> Björn Larsson, “Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers”

Björn Larsson, “Les poètes morts n’écrivent pas de romans policiers”

Par | 2018-05-20T14:10:27+00:00 8 novembre 2012|Catégories : Rencontres|

Lecture et entre­tien 

Le titre du roman de Björn Larsson attire le regard, éveille la curio­si­té. Comment ? Il serait ques­tion de poé­sie dans un roman ? Aujourd’hui ? Pincez-moi, je dois rêver !
On pénètre dans le bureau de Karl Petersén, le direc­teur lit­té­raire d’une pres­ti­gieuse mai­son d’édition sué­doise.
« Vous connais­sez bien sûr Yan Y Nilsson.
– L’un des plus grands poètes de notre pays, dit Berg.
– Mais aus­si l’un de ceux qui ont le moins de suc­cès sur le plan com­mer­cial, ajou­ta Sund. […] »
Petersén se lance alors dans une longue dia­tribe dans laquelle il condamne la ten­dance des édi­teurs à accor­der trop d’importance au suc­cès com­mer­cial et pro­nonce des mots que ceux de la pro­fes­sion devraient se répé­ter en boucle chaque matin, au saut du lit :
Publier à grand ren­fort de publi­ci­té des livres qui ne sont pas à la hau­teur, c’est saper la confiance du public et, au bout du compte, creu­ser notre propre tombe.
N’avez-vous pas, vous aus­si, dans vos tiroirs, une liste rouge d’éditeurs qui ont consa­cré trop d’énergie à faire venir dans leur écu­rie telle actrice, tel pré­sen­ta­teur de jour­nal télé­vi­sé ? Nous sommes nom­breux je crois. Nombreux à être convain­cus de ce que dénonce Petersén et déso­lés de voir arri­ver chaque année sur les tables des libraires les mêmes his­to­riettes sans inté­rêt, les non-livres. Car, mal­heu­reu­se­ment, il en est beau­coup d’autres qui conti­nuent à ache­ter en masse ces pro­duits fre­la­tés, ce qui encou­rage les édi­teurs à pour­suivre dans cette voix qu’avec Petersen nous savons sans issue.
La lit­té­ra­ture était deve­nue un pro­duit de consom­ma­tion, avec date de péremp­tion, comme la viande et les légumes des super­mar­chés. Même les biblio­thèques avaient com­men­cé à faire le ménage sur leurs rayon­nages pour pri­vi­lé­gier les nou­veau­tés que tout le monde lisait.
Quelques édi­teurs pari­siens, ceux qui sont issus de la publi­ci­té ou ont je ne sais quel diplôme lié au com­merce – et auraient pu vendre des voi­tures, des pro­duits sur­ge­lés, des séjours à Majorque –, sor­ti­ront de cette lec­ture avec quelques égra­ti­gnures à l’âme. Car ce qu’ils ont fait à l’édition, en pla­çant au centre l’image média­tique, est à plu­sieurs reprises sévè­re­ment et à juste titre cri­ti­qué. Il se peut aus­si que ces édi­teurs n’éprouvent aucune honte.
Petersén se lance sans doute dans une croi­sade per­due d’avance. Il s’est mis en tête de rele­ver le niveau d’un genre lit­té­raire en deman­dant à un poète d’écrire un roman poli­cier.
La poé­sie n’a pas été choi­sie par hasard. Elle est sans doute ce qui, dans le champ lit­té­raire, se tient le plus caté­go­ri­que­ment aux anti­podes des impé­ra­tifs com­mer­ciaux. Elle place au centre le sens de la parole alors que le com­merce se moque du sens, se pose seule­ment la ques­tion de l’efficacité et de la ren­ta­bi­li­té.
Voici un extrait d’un cour­rier d’universitaire (l’auteur lui-même peut-être) :
La poé­sie est capable de tout bou­le­ver­ser. « Je ne suis pas vide, je suis ouvert », dit Tranströmer, à la fin d’un de ses poèmes. Cela peut ser­vir de devise pour l’être humain curieux, récep­tif et dis­po­sé à trans­gres­ser les limites, mais dif­fi­ci­le­ment pour celui qui tient dans sa main les rênes du pou­voir pour se pro­té­ger de l’humain, de l’ouverture, du chan­ge­ment.
Le roman de Björn Larsson n’est pas seule­ment un roman poli­cier. Il est même avant tout un mani­feste. « La poé­sie n’est pas simple orne­ment » nous susurre-t-il à l’oreille. Elle nous emmène sur des che­mins de tra­verse, nous trans­forme, nous oblige à poser sur le monde un autre regard… L’enquête poli­cière est un pré­texte pour dire sa gran­deur.

