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Films en prose – Opus 8

Par | 2017-12-18T21:10:55+00:00 14 novembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Jacques Sicard|Mots-clés : |

Twin Peaks : The Return, de David Lynch

De bois sculp­té à l’imitation du style baroque Louis XV rehaus­sé de feuille d’or, le cadre veille au secret du miroir qui reflète un fond noir sur­mon­té d’un pla­fon­nier – à moins que tour­né vers l’intérieur il ne réflé­chisse la vie molé­cu­laire de son tain et la bles­sure géo­mé­trique d’une taie bar­rée de noir comme la pupille d’un chat en plein jour.

Sur notre gauche, il est accro­ché, plu­tôt ados­sé, à un rideau plis­sé, rouge écar­late, ten­du sur toute la lon­gueur et cou­vrant la moi­tié de la hau­teur de la pièce/​plan, rideau que le sol reflète deux fois : par la vitri­fi­ca­tion qui le recouvre et le plis­sage sty­li­sé de son motif déco­ra­tif – à moins qu’il ne soit la pro­jec­tion au monde de son humeur vitreuse.

La pièce/​plan est comme un de ces orgues de verre dont les sons effi­lés évoquent dit-on les morts, les non-nés, les dis­pa­rus. De fait, hommes et femmes rele­vant de ces états, par le rouge spé­cu­laire, viennent et reviennent faire ou refaire un tour du manège idiot de la vie. Qu’importe l’époque, qu’importe le temps. Certains, fous de sou­ve­nirs, tel Dale Cooper, cherchent du regard à se réfu­gier dans l’impossible.

David Lynch - Twin Peaks The return

Franju : Les Yeux sans visage

L’été, je ravaude les ombres.

Volets croi­sés, le miroir se pique d’une obs­cu­ri­té légère, homo­gène. Les picots gris ser­rés empêchent le reflet des tristes duet­tistes soi/l’autre de soi. Par contre, leur den­si­té favo­rise l’apparition de l’alien de l’altérité, c’est-à-dire l’outre de l’altérité – la chose de l’alter. La chose ? Quelle sorte de chose ? Oh ! ni âme ni être – infime part de la pho­to­syn­thèse, de la chi­mie du car­bone et de l’eau – infime part d’elles non colo­ni­sée en cha­cun : la chose.

Adolescent, il me fal­lut peu de temps pour com­prendre que les gref­fons suc­ces­sifs posés sur les yeux sans visage du film de Georges Franju étaient le vrai visage de la gref­fée. Donc que la nécrose de rejet à chaque fois se répé­tant n’était pas due à une incom­pa­ti­bi­li­té tis­su­laire ou san­guine. Elle avait une autre cause : elle pro­cé­dait des yeux du per­son­nage qui n’en sup­por­taient pas la vue. Le crâne, les chairs à vif, san­gui­no­lentes de Christiane Génessier/​Édith Scob s’en cou­vrirent aus­si­tôt en moi d’un lam­beau sonore.

Ce fut un de mes pre­miers ravau­dages des filets de la Nuit. En toute sai­son, je rapièce les fon­dus au noir. Pour y voir bou­ger l’énigmatique den­si­té de la chose.

Ozu : Le Voyage à Tokyo

Le can­cer (les ana­lyses, les exa­mens, les soins qu’il néces­site presque aus­si ter­ri­fiants que la mala­die elle-même) patiente aux confins de l’image, il n’y a pas droit de cité. L’usure mor­telle existe bien dans le champ, mais sous l’aspect long­temps ano­din qui est son mode d’être habi­tuel. C’est un cha­peau trop petit pour la tête qui le porte – le petit cha­peau rond, genre tril­by, défor­mé et rétré­ci par l’usage, posé sur la tête du vieil homme (Chishû Ryû dans Tokyo Monogatari de Yasujirô Ozu – 1953) comme un nid d’oiseau ren­ver­sé par le vent, comme un seau d’eau en équi­libre sur un crâne poin­tu, comme un bateau au radoub. Tout mal, raconte-t-il, est affaire d’inadéquation : nous ne sommes pas faits pour ça. Son incon­grui­té clow­nesque à la longue n’entraîne aucun malaise. Qui ouvre sur le mal­heur. Ou alors c’est un mal­heur dis­trait. Distrait par la cer­ti­tude de ses propres forces. Ou, ce qui est tout dif­fé­rent, dis­trait par un plan de pure contem­pla­tion. Montrant un linge de corps mis à sécher. Disposé sur l’étendoir tel un écla­tant cos­tume de fan­tôme sur son cintre.

