Jacques Goorma, Tentatives

Par |2018-02-06T22:11:36+01:00 5 décembre 2017|Catégories : Critiques, Jacques Goorma|

Jacques Goor­ma n’a cessé de par­courir les espaces ouverts par une expéri­ence océanique de son enfance, relatée dans Le Vol du lori­ot : « Un gigan­tesque tour­bil­lon me fait bas­culer et tomber dans le ciel. Dans le même mou­ve­ment, son immen­sité s’engouffre en moi.  »  Elle est évo­quée çà et là dans ce nou­veau recueil, dont le sous-titre indique que le poète tente des regards sur l’inconnaissable – qua­tre-vingt-dix poèmes inten­sé­ment condensés.

« Con­naître : Avoir dans l’esprit un cer­tain objet de pen­sée bien saisi dans sa nature et ses pro­priétés 1Hen­ri Bénac, Dic­tio­n­naire des syn­onymes. ».

L’incon­naiss­able est donc ce qui ne peut pas être un objet dans un esprit. Autrement dit, l’effacement de la dis­tinc­tion esprit-objet en une pure « per­cep­tion » globale : 

ce geste intérieur
infime et foudroyant

retourne la conscience
vers sa source

doit-on nier
ce qu’on ne peut saisir ?

Jacques GOORMA, Tentatives, Les lieux dits éditions, 2017

Jacques GOORMA, Ten­ta­tives, Les lieux dits édi­tions, 2017

Il importe de com­pren­dre que le ravisse­ment de l’enfant n’est qu’une man­i­fes­ta­tion impres­sion­nante de ce retourne­ment de con­science. Car sa forme « ordi­naire » est en fait la base per­ma­nente de notre être, « notre véri­ta­ble nature », que sa sim­plic­ité même nous dérobe : « Quand vous êtes absorbé dans une activ­ité, quelle qu’elle soit, sen­tez-vous un ego quel­conque ? », demande Swa­mi Pra­j­nan­pad 2Daniel Roumanoff, Swa­mi Pra­j­nan­pad, un maître con­tem­po­rain..

Ce qui est sou­vent nom­mé  « notre véri­ta­ble nature » est pour Jacques Goor­ma le séjour : « On ne peut sor­tir du séjour, mais on peut l’ou­bli­er, l’ig­nor­er, être dans la con­fu­sion. Per­son­ne ne peut l’obtenir, car il réside où il n’y a per­son­ne, mais on peut dis­paraître et naître dans sa lumière.  On ne peut qu’être le séjour. 3Le Séjour. José Le Roy (eveilphilosophie.canalblog.com/) con­sacre plusieurs bil­lets à l’auteur, qu’il rap­proche de Dou­glas Hard­ing et de sa « vision sans tête ». »

Pas ques­tion de le décrire – « autant deman­der aux nuages / de par­ler du ciel ». Seule voie, peut-être : « décrass­er / la parole // racler / le silence » pour le laiss­er vibr­er. Cette  « folle ten­ta­tive » — par­fois nom­mée « ten­ta­tion » — ne sem­ble don­ner que de « pâles reflets », et le dernier poème exprime une aspi­ra­tion presque douloureuse. Com­ment en serait-il autrement ?  Touch­er l’espace ne se peut et « l’immensité que nous sommes » s’est déjà éva­porée — lais­sant la trace qui ensor­cèle notre réceptivité :

un mot
me cloue

sur le mur impalpable
de ma nuit

quelque part
dans l’inétendu

Présentation de l’auteur

Jacques Goorma

Jacques Goor­ma a pub­lié une quin­zaine de recueils aux Édi­tions Fagne, Rougerie, Lieux-Dits, Le Drapi­er et Arfuyen, ain­si que de nom­breux textes en revue. Il a égale­ment réal­isé des livres d’artistes, des lec­tures, présen­té des con­férences et des émis­sions de radio. Respon­s­able de l’édi­tion de l’œu­vre de Saint-Pol-Roux chez Rougerie et Gal­li­mard, directeur de col­lec­tion aux Édi­tions Lieux-Dits, ini­ti­a­teur des poé­tiques de Stras­bourg, il a ani­mé des ate­liers de poésie dans les pris­ons durant plusieurs années. Actuelle­ment, il se con­sacre à la pro­mo­tion de la poésie fran­coph­o­ne et européenne, en tant que Secré­taire Général de l’Association Cap­i­tale Européenne des Lit­téra­tures. Il fig­ure notam­ment dans :

  • His­toire de la lit­téra­ture européenne d’Al­sace, (Presse Uni­ver­si­taire de Stras­bourg, 2004),
  • Antholo­gie poé­tique 2005, (Seghers, Paris 2006),
  • Poètes aujour­d’hui : un panora­ma de la poésie fran­coph­o­ne de Bel­gique, Antholo­gie de Yves Namur et Lil­iane Wouters, (Le Tail­lis Pré et Le Noroit, 2007),
  • La poésie c’est autre chose, 1001 déf­i­ni­tions de la poésie, de Gérard Pfis­ter, (Arfuyen, 2008),
  • Poésie de langue française, 144 poètes d’aujourd’hui autour du monde,
  • Antholo­gie, (Seghers, 2008), L’Arbre du veilleur, de Jean Roy­er, Le Noroit, 2013
Jacques Goorma

On trou­vera sur ce site plusieurs poèmes, ain­si qu’une belle analyse de Muriel Stuck­el  : « Jacques Goor­ma : une po-éthique du dépouille­ment lumineux ».

Recueils de poésie

  • Peau-pierre, Hen­ry Fagne, 1975
  • Réveil, Hen­ry Fagne, 1978
  • Lucine, Rougerie, 1984
  • Nue, Rougerie, 1987 
  • Signes de vie, Eaux-fortes de Ger­main Roesz, Les Lieux Dits, 1994
  • Lux Claus­tri, Gravures de Sylvie Vil­laume, 400e anniver­saire de Jacques Cal­lot, Nan­cy 1994
  • Orage, Rougerie, 1994 (Prix de L’A­cadémie des March­es de l’Est)
  • Papi­er à fleurs, Livre d’artiste avec Sylvie Vil­laume, 1997
  • La cham­bre aux nuages, Les Lieux-Dits, 1997 
  • À, Le Drapi­er, 1999 (nou­velle édi­tion chez Arfuyen en 2017, sous le titre À, Hom­mages, adress­es, dédi­caces
  • Lucide silence, Les Lieux-Dits, 2000
  • Par­fois, livre CD, Le Drapi­er, 2002
  • Le vol du lori­ot, Édi­tions Arfuyen, 2005
  • Car­net d’é­clairs, dessins de Ger­main Roesz, Lieux-Dits, 2006
  • Le Séjour, Édi­tions Arfuyen, 2009
  • Irré­sistible, Les Lieux-Dits, 2015
  • Ten­ta­tives, Les Lieux-Dits, 2017.

Il a aus­si écrit des pièces de théâtre, et des études sur Saint-Pol-Roux.

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Philippe Habans

Philippe Habans est né à Nice en 1951. Il a enseigné le français à la façon de quelqu’un pour qui l’être humain n’a aucune sorte de rap­port avec une boîte dont il s’agit de déter­min­er la taille, la forme et le con­tenu. 

Notes[+]

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