> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Gabrielle Althen

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Gabrielle Althen

Par | 2018-02-20T18:16:25+00:00 3 mai 2016|Catégories : Rencontres|

 

I-

Action poli­tique, ou méta-poé­tique révo­lu­tion­naire, je ne sais si je le dirai avec ces mots, peut-être parce que j’ai peur des grands mots, mais ce que je crois, qui est tout autant un prin­cipe qu’une tau­to­lo­gie, c’est que le lan­gage, tout lan­gage, y com­pris ce lan­gage extrême qu’est la poé­sie, dit quelque chose à quelqu’un. Après quoi on peut raf­fi­ner sur la nature de ce quelque chose, visible ou invi­sible, phy­sique ou méta­phy­sique, et de ce quelqu’un.

Autant dire que la poé­sie me paraît être, (tant pis pour ses détrac­teurs), le contraire du solip­sisme. Elle est adresse et sup­pose l’autre, et, puisque nous sommes des ani­maux sociaux, elle ren­voie aus­si à la vie en socié­té, et donc à la poli­tique, comme elle peut témoi­gner, direc­te­ment ou indi­rec­te­ment de l’idéologie propre de ses auteurs. Quant à être révo­lu­tion­naire, pour­quoi pas, parce qu’elle sup­pose un retour­ne­ment ?  Cela méri­te­rait un exa­men plus com­plexe que ce que je peux en dire aujourd’hui.

 

II –

Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve.

 

Ces mots, qui se trouvent au début du poème inti­tu­lé Patmos, sont à lire dans le pro­lon­ge­ment des deux pre­miers vers de l’Hymne : Tout proche : Et dif­fi­cile à sai­sir, le dieu ! (Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade p. 867)

Je rap­pro­che­rai volon­tiers ces vers de ce que Hölderlin écrit dans ses Remarques sur Œdipe : La pré­sen­ta­tion du tra­gique repose prin­ci­pa­le­ment sur ceci que l’insoutenable, com­ment le Dieu-et-homme s’accouple, et com­ment, toute limite abo­lie, la puis­sance panique de la nature et le tré­fonds de l’homme deviennent Un dans la fureur, se conçoit par ceci que le deve­nir un illi­mi­té se puri­fie par une sépa­ra­tion illi­mi­tée. (Œuvres, Bibliothèque de la Pléiade p. 957)

Le poète dit ailleurs que, dans ces rela­tions de Dieu et de l’homme, ce der­nier quit­té par la divi­ni­té, finit par res­sem­bler à une grève délais­sée par le reflux de la mer.

Mais il assigne à la poé­sie de main­te­nir ouvert ce champ où se lais­se­rait res­sen­tir cette absence, voire cette infi­dé­li­té de Dieu, des dieux ou du divin. Il lui assigne ain­si pour tâche de gar­der vivante le sou­ve­nir d’une aspi­ra­tion, y com­pris quand elle n’a aucune chance d’être com­blée, ce qui n’est du reste pas le cas dans L’hymne inti­tu­lée Patmos. Il y va d’une défi­ni­tion de la poé­sie et d’une défi­ni­tion de l’homme fon­dées l’une et l’autre sur une exi­gence sans limite. Nous ne sommes pas loin, en effet, de l’excès tra­gique

 S’agirait-il du fin fond du désir ? Péril, certes, mais aus­si accrois­se­ment, ou ten­ta­tive d’accroissement du pos­sible. Peut-être, en effet, cela qui par soi seul, et par nature, déçu ou non, serait ce qui sauve. Salut par la seule ouver­ture à ce qui est plus grand que soi.

 

III –

Rilke  se réfère à peu près  au même repère dans ses Lettres à un jeune poète.

Il est clair pour­tant qu’il m’est arri­vé de vivre plus de 3 jours sans poé­sie.

Je répon­drai sim­ple­ment sur le fond par une expé­rience :  celle d’un ser­vice de réani­ma­tion, avec ses ins­tants de conscience et ses absences.  Quelques vers y ont été conçus. De retour dans ma chambre, plus tard, j’ai vou­lu les noter. Ecriture  désar­ti­cu­lée, et carac­tères de plus de 4 cm de hau­teur. Je n’ai jamais publié cette chose, qui pour­tant m’importe. Mais j’avais com­pris que la poé­sie m’était une indis­pen­sable res­pi­ra­tion.

 

IV –

Et si je le disais en rap­pe­lant une expres­sion enjouée de ma grand-mère bre­tonne : gran­dir, si les petits cochons ne te mangent pas…Mais les petits cochons pul­lulent qui sont le détail, la perte de temps liées aux convoi­tises diverses, l’accessoire pré­fé­ré à l’essentiel. Sans comp­ter que les grands existent aus­si. Bref, tout cela implique la bataille, y com­pris contre soi.

 

V –

La poé­sie pour­quoi faire ? Pourquoi des poètes

 

Il me semble que Partage for­mel (Char) répond par un pari d’espérance à cette ques­tion. Un pari, tel le pari pas­ca­lien, c’est-à-dire par la volon­té de s’en tenir à un choix contre l’absence de preuves et de cer­ti­tudes (Mais Les preuves fatiguent la véri­té, et je crois que l’aphorisme est de Braque plu­tôt que de lui).

D’où le carac­tère alté­ré de ces pro­po­si­tions, où l’on a vou­lu par­fois entendre un ton péremp­toire. Le va tout d’une voca­tion s’y désigne. D’où aus­si ce titre admi­rable qui pose que la forme devient le repère de la véra­ci­té. Un repère de véra­ci­té  incluant le signe que le poème est de nature à « requa­li­fier » l’homme.

La poé­sie est res­tau­ra­trice, répa­ra­trice, néces­saire donc, parce qu’elle est le lan­gage d’une inten­si­té exis­ten­tielle. Parce que, quoi qu’elle semble dire, elle porte une espé­rance. Espérance, en outre, du seul fait qu’elle pos­tule que le par­tage est pos­sible et que ce par­tage est celui de l’essentiel et de l’intensité d’un vécu.

Et sur ce point je note ceci encore : ce que dit la poé­sie ne se limite jamais à sa thé­ma­tique appa­rente, ciel bleu ou moins bleu, cafe­tière sur la table, pay­sages, occa­sions, cir­cons­tances, ren­contres, et même amour et mort etc. La rai­son en est que ce qu’elle dis­tri­bue, par delà  le voca­bu­laire qui la fonde, c’est la pul­sa­tion du vivre.  Une pul­sa­tion, une pal­pi­ta­tion à par­tir de ce qu’elle pose comme un décor et dont elle fait le point de départ d’un tra­jet, – tra­jet invi­sible par­fois et sub­til tou­jours -, sus­cep­tible de rejoindre tout un cha­cun dans sa propre expé­rience. Il y a de cette façon dans la poé­sie (mal­gré son maté­riau qui est en géné­ral, de manière pri­vi­lé­giée, concret) une sorte de for­mu­la­tion comme abs­traite, du vivre.

Par là, elle nous res­semble. Par là elle nous ren­seigne. Par là, elle aide à vivre.

 

 

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