Les Communiants de Ingmar Bergman

Il n’est qu’un dieu et c’est un pas­teur. Un homme violent, mélan­co­lique, pâli par la chute du deuil, ici et main­te­nant Il sur­vit auprès de son image de bois mise en croix, gueule don­qui­chot­tesque à cali­four­chon sur la clé de la demeure pri­mor­diale, que méprise la neu­ras­thé­nique lumière d’hiver ; et dans le com­merce d’une femme eczé­ma­teuse, folle d’un amour soli­taire dont l’intensité mal­heu­reuse est jetée dans le grand puits sourd de la robe pas­to­rale à l’aide de phrases magni­fiques qui portent haut le céli­bat du lan­gage.

Les Communiants de Ingmar Bergman

Bonhomme de clé­ri­ca­ture, luthé­rienne ou pas, je vous hais. Haine qui trouve à se dis­traire, comme on détourne un ins­tant la tête pour prê­ter l’oreille, lorsque Bergman cadre votre demeure, le pres­by­tère, à par­tir de l’intimité de votre visage. À la dif­fé­rence de celles de Philippe Garrel, en ces chambres réfor­mées on ne se tue pas. Je m’y sens à l’aise néan­moins. Pied-à-terre de vieil homme dont je me plais à suivre le che­min de ronde qu’y a tra­cé avec le temps le tour­nis céli­ba­taire des mots, des phrases pro­non­cées, qui n’ont eu d’écho et sont reve­nues se glis­ser entre les dents. Solitude de la parole qui ne désigne pas une absence de com­mu­ni­ca­tion – soli­tude de la parole qui appar­tient à ce moment de l’humanisation où le lan­gage en son état nais­sant n’est encore que la sur­prise d’une suite de sons enten­due par soi-même. Longtemps ain­si tourne-t-il en rond, des­si­nant la forme propre de son monde – Poésie est son nom. Vous n’y pou­vez rien, pas­teur – c’est Bergman qui s’approchant de votre mal­heur chan­gé en méchan­ce­té lui aura arra­ché la condi­tion d’une exis­tence autre à laquelle vous n’aurez rien com­pris.

Juliette ou la clef des songes de Marcel Carné

Malgré le bois dont on est fait
Au jar­din de Sémiramis
Le pic frappe les secondes
Des amants blancs comme des morts
Qui s’offrent la lune et les blés
Faut vivre

Les vingt der­nières minutes sont magni­fiques par la mise en lumière de la pho­to­gra­phie de Henri Alekan. Rétroactivement, elles jus­ti­fient la niai­se­rie d’esprit pré­ver­tien à l’œuvre tout au long de Juliette ou la Clef des Songes, drame réa­li­sé par Marcel Carné en 1950. Dans la chambre des aveux, alors que l’autre aimé cherche à pré­ser­ver son vital pour­cen­tage d’eau contre l’évaporation natu­relle et qui sans sur­prise le cherche dans la sécu­ri­té maté­rielle et l’argent, le pro­fil de Gérard Philippe est éclai­ré par la lune – un pho­to s’écrase et explose sur la sur­face de son œil – il s’étiole et luit, pui­sant sa vita­li­té à même l’apparence hui­leuse de la sclé­ro­tique – on croi­rait le rayon­ne­ment propre de l’organe visuel d’un auto­mate – la durée de ce moment qui d’une hor­loge décline tous les angles des aiguilles sus­cite un émoi latent d’inquiétude, sinon d’épouvante… Puis Philippe recule len­te­ment, lais­sant la petite étoile en sus­pens, rejoint la fenêtre par laquelle il est entré, l’enjambe, son épaisse che­ve­lure un ins­tant à contre-jour, il saute enfin et dis­pa­raît dans la nuit du stu­dio, par­mi les rats, les cafards en proie aux méta­mor­phoses et les hommes sans sou­ve­nirs.

Juliette ou la Clef des Songes
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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Terres.
Publié dans de nom­breuses revues élec­tro­niques ou papier (Les Cahiers du Cinéma, La Lettre du Cinéma, La Barque, Contre-Attaque, Les Carnets d’Eucharis, Place de La Sorbonne, Les Cahiers de Tinbad, Rehauts, The Black Herald, Le Nouveau Recueil, etc.).
En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie​.net : Cinéma par­lé ; en 2013, aux Éditions de La Barque, Films en prose ; en 2014, aux Éditions Peigneurs de comètes, Nature morte au Cinéma ; en 2014, aux Éditions de la Barque, Abécédaire ; 2016, chez De l’Incidence Éditeur, Notes Monochromes ; 2016, Sharunas Bartas ou Les Hautes Solitudes, ouvrage col­lec­tif coédi­té par De l’Incidence Éditeur et le Centre Pompidou ; 2017, aux Éditions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.