> Atlal de Djamel Kerkar : dyptique

Atlal de Djamel Kerkar : dyptique

Par | 2018-05-06T10:34:31+00:00 5 mai 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Jacques Sicard|

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Il y a les ruines de ce qui fut et les ruines de ce qui est res­té inache­vé. Les ruines ne racontent pas le monde d’où elles viennent, mais se pré­sentent dans une durée dis­so­ciée de l’écoulement du temps. 

Elles ne dépendent plus des condi­tions qui les pro­dui­sirent, elles existent sur un plan d’exposition où la terre gaste tient lieu de cimaises. Leur sen­si­bi­li­té au pas­sé ou à l’avenir est nulle. Les ruines, vic­times d’une l’histoire qui les rédui­sit à cette mau­vaise étoile où elles se sont ins­tal­lées à demeure, ont à jamais chas­sé de leurs gra­vats les sima­grées des hommes. Ils balaient le long de cet inha­bi­table fami­lier qui, n’ayant pas de dehors, ne pos­sède non plus de dedans. Le bois de vieilles chaises, ima­gi­nées par­tie de son mobi­lier, ali­mente un feu de camp et aus­si des palabres inquiets qui peu à peu s’estompent. Autour des mono­lithes rui­neux patrouillent les tueurs mili­taires qui croisent les fan­tômes des tueurs reli­gieux. La femme à jamais absente, son invo­ca­tion répé­tée en fait foi : Orange était votre robe en ce temps-là de soie bleue.

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Planéité du plan d’existence des ruines. Chaque détail qui s’y ins­crit paraît être de la main d’un peintre égyp­tien du Haut-Empire, qua­li­fié de scribe des contours et des formes. Ainsi une fenêtre ou une porte ou un mur déla­bré, son cadre, donne l’impression d’être vue de face ; tan­dis que son espace inté­rieur se tourne vers le côté, se pro­file ; l’ensemble est tel un œil qui regarde droit mais sans voir. Ouled Allal, 1997, l’aviation de l’armée gou­ver­ne­men­tale algé­rienne déloge les GIA ins­tal­lés dans ce hameau stra­té­gique ; plus tard, les rares bâtisses encore debout parce que pié­gées par les groupes sont dyna­mi­tées. Par contraste, le volume des hommes qui vivent au milieu des ruines, gros de vieillesse ou de jeu­nesse, gras de faits dont ils sont occu­pés comme un pays vain­cu. Chacun y va de son his­toire : la terre aimée et tra­vaillée sans l’aide de l’État, après en avoir chas­sé les colons ; le récit hal­lu­ci­né d’un épi­sode de la guerre civile ; le cra­chat dis­trait du plus jeune sur l’engeance du demi-mort Bouteflika. Toute autre parole est mytho­lo­gique, la radio y pour­voie, la voix haut per­chée du chan­teur, d’une tris­tesse aigre­lette, sup­pliques adres­sées à dieu ou à la femme, qui se tiennent cois : Ô vous de lilas de l’Ouled Allal.

 

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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Terres.
Publié dans de nom­breuses revues élec­tro­niques ou papier (Les Cahiers du Cinéma, La Lettre du Cinéma, La Barque, Contre-Attaque, Les Carnets d’Eucharis, Place de La Sorbonne, Les Cahiers de Tinbad, Rehauts, The Black Herald, Le Nouveau Recueil, etc.).
En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie​.net : Cinéma par­lé ; en 2013, aux Éditions de La Barque, Films en prose ; en 2014, aux Éditions Peigneurs de comètes, Nature morte au Cinéma ; en 2014, aux Éditions de la Barque, Abécédaire ; 2016, chez De l’Incidence Éditeur, Notes Monochromes ; 2016, Sharunas Bartas ou Les Hautes Solitudes, ouvrage col­lec­tif coédi­té par De l’Incidence Éditeur et le Centre Pompidou ; 2017, aux Éditions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.

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