Très vite, nous quit­tons l’éditeur pour rejoindre le poète, appre­nons quelle exis­tence – misé­rable, en appa­rence – il a eu, à ses débuts, com­ment les pre­miers vers sont nés…

Un livre de Rilke l’accompagne.
« Nous savons peu de choses » avait dit Rilke dans ses Lettres à un jeune poète, posé en per­ma­nence sur sa table de che­vet, « mais il est une cer­ti­tude qui ne nous quit­te­ra pas, c’est que nous devons nous en tenir à ce qui est dif­fi­cile ; il est bon d’être soli­taire, car la soli­tude est dif­fi­cile ; qu’une chose soit dif­fi­cile doit être pour nous une rai­son de plus de l’accomplir ».
Le poète a accep­té la pro­po­si­tion de son édi­teur à contre­cœur, parce qu’il n’a pas osé l’envoyer pro­me­ner, puis il s’est pris au jeu, après avoir trou­vé son angle d’attaque : la finance inter­na­tio­nale. Cela bous­cule ses habi­tudes. Car ce qui le pas­sionne depuis des années est sans lien avec les gros titres des jour­naux. Il tente de sai­sir ce qui est insai­sis­sable, la beau­té de l’aube. Il vit – plus pour très long­temps – dans un port. Un autre poète – com­plè­te­ment mécon­nu celui-là – exerce la fonc­tion de com­mis­saire au même endroit et c’est lui qui sera, tout natu­rel­le­ment, char­gé de l’enquête, quand Jan Y Nilsson sera retrou­vé pen­du dans le car­ré de son bateau de pêche.
Le roman dans le roman est une attaque fron­tale contre le monde de la finance inter­na­tio­nale. On y croise quelques voyous se pre­nant pour des princes. Et pas seule­ment dans la finance. Quelques autres reçoivent, en pas­sant, un ou deux coups de dents : les magnats du pétrole, quelques chefs d’Etat (à la tête des­quels Berlusconi), les PDG aux­quels on offre de jolis para­chutes dorés… Le roman dans le roman pro­pose une liste de noms, dans laquelle un Français a l’honneur de figu­rer (il était PDG de Elf en 1999).

Les poèmes attri­bués à Jan Y sont tous d’Yvon Le Men, un poète bre­ton. Moins connu que le PDG de Elf, je le crains… Il vit à Lannion et publie des livres depuis 1974. Une tren­taine de recueil ont été édi­tés chez Gallimard, Rougerie, Flammarion, La Part Commune… Pierre-Jean Oswald, l’éditeur qui a publié son pre­mier recueil, dit de lui : « Yvon n’est que poète. Il vit sa poé­sie et c’est très rare ». « Joyeux com­père au regard noir, ajoute Fabrice Lanfranchi (dans un article paru le 6 décembre 1997 dans l’Humanité), Yvon Le Men trim­bale ses années de galère en ban­dou­lière. Pas de plainte, juste quelques anec­dotes, pour rire, sou­rire. »
Le poète du roman de Björn Larsson lui res­semble beau­coup.

 

Rencontre 

Björn Larsson, bon­jour. Vous êtes l'auteur d'un roman poli­cier que plu­sieurs rédac­teurs de Recours au Poème ont  lu avec grand inté­rêt, Les poètes morts n'écrivent pas de romans poli­ciers, à tra­vers lequel vous lais­sez entendre que la poé­sie se tien­drait à la marge du com­merce lit­té­raire. Un recueil de poé­sie, en effet,  n’a pas la pos­si­bi­li­té de deve­nir un best-sel­ler, faute de lec­teurs. La poé­sie serait pour vous plus authen­tique ?

Absolument pas. Une pièce de théâtre ou un roman peut être aus­si « authen­tique » qu’un recueil de poé­sie (d’ailleurs, il fau­drait s’entendre sur ce que signi­fie « authen­tique »). Il faut se gar­der de mettre un genre lit­té­raire intrin­sè­que­ment devant un autre. Il y a autant de mau­vais poèmes que de mau­vais romans ou des mau­vaises pièces de théâtre. Dante serait-il plus authen­tique que Cervantes, Baudelaire plus authen­tique que Balzac, Ronsard plus authen­tique Montaigne, Prévert plus authen­tique que Camus ? Évidemment non. Tout dépend de la qua­li­té du texte, non du genre en soi.

