> Contre le simulacre : réponses de Gabriel Arnou-Laujeac

Contre le simulacre : réponses de Gabriel Arnou-Laujeac

Par | 2018-05-25T20:12:07+00:00 21 décembre 2016|Catégories : Rencontres|

 

 

1)     Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

     Je ne suis pas cer­tain de pou­voir devi­ner le sens que vous attri­buez pré­ci­sé­ment à cette affir­ma­tion   qui, me semble-t-il, peut don­ner lieu  à une grande varié­té d’interprétations.  

Je vous rejoins sur le fait que la poé­sie puisse être consi­dé­rée  comme  un acte. Rappelons ici que l’étymologie grecque du mot poé­sie,  poiein,   signi­fie « faire ». Mais s’agit-il d’une « action poli­tique » ? Il m’apparaît, au contraire, que l’action poé­tique est  par­fai­te­ment libre des contin­gences et de la néces­si­té  aux­quelles l’action poli­tique est sou­mise et qu’elle a pour devoir de gérer.  A l’inverse,  en para­phra­sant Nicolas Diéterlé, le  poète peut se per­mettre de contour­ner le monde pour voir, der­rière, le Monde. Au fond,   la poé­sie est essen­tiel­le­ment une vision  —  l’art de voir  l’Invisible dans le visible et  l’Imperceptible dans les objets des sens. Certes, un tel regard porte en lui une dimen­sion « révo­lu­tion­naire », en ce sens qu’il tranche avec l’aveuglement nihi­liste qui gou­verne notre époque (et il convien­drait cer­tai­ne­ment à notre époque  non pas  de voir plus, ni même de voir mieux,   mais de chan­ger radi­ca­le­ment de regard). 

La poé­sie, dans son accep­tion la plus éle­vée,  est une vision spi­ri­tuelle sur laquelle la théo­rie a peu de prise.  Quelques poètes occi­den­taux l’ont su intui­ti­ve­ment. Ainsi Arthur Rimbaud,   dans la fameuse lettre dite du voyant : « Je veux être poète, et je tra­vaille à me rendre voyant ». Ou Jean Cocteau dans Opéra : « Toute ma poé­sie est là : Je décalque /​ L’invisible (invi­sible à vous) ».  Le poète voit et donne à voir au-delà des appa­rences trom­peuses,   dans une ten­ta­tive de com­mu­ni­quer ce qui se situe au-delà du lan­gage, « car la poé­sie, observe Fray Louis de Léon, n’est rien d’autre qu’une com­mu­ni­ca­tion du souffle céleste et divin ». Si elle n’est pas tra­ver­sée par ce souffle, elle ne vaut alors guère mieux qu’un bavar­dage de plus.

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin paraît-elle d’actualité ?

     Indiscutablement, l’humanité tra­verse une crise pro­fonde. Toutes les espèces vivant sur la terre sont aujourd’hui mena­cées,   dans leur exis­tence même, du fait de l’activité humaine. Plus de 26 000 espèces issues de la faune et de la flore dis­pa­raissent en moyenne chaque année. Par ailleurs,  les besoins ali­men­taires crois­sants, en rai­son du tri­ple­ment de la popu­la­tion mon­diale depuis 1950, sont mal gérés sur le plan de la poli­tique agri­cole et pro­voquent  une défo­res­ta­tion sans pré­cé­dent, ain­si qu’une  explo­sion de la sous-nutri­tion dans les pays du Sud. D’après l’UNICEF, une per­sonne meurt de faim dans le monde toutes les 3,6 secondes…Pourquoi ? Gandhi — prê­chant dans le désert sans eau que repré­sente l’individualisme  tout-puis­sant de notre époque —  répon­drait que la terre a suf­fi­sam­ment de res­sources  pour sub­ve­nir aux besoins de tous, mais pas pour assou­vir l’avidité de cha­cun. Or, aujourd’hui, l’extrême avi­di­té d’une  mino­ri­té  d’individus suf­fit  à com­pro­mettre  la satis­fac­tion des besoins du reste de l’humanité.  Tous les indi­ca­teurs sta­tis­tiques montrent une évo­lu­tion défa­vo­rable  de la répar­ti­tion des richesses depuis vingt ans. A l’échelle mon­diale, les 80 per­sonnes les plus for­tu­nées pos­sèdent autant de richesses que les 3,5 mil­liards les plus modestes[i]. Même dans les pays riches, les inéga­li­tés se creusent  un peu plus chaque année : au seuil de 50 % du reve­nu médian après trans­ferts sociaux,  20% des Américains vivent au des­sous du seuil de pau­vre­té et 14% de Français, ce qui repré­sente une aug­men­ta­tion rela­tive de 29 % depuis 2002 en France, alors que ce taux n’avait jamais ces­sé de bais­ser depuis les années 70. En consé­quence, la pre­mière fois depuis plu­sieurs géné­ra­tions, les fran­çais nés après 1968 sont, en moyenne, sen­si­ble­ment plus pauvres que ne l’étaient  leurs parents au même âge[ii]

