Twin Peaks : The Return, de David Lynch

De bois sculp­té à l’imitation du style baroque Louis XV rehaussé de feuille d’or, le cadre veille au secret du miroir qui reflète un fond noir sur­mon­té d’un pla­fon­nier – à moins que tourné vers l’intérieur il ne réfléchisse la vie molécu­laire de son tain et la blessure géométrique d’une taie bar­rée de noir comme la pupille d’un chat en plein jour.

Sur notre gauche, il est accroché, plutôt adossé, à un rideau plis­sé, rouge écar­late, ten­du sur toute la longueur et cou­vrant la moitié de la hau­teur de la pièce/plan, rideau que le sol reflète deux fois : par la vit­ri­fi­ca­tion qui le recou­vre et le plis­sage styl­isé de son motif déco­ratif – à moins qu’il ne soit la pro­jec­tion au monde de son humeur vitreuse.

La pièce/plan est comme un de ces orgues de verre dont les sons effilés évo­quent dit-on les morts, les non-nés, les dis­parus. De fait, hommes et femmes rel­e­vant de ces états, par le rouge spécu­laire, vien­nent et revi­en­nent faire ou refaire un tour du manège idiot de la vie. Qu’importe l’époque, qu’importe le temps. Cer­tains, fous de sou­venirs, tel Dale Coop­er, cherchent du regard à se réfugi­er dans l’impossible.

David Lynch - Twin Peaks The return

Franju : Les Yeux sans visage

L’été, je ravaude les ombres.

Volets croisés, le miroir se pique d’une obscu­rité légère, homogène. Les picots gris ser­rés empêchent le reflet des tristes duet­tistes soi/l’autre de soi. Par con­tre, leur den­sité favorise l’apparition de l’alien de l’altérité, c’est-à-dire l’outre de l’altérité – la chose de l’alter. La chose ? Quelle sorte de chose ? Oh ! ni âme ni être — infime part de la pho­to­syn­thèse, de la chimie du car­bone et de l’eau — infime part d’elles non colonisée en cha­cun : la chose.

Ado­les­cent, il me fal­lut peu de temps pour com­pren­dre que les gref­fons suc­ces­sifs posés sur les yeux sans vis­age du film de Georges Fran­ju étaient le vrai vis­age de la gref­fée. Donc que la nécrose de rejet à chaque fois se répé­tant n’était pas due à une incom­pat­i­bil­ité tis­su­laire ou san­guine. Elle avait une autre cause : elle procé­dait des yeux du per­son­nage qui n’en sup­por­t­aient pas la vue. Le crâne, les chairs à vif, san­guino­lentes de Chris­tiane Génessier/Édith Scob s’en cou­vrirent aus­sitôt en moi d’un lam­beau sonore.

Ce fut un de mes pre­miers ravaudages des filets de la Nuit. En toute sai­son, je rapièce les fon­dus au noir. Pour y voir bouger l’énigmatique den­sité de la chose.

Ozu : Le Voyage à Tokyo

Le can­cer (les analy­ses, les exa­m­ens, les soins qu’il néces­site presque aus­si ter­ri­fi­ants que la mal­adie elle-même) patiente aux con­fins de l’image, il n’y a pas droit de cité. L’usure mortelle existe bien dans le champ, mais sous l’aspect longtemps anodin qui est son mode d’être habituel. C’est un cha­peau trop petit pour la tête qui le porte — le petit cha­peau rond, genre tril­by, défor­mé et rétré­ci par l’usage, posé sur la tête du vieil homme (Chishû Ryû dans Tokyo Mono­gatari de Yasu­jirô Ozu — 1953) comme un nid d’oiseau ren­ver­sé par le vent, comme un seau d’eau en équili­bre sur un crâne pointu, comme un bateau au radoub. Tout mal, racon­te-t-il, est affaire d’inadéquation : nous ne sommes pas faits pour ça. Son incon­gruité clow­nesque à la longue n’entraîne aucun malaise. Qui ouvre sur le mal­heur. Ou alors c’est un mal­heur dis­trait. Dis­trait par la cer­ti­tude de ses pro­pres forces. Ou, ce qui est tout dif­férent, dis­trait par un plan de pure con­tem­pla­tion. Mon­trant un linge de corps mis à séch­er. Dis­posé sur l’étendoir tel un écla­tant cos­tume de fan­tôme sur son cintre.