Il est éga­le­ment faux qu’un recueil de poé­sie ne puisse pas deve­nir un best-sel­ler. Même avant de rece­voir le prix Nobel, les recueils de Tomas Tanströmer se ven­daient par des dizaines de mil­liers d’exemplaires. L’autre immense poète sué­dois, Harry Martinson, éga­le­ment prix Nobel, avait ven­du plus de cent mille exem­plaires de son épo­pée spa­tiale, Aniara, tout en poé­sie. Il y a quelques années, un édi­teur a publié l’œuvre poé­tique com­plète d’un des poètes les plus aimés du Danemark, Benny Andersen, qui a dépas­sé cent mille exem­plaires de ven­dus en quelques mois. N’oublions pas non plus que Baudelaire, Rimbaud, Rilke, Yeats et d’autres grands poètes se vendent et sont tou­jours lus.

Vous avez rai­son, le “genre poé­tique” n’est pas plus authen­tique que le théâtre ou le roman. D’ailleurs, Rimbaud défi­nis­sait Les Misérables de Victor Hugo comme un fan­tas­tique poème. Cependant, les exemples que vous don­nez mar­que­ront nos lec­teurs fran­çais, car aucun poète vivant, en France, ne vend autant que Tranströmer, ce qui donne une idée du lieu ou est relé­guée la poé­sie hexa­go­nale. Vous qui connais­sez bien la France, et le reste du monde, avez-vous des pistes pour expli­quer cette par­ti­cu­la­ri­té fran­çaise ?

Non, pas vrai­ment. Je ne sais même pas s’il s’agit d’une par­ti­cu­la­ri­té par­ti­cu­liè­re­ment fran­çaise. Quelle est la situa­tion de la poé­sie en Russie ou au Japon par exemple ? Je l’ignore. Il faut tou­jours se gar­der de juger l’état d’une lit­té­ra­ture au seul niveau natio­nal. Aujourd’hui, par exemple, il y a des écri­vains en France qui déclarent allè­gre­ment que ”le roman est mort” sans se rendre compte qu’il s’agit là d’une myo­pie natio­nale, si encore cela est vrai. Ce que j’ai sen­ti dire, cepen­dant, c’est que le genre de poé­sie pra­ti­qué par des poètes comme Prévert et Yvon Le Men, par exemple, c’est-à-dire une poé­sie exis­ten­tielle sans jar­gon et allu­sions intel­lec­tuels, est assez peu repré­sen­tée dans le pay­sage poé­tique fran­çais actuel, que la poé­sie en France est donc géné­ra­le­ment éli­tiste. Est-vrai ? Est-ce cela qui empêche la poé­sie de trou­ver un public plus large ? Je ne sais pas. A vrai dire, vous êtes mieux pla­cés que moi pour  répondre.

Vous écri­vez : "La lit­té­ra­ture était deve­nue un pro­duit de consom­ma­tion, avec date de péremp­tion, comme la viande et les légumes des super­mar­chés. Même les biblio­thèques avaient com­men­cé à faire le ménage sur leurs rayon­nages pour pri­vi­lé­gier les nou­veau­tés que tout le monde lisait." N'est-ce pas contra­dic­toire avec le fait de publier un roman poli­cier, genre hyper com­mer­cial aujourd'hui ?

Cela le serait peut-être si j’avais écrit un poli­cier qui res­pec­tait les règles du genre, ce qui n’est pas le cas. Le défi que je me suis lan­cé est en plus de faire lire quelques beaux poèmes à des lec­teurs qui sinon n’auraient peut-être jamais ouvert un recueil de poé­sie. Mais aus­si de leur poser les ques­tions sui­vantes : Pourquoi lisent-ils ce que tous les autres lisent ? Pourquoi ne partent-ils pas à l’aventure pour décou­vrir des écri­vains et des textes dont per­sonne, ou peu s’en faut, parle dans les médias ? 