Mais la misère de notre époque ne se limite pas à a son expres­sion maté­rielle. Il existe aus­si une forme de faillite spi­ri­tuelle,  une déso­rien­ta­tion pro­fonde qui per­met par exemple au mar­ché de la drogue d’être celui qui connaît la plus forte crois­sance au niveau mon­dial.  Il est deve­nu le deuxième mar­ché éco­no­mique au monde, devant le pétrole et juste der­rière la vente d’ armes[iii] !  Ajoutons qu’en paral­lèle du tra­fic de drogue, le mar­ché licite des nou­velles sub­stances psy­choac­tives (drogues de syn­thèse  et eupho­ri­sants légaux) pro­li­fère à vive allure  — plus 50% entre 2009 et 2012[iv] —  et celui des « pilules du bon­heur » connaît un suc­cès que rien ne semble ni pou­voir ni vou­loir arrê­ter. La France est d’ailleurs la cham­pionne du monde des pays consom­ma­teurs de psy­cho­tropes : un quart de la popu­la­tion fran­çaise en consomme quo­ti­dien­ne­ment.  Qui ne connaît pas, dans son entou­rage, quelqu’un qui ne peut ni s’endormir sans ava­ler un som­ni­fère, ni affron­ter sa jour­née sans un anti­dé­pres­seur ou un tran­quilli­sant ? Ces réa­li­tés sont signi­fi­ca­tives du pro­fond mal-être inté­rieur éprou­vé par  beau­coup de nos contem­po­rains, qu’ils l’admettent ou le dénient.

     Venons-en à la cita­tion d’Hölderlin. Ce der­nier s’est pro­ba­ble­ment ins­pi­ré de l’analyse que pro­pose son ami Hegel du couple action-réac­tion : toute action pro­vo­que­rait, selon le phi­lo­sophe alle­mand, sa réac­tion contraire. Ainsi serait-il légi­time d’espérer que le péril mena­çant notre civi­li­sa­tion pro­voque  des réac­tions salu­taires des Etats ou de la socié­té civile, sus­cep­tibles de faire émer­ger une nou­velle civi­li­sa­tion, plus éga­li­taire, plus soli­daire,  plus juste car mieux éclai­rée,  gui­dée par une conscience plus large  de l’interdépendance de tous les êtres sur cette Terre. Mais vou­loir n’est pas savoir et, pour être sin­cère, je demeure cir­cons­pect quant à la nature pro­fonde des réac­tions que la crise a pu engen­drer jusqu’à aujourd’hui ; elles me semblent illus­trer, trop sou­vent, le troi­sième temps de la dia­lec­tique hégé­lienne, en ver­tu duquel « ce qui sauve » ou semble sau­ver est por­teur  d’un nou­veau péril. Malheureusement, si les contra­dic­tions d’un sys­tème pro­duisent les condi­tions de leur propre faillite, rien n’assure en revanche qu’elles pro­duisent in fine celles de leur propre dépas­se­ment, c’est-à-dire qu’elles accouchent d’un sys­tème en tous points supé­rieur et dura­ble­ment salu­taire. 

