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Il y a les ruines de ce qui fut et les ruines de ce qui est resté inachevé. Les ruines ne racon­tent pas le monde d’où elles vien­nent, mais se présen­tent dans une durée dis­so­ciée de l’écoulement du temps. 

Elles ne dépen­dent plus des con­di­tions qui les pro­duisirent, elles exis­tent sur un plan d’exposition où la terre gaste tient lieu de cimais­es. Leur sen­si­bil­ité au passé ou à l’avenir est nulle. Les ruines, vic­times d’une l’histoire qui les réduisit à cette mau­vaise étoile où elles se sont instal­lées à demeure, ont à jamais chas­sé de leurs gra­vats les sima­grées des hommes. Ils bal­aient le long de cet inhab­it­able fam­i­li­er qui, n’ayant pas de dehors, ne pos­sède non plus de dedans. Le bois de vieilles chais­es, imag­inées par­tie de son mobili­er, ali­mente un feu de camp et aus­si des pal­abres inqui­ets qui peu à peu s’estompent. Autour des mono­lithes ruineux patrouil­lent les tueurs mil­i­taires qui croisent les fan­tômes des tueurs religieux. La femme à jamais absente, son invo­ca­tion répétée en fait foi : Orange était votre robe en ce temps-là de soie bleue.

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Planéité du plan d’existence des ruines. Chaque détail qui s’y inscrit paraît être de la main d’un pein­tre égyp­tien du Haut-Empire, qual­i­fié de scribe des con­tours et des formes. Ain­si une fenêtre ou une porte ou un mur délabré, son cadre, donne l’impression d’être vue de face ; tan­dis que son espace intérieur se tourne vers le côté, se pro­file ; l’ensemble est tel un œil qui regarde droit mais sans voir. Ouled Allal, 1997, l’aviation de l’armée gou­verne­men­tale algéri­enne déloge les GIA instal­lés dans ce hameau stratégique ; plus tard, les rares bâtiss­es encore debout parce que piégées par les groupes sont dyna­mitées. Par con­traste, le vol­ume des hommes qui vivent au milieu des ruines, gros de vieil­lesse ou de jeunesse, gras de faits dont ils sont occupés comme un pays vain­cu. Cha­cun y va de son his­toire : la terre aimée et tra­vail­lée sans l’aide de l’État, après en avoir chas­sé les colons ; le réc­it hal­lu­ciné d’un épisode de la guerre civile ; le crachat dis­trait du plus jeune sur l’engeance du demi-mort Boute­fli­ka. Toute autre parole est mythologique, la radio y pour­voie, la voix haut per­chée du chanteur, d’une tristesse aigrelette, sup­pliques adressées à dieu ou à la femme, qui se tien­nent cois : Ô vous de lilas de l’Ouled Allal.

 

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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Ter­res. Pub­lié dans de nom­breuses revues élec­tron­iques ou papi­er (Les Cahiers du Ciné­ma, La Let­tre du Ciné­ma, La Bar­que, Con­tre-Attaque, Les Car­nets d’Eucharis, Place de La Sor­bonne, Les Cahiers de Tin­bad, Rehauts, The Black Her­ald, Le Nou­veau Recueil, etc.). En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie.net : Ciné­ma par­lé ; en 2013, aux Édi­tions de La Bar­que, Films en prose ; en 2014, aux Édi­tions Peigneurs de comètes, Nature morte au Ciné­ma ; en 2014, aux Édi­tions de la Bar­que, Abécé­daire ; 2016, chez De l’In­ci­dence Édi­teur, Notes Mono­chromes ; 2016, Sharunas Bar­tas ou Les Hautes Soli­tudes, ouvrage col­lec­tif coédité par De l’Incidence Édi­teur et le Cen­tre Pom­pi­dou ; 2017, aux Édi­tions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.