Ce qui nous a beau­coup plu et inter­ro­gé est jus­te­ment cette danse entre le som­met où cer­tains de vos per­son­nages placent la poé­sie, et la déva­lua­tion lit­té­raire contem­po­raine. Vous met­tez en scène un poète assu­mant la misère pour vivre plei­ne­ment en poé­sie, à qui son édi­teur pro­pose d'écrire un roman poli­cier. Le poète finit par accep­ter, atti­ré entre autres choses par l'aisance finan­cière que cela lui appor­te­ra. Mais ce poète – Jan Y – se trouve une bonne jus­ti­fi­ca­tion pour écrire son polar : il va taper là où ça fait mal, il va écrire contre la cor­rup­tion finan­cière du monde. En accep­tant d'écrire ce polar, le poète accepte de n'être plus incor­rup­tible. Il va mou­rir au début du livre, et son roman, inache­vé, va pour­tant paraître. Qui gagne dans cette danse, la figure du poète assas­si­né, ou le roman­cier que vous êtes ?

Qu’entendez-vous par « gagner » ? Je peux vous ras­su­rer sur un point : mon genre de poli­cier ne sera pas un best-sel­ler. J’ai eu la chance d’avoir écrit quelques long-sel­lers, mais les tirages n’ont rien à voir avec ce qu’on appelle d’habitude des best-sel­lers. Mais au-delà de cela, je vous demande de remar­quer que les trois per­son­nages qui repré­sentent et défendent, cha­cun à leur manière, la bonne lit­té­ra­ture, celle qui n’est pas écrite à des fins com­mer­ciales, à savoir le poète, l’éditeur et le roman­cier, finissent tous par suc­com­ber. Ce n’est pas un hasard bien sûr, mais n’a rien à faire avec le genre ou le métier qu’ils exercent. Il existe tou­jours des édi­teurs cou­ra­geux à convic­tion, tout comme il existe des écri­vains – poètes, roman­ciers et dra­ma­turges – de toutes sortes qui écrivent sans lor­gner le mar­ché du livre et des modes (d’ailleurs, votre propre action pour la poé­sie en est un exemple !). Disons donc que ceux qui perdent dans mon roman sont pré­ci­sé­ment ceux qui per­sistent à croire que la bonne – ou la grande – lit­té­ra­ture a une valeur irrem­pla­çable dans les affaires humaines, tout à fait en dehors du genre. J’ajouterai qu’un écri­vain de poli­cier comme Stieg Larsson, avec sa tri­lo­gie Millénium, n’était aucu­ne­ment un écri­vain cor­rom­pu par le désir de vendre ou d’avoir un suc­cès com­mer­cial. Quand son pre­mier poli­cier a été publié, de manière post­hume, il était un illustre incon­nu comme roman­cier, et un jour­na­liste cou­ra­geux qui lut­tait contre les extré­mismes et les néo­na­zis. Ce n’est donc pas « de sa faute » si ses romans se sont ven­dus à des dizaines de mil­lions d’exemplaires. Je ne place donc pas la poé­sie sur un quel­conque som­met de la lit­té­ra­ture, mais je dis que la poé­sie a son mot à dire qui n’est pas très écou­té ces jours-ci. On peut se deman­der pour­quoi cepen­dant. Les écri­vains, que ce soient des roman­ciers ou des poètes, qui ne trouvent pas un public, même res­treint, ont ten­dance à d’abord accu­ser les acteurs sur le mar­ché du livre, les édi­teurs, les libraires et les cri­tiques en pre­mier lieu. Je pense cepen­dant que par­fois les écri­vains auraient inté­rêt à s’interroger eux-mêmes sur ce qu’ils écrivent. Si, par exemple, on écrit une poé­sie à des années lumière d’un Prévert ou d’un Yvon Le Men, c’est-à-dire une poé­sie intel­lec­tuelle, rem­plie d’allusions éru­dites et par­lant des pré­oc­cu­pa­tions d’une petite élite de conver­tis, pour­quoi devrait-on s’étonner que le public ne répond pas ?

Dans notre maga­zine Recours au Poème, nous dis­tin­guons la Prose du Poème. La Prose, pour nous, englobe le roman actuel, mais aus­si la finance que vous atta­quez dans votre roman, et tout ce qui empêche l'homme, dans le monde d'aujourd'hui, de se rap­pro­cher du Poème, c'est-à-dire de la porte basse le fai­sant entrer dans le Réel que l'homme actuel décons­truit.
La Prose par­ti­cipe de la fabri­ca­tion de l'humain en tant que code barre, le Poème est le lieu per­met­tant à l'humain de jouer sa marche vers la réa­li­té de la vie. Les superbes poèmes de Jan Y, dans votre roman, sont écrits par Yvon Le Men, poète se défi­nis­sant comme pro­fes­sion­nel. Votre roman se met-il ain­si au ser­vice de plus grand que lui : le poète ?