Quelque chose cherche à naître aujourd’hui. Nous pou­vons en per­ce­voir les signes épars.  Mais nul ne sait ce qui vien­dra au monde ni quand.  Au niveau des Etats, l’approche « thé­ra­peu­tique » de la crise demeure prin­ci­pa­le­ment symp­to­ma­tique quand il s’agirait sur­tout de s’attaquer aux racines du mal ; non plus de se conten­ter de gérer l’existant,  de recou­rir à des mesures cos­mé­tiques pour  ten­ter de rendre le visage malade de notre socié­té moins repous­sant, mais de pen­ser et d’organiser un véri­table chan­ge­ment de para­digme socié­tal. La socié­té civile, dans son ensemble, demeure de son côté figée dans une pos­ture émo­tion­nelle de dénon­cia­tion des dys­fonc­tion­ne­ments du sys­tème exis­tant, mais ne semble pas non plus encore prête, sauf excep­tion, à renon­cer concrè­te­ment aux acquis de ce sys­tème, c’est-à-dire à modi­fier pro­fon­dé­ment et dura­ble­ment ses habi­tudes de vie, pour per­mettre l’émergence d’un autre monde plus juste, plus sen­sé et vivable pour tous. C’est d’ailleurs pré­ci­sé­ment pour cette rai­son  que le monde tra­verse une crise pro­fonde : « il y a crise, jugeait Antonio Gramsci, quand l’ancien monde ne veut pas mou­rir et que le nou­veau monde ne veut pas naître. »

 Une chose est cer­taine : la réac­tion engen­drée par la crise pro­fonde que nous tra­ver­sons sera d’autant plus salu­taire que le diag­nos­tic éta­bli sera juste. Or les crises poli­tique, éco­no­mique, éco­lo­gique, iden­ti­taire, morale, etc., sont  autant de mani­fes­ta­tions symp­to­ma­tiques du même mal, de la même faillite spi­ri­tuelle. Pour être salu­taire, la réponse appor­tée au péril actuel devra donc spi­ri­tuel­le­ment éclai­rée. Rappelons ici que dans le poème dont la cita­tion de votre ques­tion est issue, Hölderlin appe­lait de ses vœux le salut d’un monde déchu, où les hommes seraient enfin récon­ci­liés avec la trans­cen­dance :

« Proche est
Et dif­fi­cile à sai­sir le Dieu.
Mais là où il y a dan­ger, croît aus­si Ce qui sauve.

Quand j’étais enfant, un dieu sou­vent me reti­rait des cris et du fouet des hommes »

 

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

     Cette cita­tion me remé­more une pen­sée de  Marina Tsvetaeva, par­lant de  poé­sie : « par­tant de la terre – c’est le pre­mier mil­li­mètre d’air au-des­sus d’elle[v] ».

En ce qui concerne la pen­sée de Baudelaire, je pense que celui ou celle qui se connaî­trait  en véri­té sau­rait, par expé­rience directe, que la poé­sie n’est pas vrai­ment une nour­ri­ture dont il serait dépen­dant pour sa sub­sis­tance, mais sa sub­stance propre.  Ou, plus pré­ci­sé­ment,   il sau­rait que son être pro­fond n’est pas dif­fé­rent  de la Lumière qui donne à la poé­sie sa splen­deur, son pou­voir illu­mi­na­teur et son rayon­ne­ment.  

Pour répondre à votre ques­tion, je serais  ten­té de dire que la place  que j’accorde à la poé­sie n’est ni au-des­sus ni au-des­sous de cette pen­sée de Baudelaire, mais radi­ca­le­ment ailleurs : sur l’invisible som­met de ce Lieu hors de tout lieu où la civi­li­sa­tion védique a su l’ éle­ver. Ainsi l’Agni-Purâna : « L’état d’Homme est dif­fi­cile à atteindre en ce monde et la connais­sance alors est très dif­fi­cile à atteindre ; L’état de poète est dif­fi­cile alors à atteindre  et la puis­sance créa­trice est alors très dif­fi­cile à atteindre[vi]».

 Si l’ensemble des poètes est de nos jours dési­gné, en Inde, par le terme « kavi » [vii], qui signi­fie « voyant » ou « vision­naire » en sans­krit,  il  dési­gnait à l’origine une caté­go­rie de Rishis qui jouis­sait d’un sta­tut par­ti­cu­lier.  Qui sont les Rishis ? Les livres d’indologie occi­den­tale  en font le plus sou­vent les auteurs  des Vedas [viii]. Il s’agit d’une concep­tion erro­née.  S’ils étaient vrai­ment les auteurs des Vedas,  la tra­di­tion  les nom­me­rait « Mantra-kar­tas », ceux qui ont « fait » les Mantras, or elle les nomme « Mantra-dra­sh­tâs »,  ceux qui les ont vus.  Faut-il pré­ci­ser qu’il ne s’agit évi­dem­ment pas  d’une per­cep­tion visuelle ordi­naire ?  Ce n’est, bien enten­du, pas l’œil phy­sique qui est ici l’instrument de per­cep­tion,  mais l’œil de la connais­sance (jñâ­na-cak­shuh[ix]), c’est à dire la Conscience.  C’est en effet la Conscience, qui est une des grandes défi­ni­tions védan­tiques de l’Absolu (Brahman), qui dirige  tout selon les Upanishads, ces textes méta­phy­siques d’une épous­tou­flante beau­té sym­bo­li­que­ment situés à la fin des Vedas car ils en consti­tuent l’accomplissement : elle est l’œil (netra) et le fon­de­ment (pra­ti­sh­thâ) de tous les êtres et de toute chose[x].

