> Contre le simulacre. Réponses de Harry Szpilmann

Contre le simulacre. Réponses de Harry Szpilmann

Par |2018-12-10T23:04:38+00:00 21 novembre 2016|Catégories : Rencontres|

 

 

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poésie conçue comme action politique et méta-poétique révolutionnaire : et vous ? (vous pouvez, naturellement, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens diamétralement opposé au nôtre)

            Si l’on entend le terme poli­tique comme étant “l’organisation des pou­voirs à tous les niveaux de la vie”, depuis la sphère publique jusqu’aux plus intimes espaces inté­rieurs, alors oui, la poé­sie est action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire. La poé­sie n’aurait aucun sens si elle était close sur elle-même ; c’est une pra­tique qui touche à des forces qui la débordent de toutes parts et qui l’enjoignent à s’ouvrir sur son dehors. Pas uni­que­ment des forces qui ne seraient que de nature lan­ga­gière ou sym­bo­lique, mais des forces de vie mul­tiples et hété­ro­clites qui tra­versent le vivant. En ce sens, faire de la poé­sie, de la pein­ture, ou de la musique, c’est mener un com­bat poli­tique ; c’est annon­cer, ou rap­pe­ler, que “la vraie vie est ailleurs”. Ailleurs, c’est-à-dire : sous un autre mode que celui défi­ni par les ins­ti­tu­tions d’enseignement, la méde­cine et les sciences, ou les pres­crip­tions de l’économie poli­tique. Les forces de vie sont prises en masse dans des pra­tiques et des dis­cours qui n’ont de cesse de les amoin­drir, de les assu­jet­tir, ou de les jugu­ler. C’est pré­ci­sé­ment en ces points d’absorption qu’il nous faut agir avec les moyens du bord. En l’occurrence, la parole poé­tique – une parole sou­cieuse de désen­sa­bler le désir pris dans l’étau.

            Sans doute Antonin Artaud, cet impen­sable sur­vi­vant de l’extrême, incar­na-t-il la plus exem­plaire, la plus abso­lue des ten­ta­tives visant à inau­gu­rer hic et nunc une nou­velle ère du vivant. Pas une seule page d’Artaud qui ne soit un appel à l’acte révo­lu­tion­naire. Mais il n’est besoin ni de sa rage ni de son expé­rience de la souf­france pour ini­tier, dans l’ordre de la sen­si­bi­li­té, une périlleuse insur­rec­tion. Laissons à la parole le soin de nous tarau­der les sangs et de nous labou­rer le cœur, et nous serons sous peu rap­pe­lés à des forces de vie tout entières atten­tives à accroître le vivant.         

 

2)    « Là où croît le péril croît aussi ce qui sauve ». Cette affirmation de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

            Cette pen­sée de Hölderlin fait écho en moi dans un double sens.

            Le péril : ce qui met en dan­ger ; Ce qui sauve : ce qui résiste. Là où la menace s’accentue, s’accroissent éga­le­ment les forces de résis­tance. Plus l’oppression et la répres­sion iront gran­dis­sant, plus elles se ver­ront oppo­sés, même mino­ri­taires, des mou­ve­ments de résis­tance. Il me semble que tel est effec­ti­ve­ment le cas dans tous les domaines de l’existence. A com­men­cer par le corps : à l’invasion d’agents infec­tieux répond natu­rel­le­ment une pro­li­fé­ra­tion d’anticorps. Sur un tout autre plan, le monstre de la mon­dia­li­sa­tion a engen­dré nombre de mou­ve­ments alter­mon­dia­listes. Ou encore, la dif­fu­sion effré­née de la lit­té­ra­ture de masse a pro­vo­qué la ger­mi­na­tion d’auteurs mar­gi­naux œuvrant dans l’ombre. Certains résistent sur le bitume comme d’autres résistent dans la langue.