J’avoue ne pas sous­crire du tout à l’opposition que vous posez entre le poème et la prose, au détri­ment de cette der­nière. D’abord, c’est com­pa­rer les pommes aux poires. Le poème doit être com­pa­ré, plu­tôt qu’opposé, au roman et à la pièce de théâtre. Je n’aime pas non plus que vous écri­vez poème avec majus­cule, comme si le poème était un genre supé­rieur aux autres genres lit­té­raires. Il ne l’est pas. Chaque genre a ses qua­li­tés et ses limi­ta­tions, et tous sont néces­saires, même le roman poli­cier, quand il est bien fait.

Ensuite, l’idée de mon roman – et d’ailleurs du pro­jet com­mun avec Yvon Le Men tel que lui le raconte dans son der­nier livre Existence mar­gi­nale mais ne trouble pas l’ordre public (Flammarion) – est d’essayer de trou­ver une forme qui relie la poé­sie et la prose roma­nesque, pour un pro­fit mutuel. Ce n’est pas facile, mais nous sommes convain­cus que les lec­teurs auraient tout inté­rêt à ne pas seule­ment lire des poèmes ou des romans. Yvon s’y est essayé depuis des années. Il a insé­ré des poèmes dans ses récits de prose et il a écrit des poèmes qui racontent une – petite – his­toire. Votre géné­ra­li­sa­tion au sujet de la prose, à mon avis, n’est pas seule­ment erro­née, mais elle est en plus dan­ge­reuse. Pour vivre dans le monde réel, nous avons tout autant besoin de véri­té que d’imagination. Ce n’est pas un hasard, par exemple, que les tyrans font assas­si­ner les jour­na­listes, les scien­ti­fiques et les écri­vains quand ils arrivent au pou­voir. On ne peut semer ou se révol­ter, édu­quer les enfants ou construire des mai­sons avec des poèmes, après tout, pas plus qu’avec des romans. 

Nous avons écrit Poème avec une majus­cule, mais aus­si Prose avec une majus­cule. Par Poème, nous enten­dons tout ce qui contient l’esprit poé­tique, c’est à dire la capa­ci­té de construire le monde et de ne pas détruire l’homme. Cela est lié au Réel, c’est à dire ce qui se cache der­rière les appa­rences trom­peuses du monde, der­rière le voile. Bien sur, le Poème peut être un roman, un livre de phi­lo­so­phie, une pein­ture, un film, une poli­tique même sans doute etc. Par Prose, nous enten­dons aujourd’hui l’objectif consu­mé­riste fai­sant loi de tout, l’esprit nihi­liste de notre époque.

Je pense là qu’il s’agit d’une manière de détour­ner la signi­fi­ca­tion des mots et des concepts qui risquent de vous éloi­gner encore plus du com­mun des mor­tels. C’est, pour moi, une rhé­to­rique qui ne ser­vi­ra pas la poé­sie que vous défen­dez avec téna­ci­té et hon­neurs. À la rigueur, votre usage des mots pou­vait se défendre s’il y avait un consen­sus assez large sur ce que consti­tue concrè­te­ment l’esprit poé­tique. Cela n’est pas le cas. La seule manière de défendre la poé­sie – et la lit­té­ra­ture – et d’écrire et de faire connaître de beaux textes, pas d’en par­ler, et encore moins d’opposer un genre à un autre, un dis­cours à un autre. Je répète : il y a de la prose qui n’a rien à voir avec le com­mer­cial et dont nous avons plei­ne­ment besoin pour vivre bien en com­mu­nau­té, la prose scien­ti­fique par exemple, qui explique com­ment nous pou­vons pro­fi­ter de l’énergie renou­ve­lable, com­ment résoudre les pro­blèmes de la faim dans la monde, com­ment lut­ter contre l’effet de serre. La poé­sie et ce que vous appe­lez l’esprit poé­tique, même si je ne sais pas bien en quoi il consiste, est néces­saire, mais cela ne suf­fit pas.

