> Contre le Simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Xavier Bordes

Contre le Simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Xavier Bordes

Par | 2018-01-03T20:21:12+00:00 16 novembre 2015|Catégories : Rencontres, Xavier Bordes|

 

            Recours au Poème : Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Xavier Bordes : Comment défi­nir une action poli­tique ? Pour ma part je dirais : la poé­sie serait un faire, peut-être une action, impli­ci­te­ment poli­tique. Sitôt que la langue d'un pays est le lieu d'intercommunication entre des gens, quelque chose de l'ordre du « poli­tique » se passe. Mais la poé­sie à la sauce poli­tique avouée ne fonc­tionne que pour des groupes limi­tés, dans des périodes his­to­riques res­treintes. Elle se démode vite et l'on s'aperçoit que son côté par­ti­san nuit à son uni­ver­sa­li­té. Il suf­fit pour s'en convaincre de relire l'ode à Staline de 1950 (Eluard) entre autres « poèmes poli­tiques » assez navrants, pour voir qu'il est dif­fi­cile à la poé­sie de res­ter poé­sie, et révo­lu­tion­naire, en louant des tyrans san­gui­naires… Pour ce qui est du « révo­lu­tion­naire », qui sup­pose des recom­men­ce­ments de cycles (révo­lu­tions), je n'y crois guère : évo­lu­tion­naire à la rigueur me convien­drait.

Enfin, je suis trop vieux sans doute pour bien com­prendre à quoi cor­res­pon­drait une « action méta­poé­tique »… Une réflexion méta­poé­tique, je peux voir à peu près ce que c'est en ce sens que toute théo­rie sur la poé­sie est méta­poé­tique par défi­ni­tion. Mais ce que serait un « meta-poïein », un méta-faire, je ne vois pas bien. Dans ma tête l'expression ne fait pas vrai­ment sens, si je puis dire.

 

 

 

            Recours au Poème : « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Xavier Bordes : Je l'ai cru long­temps. J'en suis moins sûr, même si la for­mule est si belle que je vou­drais la croire. Ce que pou­vait encore pen­ser Hölderlin se heurte aujourd'hui à des phé­no­mènes d'une échelle tout autre : il existe suf­fi­sam­ment de bombes ato­miques sur terre pour effa­cer l'humanité, et rendre la vie qua­si-impos­sible. Qu'est-ce qui croît, en face de cela pour tenir le péril en échec ?

 

 

           Recours au Poème :  « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Xavier Bordes : Une autre belle for­mule stra­té­gique d'un autre temps. Le genre de choses avec quoi les poètes ont besoin de se conso­ler, de s'illusionner. Il suf­fi­rait d'aller inter­ro­ger les foot­bal­leurs (ou les misé­reux du Nigeria) pour voir que les gens se passent très bien de poé­sie (en poèmes), et si je place la poé­sie fort haut, ce qui est nor­mal pour mon cas per­son­nel, je me gar­de­rais bien de faire de ce cas par­ti­cu­lier une géné­ra­li­té.

 

 

            Recours au Poème : Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Xavier Bordes : Léo Ferré pour moi d'une part était un « chan­teur plus ou moins poé­ti­sant », mais pas ce que je consi­dère comme un poète. Par ailleurs, sa vie était d'un per­son­nage infect, et je laisse à qui vou­dra d'admirer ce per­son­nage aus­si déplai­sant et « fai­seur ». Pour moi, déso­lé de le dire, ce chan­teur me donne envie de vomir. Il use de grosses ficelles idéo­lo­gique pour flat­ter un public spé­ci­fique. La vie d'un poète doit être « ascé­thique », être gau­chiste et mil­lion­naire notam­ment me semble incom­pa­tible. Et se mon­trer « déma­gogue en poé­sie » ruine la poé­sie. Désolé de ma fran­chise, et de ne pas chan­ter avec les loups. Si je dois ram­per pour des rai­sons éthiques, je ram­pe­rai. Si je dois me battre, je me bat­trai. Mais ce ne sont pas de petits pen­seurs minables comme Léo Ferré qui m'enseigneront la conduite à tenir. Avant de pen­ser ensei­gner, ces pré­ten­tieux imbé­ciles devraient regar­der leur vie dans un miroir. Être « popu » grâce à un sui­visme idéo­lo­gique déma­go n'est en rien un bre­vet « d'autorité » de pen­sée.

 

 

            Recours au Poème : Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Xavier Bordes : Pourquoi des poètes ? Pour que par­fois l'Himalaya (comme disait un jour Claude Gallimard) d'une langue soit esca­la­dé jusqu'à son som­met, que l'humanité du peuple de cette langue puisse être exhaus­sée jusqu'à son « plus beau», en sorte que ce qu'il est, son « monde » ne soit pas effa­cé de sa propre mémoire. La poé­sie est conquête, comme l'alpinisme, d'un inutile qui offre une vue sur­plom­bante sur l'univers. Il faut un peu de gra­tuit dans l'homme, il ne peut pas fonc­tion­ner uni­que­ment par inté­rêt et néces­si­té, de façon ins­tinc­tive et « ani­male ». Son esprit a besoin d'altitude et donc de gran­deur. L'éther poé­tique me semble un air qui n'est pas radi­ca­le­ment dif­fé­rent de l'air com­mun à tout un cha­cun, mais qui a l'avantage d'une com­po­si­tion chi­mique plus pure, plus oxy­gé­née. Mon goût en tant qu'individu tend à res­pi­rer cet éther là le plus volon­tiers. Naturellement, mille autres rai­sons existent, impos­sibles à déve­lop­per ici.

 

 

 

                                                                  (13 mai 2015)