Adieu Philip­pine de Jacques Rozier

Les films de la Nou­velle Vague eurent le tro­pisme du Sud. C’est bien étrange.

Les cinéastes de ce mou­ve­ment informel, qui n’avaient eu de mots assez durs con­tre le nihilisme mis en œuvre dans les pro­duc­tions du ciné­ma de qual­ité-française, furent fascinés par le crâne humain que sur la terre pro­jette le soleil en ce lieu géo­graphique. Leurs réc­its n’ont de cesse de quit­ter les rues brouil­lonnes du Nord pour rejoin­dre ou plutôt fuir lit­térale­ment vers les rives de la Méditer­ranée. Chemin faisant, au con­tact de la lux­u­ri­ance des couleurs, ils se roman­tisent — puis s’attristent, car le sud, c’est la mort. La sécher­esse, la pau­vreté, la brûlure. La lumière y a une odeur de soupe chaude sur le feu et le décor y éprou­ve la défaite de ses traits.

Jacques Rozi­er, qui prélu­da à la Nou­velle Vague, voy­age aus­si vers le Sud. Où il se sert de l’aspect modal des mélodies cors­es, de leur insis­tance sur un son, pour trou­bler l’inconscience de ses deux « Philip­pines » – lorsque l’on devine que le rouge monte à leur front, lorsque les demoi­selles com­pren­nent que ce qui appelle le jeune appelé du con­tin­gent, c’est la mort de l’autre côté de la mer, à ce moment-là, et le bateau s’en va, la flûte en roseau du Maghreb rem­place le chalumeau tail­lé dans le figu­ier du maquis.

 

Roubaix, une lumière 

Arnaud Desplechin filme le mal­heur comme un mys­tère religieux – dont la sig­ni­fi­ca­tion est imma­nente, c’est-à-dire exis­ten­tielle et sociale, rien moins que mystérieuse.

Il décom­pose en tableaux de pitié silen­cieuse les vis­ages – qui sont comme front à front avec nous, même de pro­fil, ils regar­dent à tra­vers nos peaux. Lenteur céré­monielle – lenteur de l’irrémédiable. Lumière d’un doré laineux – que les corps glacés ain­si sai­sis ignoreront jusqu’à la dernière sec­onde, ils ne sont pas de son duvet. Bien­veil­lance mater­nelle des voix, entre­coupée des éclats pater­nels du loup – mais il n’est plus de chap­er­on rouge ni de fable, la beauté ne peut rien, l’enfance est une trahi­son : sa prox­im­ité avec la nature en fait un con­cen­tré de faib­lesse, ce qui aide à com­pren­dre la révolte de l’homme mûr empoi­son­nant les eaux, pol­lu­ant l’air et le feu partout, où que se tour­nent les yeux.

Roubaix, une lumière

La voiture de police les amène, le film s’achève. Les deux jeunes femmes, que Desplechin a livrées à un sen­ti­ment d’impuissance où prend fig­ure la folie meur­trière, n’ont plus que quelques min­utes à pass­er avec nous. Comme moi qui n’ai plus que quelques années à vivre. Aimeraient-elles les con­sacr­er à les regarder pass­er ? Mais est-il pos­si­ble de regarder pass­er le temps ?

 

Jacques Rozi­er, Adieu Philip­pine.

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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Ter­res. Pub­lié dans de nom­breuses revues élec­tron­iques ou papi­er (Les Cahiers du Ciné­ma, La Let­tre du Ciné­ma, La Bar­que, Con­tre-Attaque, Les Car­nets d’Eucharis, Place de La Sor­bonne, Les Cahiers de Tin­bad, Rehauts, The Black Her­ald, Le Nou­veau Recueil, etc.). En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie.net : Ciné­ma par­lé ; en 2013, aux Édi­tions de La Bar­que, Films en prose ; en 2014, aux Édi­tions Peigneurs de comètes, Nature morte au Ciné­ma ; en 2014, aux Édi­tions de la Bar­que, Abécé­daire ; 2016, chez De l’In­ci­dence Édi­teur, Notes Mono­chromes ; 2016, Sharunas Bar­tas ou Les Hautes Soli­tudes, ouvrage col­lec­tif coédité par De l’Incidence Édi­teur et le Cen­tre Pom­pi­dou ; 2017, aux Édi­tions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.