Ainsi le Rishi, authen­tique kavi,  est-il capable de voir ce qui est invi­sible (kavih kran­tha dar­sha­no bha­va­ti), la Réalité voi­lée der­rière le réel appa­rent (kavaya satyash­ru­tah[xi]) et de la don­ner à voir aux autres hommes.  « Directement reliés au divin par un cor­don ombi­li­cal [xii] »,  il pos­sède une connais­sance directe de l’ordre cos­mique mani­fes­té dans le cours régu­lier des étoiles et la suc­ces­sion régu­lière des sai­sons à l’origine des lois qui régissent l’univers. Il est  le média­teur entre la Parole éter­nelle (Vâc) et les êtres humains, car sa vision inté­rieure dépasse, disent les Vedas, les limites de l’espace et du temps (krân­ta­dar­shin).

Toute la vision de l’art et de l’esthétique clas­siques de l’Inde est ins­pi­rée par l’idéal incar­né par le Rishi, arché­type du sage accom­pli et du poète vision­naire qui a su  déchi­rer le voile des appa­rences,  « voir » le Réel qui nous voit sans être vu. A l’évidence, l’idéal du kavi qui en découle limite les pré­ten­dants au sta­tut de poète ! D’autant que de nos jours comme pro­ba­ble­ment de tous temps, rares sont les kavi-vara, les poètes authen­tiques chez qui il existe une adé­qua­tion entre l’expérience inté­rieure et le dire du poème. 

Cet idéal se situe à l’opposé du type de poé­sie que Carl Jung qua­li­fiait de « névro­tique », majo­ri­taire dans la poé­sie occi­den­tale, où se joue la subli­ma­tion des névroses de l’auteur et l’adhésion à une cer­taine forme de fas­ci­na­tion pour les replis les plus obs­curs de l’âme humaine. Il se rap­pro­che­rait davan­tage de l’autre type de poé­sie que Jung qua­li­fiait de « poé­sie vision­naire », celle qui atteint selon lui la réa­li­té de la « psy­ché objec­tive ». « L’essence de l’œuvre d’art, écrit Jung, n’est pré­ci­sé­ment pas consti­tuée par les par­ti­cu­la­ri­tés per­son­nelles qui l’imprègnent ; plus il en est, moins il s’agit d’art. Mais au contraire par le fait qu’elle s’élève fort au des­sus du per­son­nel et que pro­ve­nant de l’esprit et du cœur elle parle à l’esprit et au cœur de l’humanité. Les élé­ments per­son­nels consti­tuent une limi­ta­tion, ou même un vice de l’art[xiii]. »       

Dans cette pers­pec­tive qui est pré­ci­sé­ment celle de la poé­tique indienne éga­le­ment, l’enfermement dans les limites de la sub­jec­ti­vi­té indi­vi­duelle, si chère à l’Occident post­mo­derne, est un obs­tacle à l’inspiration la plus haute — cette forme de per­cep­tion intui­tive qui fait jaillir le savoir à la conscience dont le grand gram­mai­rien Bhartrihari (455-510)  fit le pivot de sa théo­rie de la connais­sance. Plus la poé­sie échappe aux caté­go­ries limi­tées de l’ego du poète, plus elle  est ins­pi­rée ; plus elle est ins­pi­rée, plus elle donne à « voir » objec­ti­ve­ment la Réalité telle qu’elle est,  le sub­strat intem­po­rel ou l’écran immuable  sur lequel les images du spec­tacle tem­po­rel défilent et dis­pa­raissent. 