Les Communiants de Ingmar Bergman

Il n’est qu’un dieu et c’est un pas­teur. Un homme vio­lent, mélan­col­ique, pâli par la chute du deuil, ici et main­tenant Il survit auprès de son image de bois mise en croix, gueule don­qui­chottesque à cal­i­four­chon sur la clé de la demeure pri­mor­diale, que méprise la neurasthénique lumière d’hiver ; et dans le com­merce d’une femme eczé­ma­teuse, folle d’un amour soli­taire dont l’intensité mal­heureuse est jetée dans le grand puits sourd de la robe pas­torale à l’aide de phras­es mag­nifiques qui por­tent haut le céli­bat du langage.

Les Communiants de Ingmar Bergman

Bon­homme de cléri­ca­ture, luthéri­enne ou pas, je vous hais. Haine qui trou­ve à se dis­traire, comme on détourne un instant la tête pour prêter l’oreille, lorsque Bergman cadre votre demeure, le pres­bytère, à par­tir de l’intimité de votre vis­age. À la dif­férence de celles de Philippe Gar­rel, en ces cham­bres réfor­mées on ne se tue pas. Je m’y sens à l’aise néan­moins. Pied-à-terre de vieil homme dont je me plais à suiv­re le chemin de ronde qu’y a tracé avec le temps le tour­nis céli­bataire des mots, des phras­es pronon­cées, qui n’ont eu d’écho et sont rev­enues se gliss­er entre les dents. Soli­tude de la parole qui ne désigne pas une absence de com­mu­ni­ca­tion – soli­tude de la parole qui appar­tient à ce moment de l’humanisation où le lan­gage en son état nais­sant n’est encore que la sur­prise d’une suite de sons enten­due par soi-même. Longtemps ain­si tourne-t-il en rond, dessi­nant la forme pro­pre de son monde — Poésie est son nom. Vous n’y pou­vez rien, pas­teur – c’est Bergman qui s’approchant de votre mal­heur changé en méchanceté lui aura arraché la con­di­tion d’une exis­tence autre à laque­lle vous n’aurez rien compris.

Juliette ou la clef des songes de Marcel Carné

Mal­gré le bois dont on est fait
Au jardin de Sémiramis
Le pic frappe les secondes
Des amants blancs comme des morts
Qui s’of­frent la lune et les blés
Faut vivre

Les vingt dernières min­utes sont mag­nifiques par la mise en lumière de la pho­togra­phie de Hen­ri Alekan. Rétroac­tive­ment, elles jus­ti­fient la niais­erie d’e­sprit préver­tien à l’œuvre tout au long de Juli­ette ou la Clef des Songes, drame réal­isé par Mar­cel Carné en 1950. Dans la cham­bre des aveux, alors que l’autre aimé cherche à préserv­er son vital pour­cent­age d’eau con­tre l’é­va­po­ra­tion naturelle et qui sans sur­prise le cherche dans la sécu­rité matérielle et l’ar­gent, le pro­fil de Gérard Philippe est éclairé par la lune — un pho­to s’écrase et explose sur la sur­face de son œil — il s’é­ti­ole et luit, puisant sa vital­ité à même l’ap­parence huileuse de la scléro­tique — on croirait le ray­on­nement pro­pre de l’or­gane visuel d’un auto­mate — la durée de ce moment qui d’une hor­loge décline tous les angles des aigu­illes sus­cite un émoi latent d’in­quié­tude, sinon d’épou­vante… Puis Philippe recule lente­ment, lais­sant la petite étoile en sus­pens, rejoint la fenêtre par laque­lle il est entré, l’en­jambe, son épaisse chevelure un instant à con­tre-jour, il saute enfin et dis­paraît dans la nuit du stu­dio, par­mi les rats, les cafards en proie aux méta­mor­phoses et les hommes sans souvenirs.

Juliette ou la Clef des Songes
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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Ter­res. Pub­lié dans de nom­breuses revues élec­tron­iques ou papi­er (Les Cahiers du Ciné­ma, La Let­tre du Ciné­ma, La Bar­que, Con­tre-Attaque, Les Car­nets d’Eucharis, Place de La Sor­bonne, Les Cahiers de Tin­bad, Rehauts, The Black Her­ald, Le Nou­veau Recueil, etc.). En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie.net : Ciné­ma par­lé ; en 2013, aux Édi­tions de La Bar­que, Films en prose ; en 2014, aux Édi­tions Peigneurs de comètes, Nature morte au Ciné­ma ; en 2014, aux Édi­tions de la Bar­que, Abécé­daire ; 2016, chez De l’In­ci­dence Édi­teur, Notes Mono­chromes ; 2016, Sharunas Bar­tas ou Les Hautes Soli­tudes, ouvrage col­lec­tif coédité par De l’Incidence Édi­teur et le Cen­tre Pom­pi­dou ; 2017, aux Édi­tions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.