> Jacques Sicard, Monochromes

Jacques Sicard, Monochromes

Par |2018-03-03T14:54:52+00:00 1 mars 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Jacques Sicard|

Damnation de Béla Tar

Un homme à quatre pattes et un chien à demi sur son train tournent autour l’un de l’autre. Ils s’aboient féro­ce­ment à la gueule. Au fond d’une exca­va­tion cla­po­teuse, dépres­sion d’une terre depuis long­temps rem­blayée en gru­meaux, héris­sée de fer­railles, empuan­tie de déchets, sous un déluge iden­tique au ciel. 

Leur ronde méchante en a construit avec le temps le décor. Leur danse maté­rielle a fait sur­gir cet ailleurs. Face aux crocs, le cou de l’homme épouse un angle d’invertébré, le chien couine et gémit un peu. Enfin ils se séparent, puis s’éloignent, que la bat­tue de la pluie sur des gongs de soupe popu­laire accom­pagne, avec l’air, vous­sure dans les manières, d’avoir momen­ta­né­ment ter­ras­sé ce qui les assu­jet­tit à l’ici et main­te­nant (qui ne se résume pas à un régime com­mu­niste à l’agonie). Ils revien­dront. C’est sans fin. Mais c’est le des­sin inté­rieur de leur carte du tré­sor. Il y a deux cartes du tré­sor : la carte qui ins­crit le tré­sor dans un espace et la carte qui s’inscrit dans l’espace du tré­sor. La pre­mière est un che­min qui conduit ; la seconde est un signe qui abs­trait.

Jacques Rivette, Le Veilleur de Claire Denis

Fin de la nuit. Sur un toit-ter­rasse. Une table ronde et trois chaises. Claire Denis les a rejoints, ajou­tant la pré­sence de son corps à son image. Serge Daney se tait, tour­nant un bri­quet entre ses doigts. Jacques Rivette est plus disert qu’il ne l’a été tout au long de leur entre­tien nyc­thé­mé­ral. Il aura déplié devant eux la carte de ses dis­pa­ri­tions, la dis­sé­mi­na­tion sur un plan uto­pique de ses phrases dites jadis ou naguère selon la part que notre cœur lui réserve, le réseau des tra­jec­toires de ses écrits, dont il ren­voie à pré­sent le tré­mail sonore dans le ciel où le jour point – pour le moi­neau aver­ti du calibre de la maille… Aucun objet ne résiste à la maté­ria­li­té de la langue. Confronté à la dure­té de son grain, l’objet révèle com­bien sa masse est faible, fai­blesse qui prête le flanc à l’esprit. Il n’est plus que pipi de chat contre les murs où l’on enterre près des saints. Possible que la chair se soit faite verbe (et non l’inverse) pour en finir avec sa com­plai­sance à l’égard de la spi­ri­tua­li­té. Le verbe soit la détrui­rait, soit lui don­ne­rait une consis­tance de sta­tue de sel… La pen­sée dans sa voix lui fait un son de velours, ongles effleu­rant les cordes d’une contre­basse.

 

Ars lon­ga,
vita bre­vis,
occa­sio prae­ceps,
expe­ri­men­tum per­icu­lo­sum,
iudi­cium dif­fi­cile.
Art long,
vita­li­té brève,
occa­sion pré­ci­pi­tée,
expé­ri­men­ta­tion périlleuse,
juge­ment dif­fi­cile. 
Hippocrate

Vita brevis de Thierry Knauff

La jeune fille est assise sur le banc de nage d’une barque, une larve d’éphémère accro­chée à l’hameçon, qu’un pois­son gobe dès que plon­gée dans l’eau épaisse comme l’huile.

Le seul rôle de l’éphémère dans la nature est de faire par­tie de la chaîne ali­men­taire des autres insectes et des oiseaux.

L’enfant semble se mou­voir devant un écran de trans­pa­rence. Elle ne par­tage la pré­ci­sion de son mode­lé avec rien. Son relief n’est cepen­dant pas d’ordre divin et ses gestes, leur cruau­té atten­tive mêlée de soin par­fois, s’accordent avec ce que l’on sait de l’humain.

Un avion à hélice pul­vé­rise le plan d’eau. Les éphé­mères s’accouplent au fil de l’eau. Milliers d’accouplements qui sont cha­cun le bour­don de l’Inde, cette note unique autour de laquelle s’enroule la mélo­die. Le biplan dis­pa­raît, les mannes meurent. La paren­té des situa­tions n’a pas que le bon aloi d’un jeu sonore, il s’agit quelle que soit l’échelle du même déter­mi­nisme d’effroi et d’a-foi.

La nature n’a de beau­té que le regard por­té sur elle.  Art bref /​ vie longue /​ occa­sions nom­breuses /​ expé­riences inutiles /​ juge­ment aisé.  

 

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Jacques Sicard

Né sur les rives de La Mer au Milieu des Terres.
Publié dans de nom­breuses revues élec­tro­niques ou papier (Les Cahiers du Cinéma, La Lettre du Cinéma, La Barque, Contre-Attaque, Les Carnets d’Eucharis, Place de La Sorbonne, Les Cahiers de Tinbad, Rehauts, The Black Herald, Le Nouveau Recueil, etc.).
En 2008, édi­tion d’un recueil chez Publie​.net : Cinéma par­lé ; en 2013, aux Éditions de La Barque, Films en prose ; en 2014, aux Éditions Peigneurs de comètes, Nature morte au Cinéma ; en 2014, aux Éditions de la Barque, Abécédaire ; 2016, chez De l’Incidence Éditeur, Notes Monochromes ; 2016, Sharunas Bartas ou Les Hautes Solitudes, ouvrage col­lec­tif coédi­té par De l’Incidence Éditeur et le Centre Pompidou ; 2017, aux Éditions Le Pli, La Géode et l’Éclipse.

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