> Christian Bobin : Noireclaire

Christian Bobin : Noireclaire

Par | 2018-05-22T13:40:40+00:00 1 décembre 2015|Catégories : Critiques|

 

Ce livre de grand for­mat, aéré pour des pages sou­vent lapi­daires, com­mence par une épi­graphe emprun­tée à Yuan Zhen, poète chi­nois du 9ème siècle après J. C. : « Je n’ai à t’offrir que mes yeux ouverts dans la nuit. » Il s’achève, entre deux pages blanches, par ces seuls mots, mais qui défi­nissent l’ouvrage : « Un petit bou­quet mor­tuaire ten­du mal­adroi­te­ment par un enfant au crâne rasé. » Entre ces extré­mi­tés, tout Bobin s’insinue. Le mobile est clai­re­ment expri­mé, page 51 : « Rien de plus heu­reux que de pen­ser à ceux qui ne sont plus : ils reviennent par cette pen­sée et c’est comme si on gagnait au bras de fer avec la mort, éprou­vant la dou­ceur d’être momen­ta­né­ment vain­queur des ténèbres. »

Noireclaire est consti­tué essen­tiel­le­ment de sen­tences, sans être sen­ten­cieux. Le monde, Bobin le tient fon­ciè­re­ment à dis­tance. Il le bro­carde d’entrée de jeu. « Les yeux vides ont enva­hi tous les métiers. » Ce monde, tou­te­fois, l’intéresse assez peu. Ainsi vingt ans suf­fi­raient pour que des os [d’une femme de trente ans] ne soient plus que poudre. C’est invrai­sem­blable, dans un cime­tière, même qua­li­fié de “joli” page 12. Peu importe, selon lui ! Car les poèmes « donnent des nou­velles du ciel, jamais du monde ». Comment n’en pas dou­ter, pour les nou­velles du ciel aus­si ? Que loge en effet Bobin der­rière ce vocable ?  Il demande, et cette ques­tion emplit la tota­li­té de la page 25 : « Chers oiseaux, com­bien payez-vous de loyer ? » Sur un plan plus sym­bo­lique, page 13 : « Le manque est la lumière don­née à tous. » Si, à l’évidence, un réfu­gié ne peut lire ça sans tordre la bouche, Bobin pour autant croit-il au Ciel ? « Le corps est le seul tom­beau. Le mort est une enve­loppe dont on a enle­vé la lettre. » Ailleurs, il main­tient l’éternel. Cette femme per­due, il la qua­li­fie : « ange et péche­resse, inex­tri­ca­ble­ment ». Au milieu du gué, d’un côté, c’est très clair, pour lui. Page 71, cette morte n’est plus : « Ce verre de cris­tal, je l’ai rem­pli d’eau fraîche […], je peux le boire d’un trait, toi pas. » Déjà page 14 : « Les ténèbres sont de notre côté, pas du tien. » Mais de l’autre, sur la même page, dans la sen­tence sui­vante : « La mort se crispe de te voir lui échap­per. » Donc, là, cette morte vivrait encore. Le sésame se trou­ve­rait-il page 40 : « À genoux dans la chambre de ta fille tu mets de l’ordre dans ses jouets : c’est la der­nière vision que j’ai de toi dans cette vie. Quelques heures après tu n’es plus rien — comme Dieu. »

Si l’ambiguïté consti­tue assu­ré­ment une richesse, d’autres impré­ci­sions s’avèrent moins construc­tives. « Le fou­lard à ton cou savait tout de ton âme », écrit-il page 35. Facile ? Un peu comme, sur le pla­teau de La grande librai­rie, le 15 octobre, il déclare un chant de moi­neau supé­rieur à Bach !  Le lec­teur curieux lit encore que « les âmes sont des cigales ». Mais encore ? Deux pages plus loin, Bobin affirme que « même nos erreurs, il faut les faire d’une main ferme. Il est impos­sible de vivre sans cruau­té. Respirer, exer­cer sa joie, c’est déjà bles­ser quelqu’un alen­tour. » La qua­trième de cou­ver­ture met au contraire en avant : « Le sou­rire est la seule preuve de notre pas­sage sur terre. » Plus avant, ce qu’il écrit de la lec­ture, qu’elle change tout « en bonne farine lumi­neuse de silence », ne vau­drait-il pas pour son style ? Ainsi peut se com­prendre cet appel au meurtre : « Je veux tuer Christian Bobin. » Ne res­te­rait plus, sur la page, que l’impondérable, la voix du silence.

En bref, l’ensemble laisse un peu sur sa faim. Quand, tout au début de Noireclaire, il consigne : « Un tremble se tient à l’entrée du champ comme un jeune gar­çon de ferme venu deman­der du tra­vail » et qu’il pour­suit, après un inter­valle de blanc/​silence : « Il attend sa cas­quette de lumière dans son poing ser­ré », ne se croi­rait-on pas chez Jules Renard ? Ou bien, sur cette autre médi­ta­tion, page 42 : « Une goutte d’eau se sui­cide dans l’évier après une longue hési­ta­tion » – com­ment ne pas res­ter sur notre soif ? Si Noireclaire, livre de la matu­ri­té, accom­plit la mis­sion que Bobin s’est assi­gné : « Je t’écris pour t’emmener plus loin que ta mort », la tra­ver­sée de ce qu’il ne nomme pas des enfers – sans fer­mer tota­le­ment la bouche à sa dou­leur, heu­reu­se­ment – connaît des trous d’air, des cahots. C’est un recueil riche, sou­vent brillant que Noireclaire, mais ce n’est pas le chef-d’œuvre qu’on est en droit d’attendre de l’auteur.

 

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