> Opus 8 – dyptique : Seyrig-Coltrane, Marx-Ingold

Opus 8 – dyptique : Seyrig-Coltrane, Marx-Ingold

Par |2018-09-07T10:13:02+00:00 4 septembre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Marx Ingold, Seyrig Coltrane|

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J’aime tirer les volets en plein jour, ne lais­ser que des allu­sions de lumière, en somme séduire la nuit de pro­fil. Me croire dans la clar­té hadale de la baie d’Along, parce qu’il y eut, moi, au saut du lit, la pluie ; et toi, là-bas, sur l’eau – te sou­viens-tu ? Ou bien, cette pénombre dorée, pour être dans l’humeur de la tona­li­té mélo­dra­ma­tique qui accom­pagne ou, plu­tôt, qui contre-pointe, si je puis dire, la pro­messe de ciel – ciel par-là deve­nu abys­sal où chute en s’élevant A Love Supreme de Coltrane.

 

 

Delphine Seyrig, in Alain Resnais,
L’Année der­nière à Marienbad
1961

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Penser que les plumes de cette parure sont d’un cor­beau, aide à com­prendre pour­quoi dans les temps mytho­lo­giques elles étaient blanches : elles étaient des­ti­nées à faire corolle au visage de Delphine Seyrig. Elles ne paraissent noires qu’en rai­son de l’extrême pâleur de sa peau.

Le pho­to­gé­nique éclat salin de son aigue morte de peau. Au fond éty­mo­lo­gique de Marienbad, on entend la mer. Cioran écrit qu’au juge­ment der­nier, on ne pèse­ra que les larmes. En d’autres termes, à cette heure arrê­tée, on pèse­ra le poids de sel que contiennent les larmes et cha­cun devra acquit­ter la gabelle du ciel. Je me sou­viens de vous. Je me sou­viens de votre sur­prise désar­mée lorsque vous avez pris la der­nière plume et que de la prendre, vous avez per­du. Le mélo­drame est tou­jours la consé­quence d’un faux mou­ve­ment. L’amour est tou­jours l’assurance de vivre faux. Habiter une vieille mai­son pleine de chats capri­cieux. Entendez-vous les bras­sées de sel que sou­lève la houle marine ou l’humeur vitrée des yeux ? Après tout, nous ne nous voyons jamais qu’à tra­vers des larmes. L’histoire même du ciné­ma. Les tru­cages simples de l’enfance du ciné­ma : dans un cadre, il y a un per­son­nage et puis il a dis­pa­ru. C’est de pleu­rer et pleu­rer. On ne sait jamais. La mort est tou­jours l’effet d’une faute d’interprétation.

 

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Isabelle Ingold
Des Jours et des nuits sur l’aire
2016

Marx-Ingold

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Une hypo­thèse : Et si « la cou­pure épis­té­mo­lo­gique »concep­tua­li­sée par Althusser ne dési­gnait pas le saut d’un Marx encore empreint d’idéalisme hégé­lien au Marx du maté­ria­lisme dia­lec­tique mis en œuvre dans Le Capital 

S’il s’agissait d’un faux-mou­ve­ment  –  un faux-mou­ve­ment n’est pas assi­mi­lable à une mal­adresse ou un acte man­qué, c’est une dyna­mique qui se sous­trait à un ordre  qui chan­gea le pen­seur-mili­tant-acti­viste en théo­ri­cien – si en bref il n’était ques­tion que d’un chan­ge­ment du rap­port à l’écriture : après Le Manifeste du Parti Communiste, l’écriture, par son haut indice de maté­ria­li­té, à quoi rien dans la réa­li­té ne se com­pare, devient une fin – elle est la décou­verte d’une autre forme d’existence, qui n’a nom d’existence que par défaut, mais la forme, excep­té tout, c’est elle ?

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Sur l’aire d’une auto­route, sorte de biop­sie de l’Union Capitaliste Européenne, en ce non-lieu comme un cal­cul du mal­heur, mais deve­nu sal­va­teur pour cer­tains qui s’y tiennent durant un laps indé­ter­mi­né, pour­quoi ? 

parce qu’un non-lieu tant à se libé­rer de ses condi­tions, c’est là sa radi­ca­li­té, si bien qu’au-delà de la conson­nance l’aire s’apparente vrai­ment aux lignes d’erre de Fernand Deligny, là, un homme va cher­cher dans une huma­ni­té de pas­sage, nom­breuse incon­nais­sable, qui vibrionne, la soli­tude que la fami­lia­ri­té indis­crète de son vil­lage natal étouffe, une femme iso­lée trouve une vie sociale satis­fai­sante auprès des lits qu’elle fait en tant qu’employée de ser­vice d’un hôtel auto­ma­ti­sé, inter­ro­geant les draps blancs, pour­tant sans mémoire par excès de fré­quen­ta­tion, comme une table tour­nante hugo­lienne, d’autres, chauf­feurs de mytho­lo­giques camions, avec des visages qui res­semblent à leur tra­vail autant qu’aux mufles de ces bêtes méca­niques, inventent une socia­li­té de la dis­tance et de l’apatrie, autour d’un feu, sous une lumière de nature morte à la rouille de fer, redé­couvrent le sens de la palabre, alors som­no­ler, matin, aux quatre vents de l’aire devient un moment pré­ré­vo­lu­tion­naire.

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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Terres.
Publié dans de nom­breuses revues élec­tro­niques ou papier (Les Cahiers du Cinéma, La Lettre du Cinéma, La Barque, Contre-Attaque, Les Carnets d’Eucharis, Place de La Sorbonne, Les Cahiers de Tinbad, Rehauts, The Black Herald, Le Nouveau Recueil, etc.).
En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie​.net : Cinéma par­lé ; en 2013, aux Éditions de La Barque, Films en prose ; en 2014, aux Éditions Peigneurs de comètes, Nature morte au Cinéma ; en 2014, aux Éditions de la Barque, Abécédaire ; 2016, chez De l’Incidence Éditeur, Notes Monochromes ; 2016, Sharunas Bartas ou Les Hautes Solitudes, ouvrage col­lec­tif coédi­té par De l’Incidence Éditeur et le Centre Pompidou ; 2017, aux Éditions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.

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