d’espaces-temps que sou­ligne la sobre élé­gance des varia­tions – page com­pacte, poème aux lignes espa­cées, alter­nance de vers et de para­graphes appa­rem­ment pro­saïques, petits pavés de texte numé­ro­tés. 

Si le poète y affronte dou­leur et ter­reur – “Qu’est-ce qu’un corps mort ? Comment passe-t-on d’une cer­taine hébé­tude au néant abso­lu ? ” –  il ne fige pas dans le tra­gique. “Oye ! Oye ! Oye ! ”, s’écrie-t-il cocas­se­ment à plu­sieurs reprises, “ Zim Boum”, “Bingo ! Bingo ! Bingo ! ”. Il explore “la matière sen­sible /​ des Ten-dres”, par­fois si tel­lu­rique : “Elle ! Avec la tota­li­té de son large corps d’aide-soignante, elle me tient ser­ré contre ses muscles, ses os, sa poi­trine por­tée forte et apai­sante.”  Il nous dit la pro­fon­deur, celle qui sai­sit et laisse sa trace : “Et tout autour de nous, le mys­tère entier, ce don des oiseaux nés ici.” “Celui qui ne craint pas de vivre dans /​ ce qui est plus sombre que le noir”  est aus­si celui qui peut écrire : “je n’ai ces­sé de vous par­ler de mon amour de la vie”.

Ce recueil a valu à Franck Venaille le Goncourt de la poé­sie – il avait reçu au début de l’année le Grand Prix National de la poé­sie pour l’ensemble de son œuvre 3. Son art puis­sant et pudique rap­proche de soi, des autres et du réel.

 

 

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1. Au micro d’Augustin Trapenard, https://​www​.fran​cein​ter​.fr/​e​m​i​s​s​i​o​n​s​/​b​o​o​m​e​r​a​n​g​/​b​o​o​m​e​r​a​n​g​-​0​2​-​m​a​i​-​2​017.

2. Titre d’une antho­lo­gie parue en 1998 (Obsidiane).

3. Poésie : Papiers d'identité, PJO, 1966 ; L’Apprenti fou­droyé, PJO, 1969, Ubacs, 1986, Les Écrits des Forges, 1987 ; Pourquoi tu pleures, dis pour­quoi tu pleures ? Parce que le ciel est bleu… Parce que le ciel est bleu !, PJO, 1972, Atelier La Feugraie, 1984 ; Caballero Hôtel, Paris, Minuit, 1974 ; La Guerre d’Algérie, Paris, Minuit, 1978 ; Jack-to-Jack, Luneau-Ascot, 1981 ; La Procession des péni­tents, Monsieur Bloom, 1983 ; Opera buf­fa, Paris, Imprimerie natio­nale, Littérature, 1989 ; La Descente de l’Escaut, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 1995 ; Tragique, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2001 ; Hourra les morts !, Bussy-le-Repos, Obsidiane, 2003 ; Algeria, Paris, Melville /​ Léo Scheer, 2004 ; Chaos, Paris, Mercure de France, 2007 ; Ça, Paris, Mercure de France, 2009 ; C'est à dire, Paris, Mercure de France, 2012 ; La Bataille des épe­rons d’or, Paris, Mercure de France, 2014.

Franck Venaille a aus­si écrit des récits (La Tentation de la sain­te­té, Paris, Flammarion, 1985 ; La Halte belge, Portiragnes, Cadex, 1994 ; Le Tribunal des che­vaux, Paris, L’arbalète-Gallimard, 2000), des études sur Pierre-Jean Jouve, Umberto Saba, Pierre Morhange, et des essais (Écrire contre le père, Jacques Brémond, 1996 ; C'est nous les modernes, Paris, Flammarion, 2010.

 

 

 

 

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