> Jacques Goorma, Tentatives

Jacques Goorma, Tentatives

Par |2018-02-06T22:11:36+00:00 5 décembre 2017|Catégories : Critiques, Jacques Goorma|

Jacques Goorma n’a ces­sé de par­cou­rir les espaces ouverts par une expé­rience océa­nique de son enfance, rela­tée dans Le Vol du loriot : « Un gigan­tesque tour­billon me fait bas­cu­ler et tom­ber dans le ciel. Dans le même mou­ve­ment, son immen­si­té s’engouffre en moi.  »  Elle est évo­quée çà et là dans ce nou­veau recueil, dont le sous-titre indique que le poète tente des regards sur l’inconnaissable – quatre-vingt-dix poèmes inten­sé­ment conden­sés.

« Connaître : Avoir dans l’esprit un cer­tain objet de pen­sée bien sai­si dans sa nature et ses pro­prié­tés 1 ».

L’incon­nais­sable est donc ce qui ne peut pas être un objet dans un esprit. Autrement dit, l’effacement de la dis­tinc­tion esprit-objet en une pure « per­cep­tion » glo­bale :  

ce geste inté­rieur
infime et fou­droyant

retourne la conscience
vers sa source

doit-on nier
ce qu’on ne peut sai­sir ?

Jacques GOORMA, Tentatives, Les lieux dits éditions, 2017

Jacques GOORMA, Tentatives, Les lieux dits édi­tions, 2017

Il importe de com­prendre que le ravis­se­ment de l’enfant n’est qu’une mani­fes­ta­tion impres­sion­nante de ce retour­ne­ment de conscience. Car sa forme « ordi­naire » est en fait la base per­ma­nente de notre être, « notre véri­table nature », que sa sim­pli­ci­té même nous dérobe : « Quand vous êtes absor­bé dans une acti­vi­té, quelle qu’elle soit, sen­tez-vous un ego quel­conque ? », demande Swami Prajnanpad 2.

Ce qui est sou­vent nom­mé  « notre véri­table nature » est pour Jacques Goorma le séjour : « On ne peut sor­tir du séjour, mais on peut l’oublier, l’ignorer, être dans la confu­sion. Personne ne peut l’obtenir, car il réside où il n’y a per­sonne, mais on peut dis­pa­raître et naître dans sa lumière.  On ne peut qu’être le séjour. 3 »

Pas ques­tion de le décrire – « autant deman­der aux nuages /​ de par­ler du ciel ». Seule voie, peut-être : « décras­ser /​ la parole /​/​ racler /​ le silence » pour le lais­ser vibrer. Cette  « folle ten­ta­tive » – par­fois nom­mée « ten­ta­tion » – ne semble don­ner que de « pâles reflets », et le der­nier poème exprime une aspi­ra­tion presque dou­lou­reuse. Comment en serait-il autre­ment ?  Toucher l’espace ne se peut et « l’immensité que nous sommes » s’est déjà éva­po­rée – lais­sant la trace qui ensor­cèle notre récep­ti­vi­té :

un mot
me cloue

sur le mur impal­pable
de ma nuit

quelque part
dans l’inétendu

Présentation de l’auteur

Jacques Goorma

Jacques Goorma a publié une quin­zaine de recueils aux Éditions Fagne, Rougerie, Lieux-Dits, Le Drapier et Arfuyen, ain­si que de nom­breux textes en revue. Il a éga­le­ment réa­li­sé des livres d’artistes, des lec­tures, pré­sen­té des confé­rences et des émis­sions de radio. Responsable de l’édition de l’œuvre de Saint-Pol-Roux chez Rougerie et Gallimard, direc­teur de col­lec­tion aux Éditions Lieux-Dits, ini­tia­teur des poé­tiques de Strasbourg, il a ani­mé des ate­liers de poé­sie dans les pri­sons durant plu­sieurs années. Actuellement, il se consacre à la pro­mo­tion de la poé­sie fran­co­phone et euro­péenne, en tant que Secrétaire Général de l’Association Capitale Européenne des Littératures. Il figure notam­ment dans :

  • Histoire de la lit­té­ra­ture euro­péenne d’Alsace, (Presse Universitaire de Strasbourg, 2004),
  • Anthologie poé­tique 2005, (Seghers, Paris 2006),
  • Poètes aujourd’hui : un pano­ra­ma de la poé­sie fran­co­phone de Belgique, Anthologie de Yves Namur et Liliane Wouters, (Le Taillis Pré et Le Noroit, 2007),
  • La poé­sie c’est autre chose, 1001 défi­ni­tions de la poé­sie, de Gérard Pfister, (Arfuyen, 2008),
  • Poésie de langue fran­çaise, 144 poètes d’aujourd’hui autour du monde,
  • Anthologie, (Seghers, 2008), L’Arbre du veilleur, de Jean Royer, Le Noroit, 2013
Jacques Goorma

On trou­ve­ra sur ce site plu­sieurs poèmes, ain­si qu’une belle ana­lyse de Muriel Stuckel  : « Jacques Goorma : une po-éthique du dépouille­ment lumi­neux ».

Recueils de poésie

  • Peau-pierre, Henry Fagne, 1975
  • Réveil, Henry Fagne, 1978
  • Lucine, Rougerie, 1984
  • Nue, Rougerie, 1987 
  • Signes de vie, Eaux-fortes de Germain Roesz, Les Lieux Dits, 1994
  • Lux Claustri, Gravures de Sylvie Villaume, 400e anni­ver­saire de Jacques Callot, Nancy 1994
  • Orage, Rougerie, 1994 (Prix de L’Académie des Marches de l’Est)
  • Papier à fleurs, Livre d’artiste avec Sylvie Villaume, 1997
  • La chambre aux nuages, Les Lieux-Dits, 1997 
  • À, Le Drapier, 1999 (nou­velle édi­tion chez Arfuyen en 2017, sous le titre À, Hommages, adresses, dédi­caces
  • Lucide silence, Les Lieux-Dits, 2000
  • Parfois, livre CD, Le Drapier, 2002
  • Le vol du loriot, Éditions Arfuyen, 2005
  • Carnet d’éclairs, des­sins de Germain Roesz, Lieux-Dits, 2006
  • Le Séjour, Éditions Arfuyen, 2009
  • Irrésistible, Les Lieux-Dits, 2015
  • Tentatives, Les Lieux-Dits, 2017.

Il a aus­si écrit des pièces de théâtre, et des études sur Saint-Pol-Roux.


Notes

  1. Henri Bénac, Dictionnaire des syno­nymes.[]
  2. Daniel Roumanoff, Swami Prajnanpad, un maître contem­po­rain.[]
  3. Le Séjour. José Le Roy (eveil​phi​lo​so​phie​.canal​blog​.com/) consacre plu­sieurs billets à l’auteur, qu’il rap­proche de Douglas Harding et de sa « vision sans tête ».[]

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Philippe Habans

Philippe Habans est né à Nice en 1951. Il a ensei­gné le fran­çais à la façon de quelqu’un pour qui l’être humain n’a aucune sorte de rap­port avec une boîte dont il s’agit de déter­mi­ner la taille, la forme et le conte­nu. 

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