Il y a un autre poète dans votre roman, c'est le com­mis­saire qui va résoudre l'enquête. Cet homme rap­proche son tra­vail de poli­cier de l'exigence de la bonne poé­sie. Bon poli­cier, il écrit pour­tant des poèmes médiocres, ce qui induit ain­si une hié­rar­chie lit­té­raire. Ce com­mis­saire semble rêver d'une autre vie, n'avouant à aucun de ses col­lègues son goût pour la poé­sie. Il vit la poé­sie comme inavouée, à l'instar d'une per­son­na­li­té schi­zo­phrène oscil­lant entre deux pôles. Croyez-vous que le "rêve de poé­sie", comme "rêve d'absolu", soit la marque schi­zo­phré­nique vécue par nombre d'humains aujourd'hui, étouf­fés par les consé­quences de la finance inter­na­tio­nale ?

Non ! Le rêve d’écrire de la lit­té­ra­ture a tou­jours exis­té, depuis au moins deux mille ans au moins. C’est d’ailleurs là l’un des mys­tères de la créa­tion artis­tique en géné­ral, pas seule­ment de la lit­té­ra­ture, de savoir pour­quoi tant de gens rêvent de deve­nir artistes. Un son­dage récent avait mon­tré que quatre Français sur dix rêvaient de deve­nir écri­vain ou de publier un livre, non pour l’argent, mais pour le pres­tige atta­ché au rôle de l’écrivain. J’aimerais bien savoir d’où vient ce pres­tige, dif­fi­cile à expli­quer et, me semble-t-il, com­plè­te­ment exa­gé­ré en France où l’écrivain est trop mis sur un pié­des­tal. La lit­té­ra­ture doit être prise au sérieux, c’est sûr, mais l’écrivain non.

Vous avez obte­nu le prix Médicis étran­ger, pour Le capi­taine et les rêves. Que pen­sez-vous des prix lit­té­raires ?

Cela dépend entiè­re­ment du jury. Je fais actuel­le­ment par­tie du jury du prix Nicolas Bouvier – Les éton­nants voya­geurs pour la lit­té­ra­ture du voyage au sens large du terme. Et je peux vous assu­rer qu’il s’agit d’un jury hon­nête qui lit, qui ne tient aucu­ne­ment compte des pres­sions éven­tuelles des édi­teurs et qui choi­sit libre­ment le lau­réat du prix. Nous avons ain­si don­né le prix à des écri­vains com­plè­te­ment incon­nus, même pour un pre­mier livre, ce qui a repré­sen­té non seule­ment un grand encou­ra­ge­ment pour l’écrivain, mais éga­le­ment quelques mil­liers d’euros qui pour­raient lui per­mettre d’écrire plus. En plus, l’argent vient d’un spon­sor exté­rieur à la lit­té­ra­ture : ce n’est donc pas de l’argent volé aux autres écri­vains, tout autant méri­toires. Dans de telles condi­tions, je suis pour le prix lit­té­raire, même s’il faut tou­jours rap­pe­ler que la lit­té­ra­ture n’est pas une com­pé­ti­tion. Malheureusement, il y a beau­coup de jurys – et j’en ai fait l’expérience – où cer­tains membres ne lisent pas, où leur vote est stra­té­gique, voire pécu­niai­re­ment inté­res­sé. Là, bien sûr, je suis contre. En ce qui concerne le Médicis étran­ger, je n’en sais pas assez pour juger. On m’a dit que le Médicis étran­ger est moins sou­mis aux pres­sions des édi­teurs, étant don­né que c’est un prix qui se vend moins et ou les membres du jury votent selon leur conscience. Je l’espère. En tout cas, j’étais heu­reux de rece­voir le prix, tout en sachant que cela appar­te­nait à l’éphémère.

Vous ensei­gnez la lit­té­ra­ture fran­çaise à l'Université de Lund. Pourquoi cette voca­tion de la lit­té­ra­ture fran­çaise, et quel est votre domaine de pré­di­lec­tion ?