 D’une cer­taine manière, la poé­sie authen­tique « déplace le moi au plus loin » (le moi limi­té et mor­tel s’entend, tri­ple­ment condi­tion­né par l’espace, le temps et la cau­sa­li­té), comme l’avait pres­sen­ti Paul Celan dans Le Méridien. D’où la remarque du Professeur Louis Renou, par­lant de la poé­sie reli­gieuse de l’Inde antique : « Il arrive, il est vrai, que des par­ti­cu­la­ri­tés de lan­gage ou de fond unissent ensemble les poé­sies attri­buées à tel auteur ou à telle famille. Mais nulle part, dans cette lit­té­ra­ture assu­jet­tie à des normes rigou­reuses, on ne ren­contre l’expression immé­diate d’une per­son­na­li­té[xiv]. »

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l’école de la poé­sie, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Peut-on réel­le­ment se battre, quand on s’imagine poète, contre autre chose que sa propre igno­rance et sa propre céci­té spi­ri­tuelles,  sans par­ti­ci­per du « grand simu­lacre » dont on se vou­drait étran­ger ? 

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Pour voir et don­ner à voir la Réel qui nous voit sans être vu. 

 

 


[i] Source : OXFAM, 2015.

[ii] Source : Observatoire des inéga­li­tés.

[iii] Source : Rapport mon­dial sur la drogue de 2013.

[iv] Ibid.

[v] Marina Tsvetaeva, L’art à la lumière de la conscience, Cognac, Le Temps qu’il fait, 1987, p. 54.

[vi] Agni-Purâna, Lecture 336, st. 3 et 4. Cité par Robert Linsen, in Les Cahiers du Sud, Marseille, juin-juillet 1941 (n° spé­cial “Message actuel de l’Inde”).

[vii] D’après les recherches du Pr G.C. Tripathi,  cinq syno­nymes du mot kavi sont uti­li­sés dans les Vedas : kâru, sûri, vipra, ved­has et, natu­rel­le­ment, rishis.   Kâru, lit­té­ra­le­ment le « fai­seur [vii]» désigne le com­po­si­teur, le tech­ni­cien, l’artisan dont l‘œuvre est par­fois com­pa­rée à celle d’un char­pen­tier ou d’un archi­tecte (tva­sh­tâ). On retrouve ici une cor­res­pon­dance avec l’étymologie grecque du mot poé­sie, poiein, qui signi­fie « faire ». Sûri (à ne pas confondre avec la divi­ni­té ora­cu­laire de la mytho­lo­gie étrusque) désigne le poète illu­mi­né, de nature contem­pla­tive, celui qui médite dans le but de décou­vrir les mys­tères de l’univers. Vipra  est l’adjectif uti­li­sé pour qua­li­fier le poète éru­dit,   qui a fait l’expérience directe d’une réa­li­té spi­ri­tuelle  que l’inspiration – Pratibhâ – lui per­met de com­mu­ni­quer   aux autres hommes  à l’aide de mots. Dans le Rig-Veda, un vipra n’est pas tou­jours un Rishi mais un Rishi, tou­jours un vipra[vii].   Vedhas  est le créa­teur par excel­lence, celui qui unit la connais­sance et l’action. 

[viii] Le Rig-Veda ou « Veda des hymnes » est un des quatre Vedas. Deux grandes sources de textes sacrés sont recon­nues dans le Sanâtana Dharma (« Loi éter­nelle », le nom tra­di­tion­nel de l’hindouisme) : la Shruti et la Smriti. La Shruti (-lit­ter. « ce qui a été enten­du », de la racine « SHRU- » : « Entendre ») est  sans com­men­ce­ment (ana­di), c’est-à-dire éter­nelle et donc d’origine non-humaine (apau­ru­sheya) :   la révé­la­tion védique,  les quatre Vedas ( racine « VID-» : « science, connais­sance ») dont font par­tie le Upanishads. La  Smriti (racine « SMR- » : « mémoire ») est d’origine humaine (pau­ru­sheya) : la somme de textes mémo­ri­sés et trans­mis  par la tra­di­tion en accord avec le conte­nu de la révé­la­tion des Vedas, dont fait par­tie la célèbre Bhagavad-gîtâ. 

[ix]  Cf. Bhagavad-Gîtâ XV, 10 et XIII, 34.

[x] Cf. Aitareya Upanishad III, i, 3.

[xi] Rig Veda, V. 57.8.2

[xii] Asmâkam teshu [deve­shu] nâb­hayh, Rig-Veda, I, 39,9.

[xiii] Carl Jung, in Problèmes de l’âme moderne (“Psychologie et poé­sie”)

[xiv] La poé­sie reli­gieuse de l’Inde antique, P.U.F, Paris, 1942, page 6.

 

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