Un peu par hasard. Je suis par­ti à Paris à l’âge de 19 ans pour réa­li­ser mon rêve roman­tique de deve­nir écri­vain, dans le sillage de tant d’autres : Hemingway, Miller, Strindberg, Orwell, Marquez. Je les avais tous lus et pen­sais naï­ve­ment qu’il suf­fi­sait de s’installer à un café pour écrire et que le reste du temps serait consa­cré à des ren­contres avec une foule d’artistes et de bohèmes inté­res­sants. Cependant, j’avais com­pris – entre autres pour jus­ti­fier mon séjour à l’étranger auprès de ma mére – que je devais faire quelque chose de sérieux à côté. Rien de plus nor­mal que de com­men­cer à étu­dier le fran­çais à l’université, par cor­res­pon­dance en fait. Mais ce n’est qu’arrivé à la fin de ma licence, d’anglais, de phi­lo­so­phie et de fran­çais – chez nous on étu­die plu­sieurs matières avant de se spé­cia­li­ser – que j’ai décou­vert la richesse de la lit­té­ra­ture fran­çaise. Non dans le sens où la lit­té­ra­ture en langue fran­çaise – il ne faut pas oublier le Maghreb et le Québec par exemple – est plus riche ou plus « grande » que d’autres lit­té­ra­tures, par exemple celle sué­doise ou russe. Mais sim­ple­ment parce qu’en creu­sant plus pro­fon­dé­ment dans une matière, on découvre toute la com­plexi­té exis­ten­tielle – et esthé­tique – de la vie. Il faut pré­ci­ser d’ailleurs que ma recherche et mon ensei­gne­ment ne portent pas seule­ment sur la lit­té­ra­ture en langue fran­çaise, mais éga­le­ment sur la langue. J’ai publié deux mono­gra­phies dans le domaine de la séman­tique et de la phi­lo­so­phie du lan­gage, et plu­sieurs articles de lin­guis­tique.

Sur la 4ème de cou­ver­ture de votre roman, il est dit qu'avec ce roman, vous signez un "genre de roman poli­cier". Pouvez-vous nous expli­quer ce qu'est un "genre de roman poli­cier" ?

Un genre de roman poli­ciers est un poli­cier qui rompt avec et détourne les règles sté­réo­types du genre, pour le renou­ve­ler et pour l’interroger, un peu comme je l’avais fait avec le roman de pirates dans Long John Silver. Déjà le fait qu’on trouve dans mon roman une ving­taine de poèmes, pas seule­ment de la main d’Yvon, mais éga­le­ment des prix Nobels Harry Martinson et Tomas Tranströmer, est une infrac­tion aux règles du genre, tout comme le fait que le roman finit par un meurtre, sans que l’assassin soit arrê­té et condam­né. Je n’ai pas non plus joué la carte du sus­pense à fond.

Vous êtes un navi­ga­teur che­vron­né, et le poète, dans votre roman, est un homme vivant sur un bateau à quai. Vous voya­gez. Votre poète ne voyage pas. Enfin, pas de la même manière. Pourquoi ce choix de le mettre à quai, entre la terre, et l'eau ?

Je pour­rais répondre sim­ple­ment en disant que le poète du roman, Jan Y Nilsson, n’est pas moi ! Mais il ne faut pas y voir un sym­bo­lisme caché, plu­tôt une expres­sion de la fas­ci­na­tion exer­cée par les ports indus­triels, rare­ment visi­tés dans la lit­té­ra­ture et le fait que le port de Helsingborg est à deux pas de ma mai­son.

Dernière ques­tion, cher Björn Larsson : pour­quoi avoir choi­si les poèmes de Yvon Le Men ?

La pre­mière réponse serait parce qu’il a gen­ti­ment vou­lu me les prê­ter et parce qu’il est le seul poète par­mi mes connais­sances qui est aus­si un ami proche. Mais il est évident que l’autre rai­son est que je consi­dère Yvon comme un très bon poète, par­fois même un grand poète. Puisque Jan Y Nilsson, le poète du roman, est dit l’un des meilleurs poètes sué­dois contem­po­rains, il fal­lait bien sûr des poèmes qui soient à sa hau­teur.

 

 

Björn Larsson est né en Suède en 1953. Il est pro­fes­seur à l’université de Lun (Suède). Il a écrit plu­sieurs romans. En 1999, il a été récom­pen­sé par le prix Médicis étran­ger pour "Le capi­taine et les rêves".

Les poètes morts n’écrivent pas de romans poli­ciers. Roman de Björn Larsson, tra­duit du sué­dois par Philippe Bouquet, en col­la­bo­ra­tion avec l’auteur, Editions Bernard Grasset, 2012, 492 pages, 22 €.

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