            Ou alors, le péril com­pris comme prise de risque, et ce qui sauve comme fruits de l’inconcevable. Mais le risque pris ne garan­tit nul­le­ment que l’inconcevable, s’il devait être atteint, aura pou­voir de sau­ver. Il n’est pas rare qu’en convoi­tant l’inconcevable, l’esprit se condamne bru­ta­le­ment à la folie. Ce qui aurait pos­si­ble­ment pu sau­ver ne fait que perdre plus irré­mé­dia­ble­ment encore. Hölderlin lui-même, ou Nietzsche, ou encore Van Gogh, font par­tie de ces esprits éprou­vés qui en firent la ter­rible expé­rience.

 

3)    « Vous pouvez vivre trois jours sans pain ; – sans poésie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poésie à la hauteur de cette pensée de Baudelaire ?

            La pre­mière par­tie de cette cita­tion relève à mon sens de l’évidence : dans la mesure où sa sub­stance s’y abreuve, le poète, qui consacre à la parole l’essentiel de son exis­tence, ne peut se pas­ser de poé­sie, quand bien même celle-ci devrait demeu­rer quelque temps à l’état de latence.

            Ce serait plu­tôt la seconde par­tie de la cita­tion qui retien­drait mon atten­tion ; j’ai le sen­ti­ment qu’il y a dans ces mots comme un appel ou une invi­ta­tion. Invitation à lais­ser la poé­sie se décou­vrir en cha­cun, appel à un type d’homme d’un genre nou­veau. Comme si la poé­sie ne pou­vait par nature se limi­ter à n’être que la lubie de quelques rares illu­mi­nés, mais qu’elle avait à deve­nir l’affaire de tout un cha­cun. Baudelaire semble ici nous invi­ter à prê­ter l’oreille à cette parole qui déborde lar­ge­ment le seul domaine des mots, à nouer ou à renouer avec cette dimen­sion de la vie où la poé­sie devient plus sub­stan­tielle encore que le pain nour­ri­cier. Mais cette dis­po­si­tion, cet accueil de la parole, on ne pour­ra s’en appro­cher sans un che­mi­ne­ment long et incer­tain à tra­vers l’opacité qui nous com­pose. Quelque part sous l’image bri­sée gisent les clefs d’une habi­ta­tion poé­tique de la Terre. Encore faut-il pou­voir nous mon­trer dignes d’aller les déter­rer.

            “Et ceux qui disent le contraire ne se connaissent pas” : ces mots résonnent en moi comme un appel à l’avènement d’un homme nou­veau, l’homme qui, ayant été au bout de soi, découvre que l’existence et le poé­tique ne font plus qu’un dans leur deve­nir com­mun.

 

4)    Dans Préface, texte communément connu sous le titre La leçon de poésie, Léo Ferré chante : « La poésie contemporaine ne chante plus, elle rampe (…) A l’école de la poésie, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous battez-vous ?

            La poé­sie, très cer­tai­ne­ment, est une forme de com­bat. Mais la pein­ture ou la musique ne le sont pas moins. Et ce sans par­ler de ces cen­taines de mil­liers de per­sonnes qui, jour après jour, mènent une lutte assi­due dans cha­cune des alvéoles de la socié­té. Je ne connais pas de poé­sie qui rampe ; ou si elle rampe, c’est que les rep­ta­tions consti­tuent son mode de résis­tance. Fort heu­reu­se­ment, la parole poé­tique emprunte une mul­ti­pli­ci­té de voix dis­so­nantes, et toutes ne montent pas au front tam­bour bat­tant. Il y a des com­bats d’une déli­ca­tesse extrême qui, pour être menés à bien, requièrent des moyens extrê­me­ment sub­tils. À témoin, la parole d’André du Bouchet. Peut-être est-elle plus ram­pante que chan­tante, plus assour­die que clai­ron­nante, il n’empêche, son com­bat n’en est pas moins essen­tiel et réfrac­taire à tout com­pro­mis. A sa façon, du Bouchet aus­si est un com­bat­tant, des plus sin­gu­liers. Or, on ne com­bat jamais quelque chose sans en même temps se battre en faveur d’autre chose. La ques­tion serait alors de savoir à l’encontre de quel monstre nous nous posi­tion­nons, et ces forces que l’on injecte dans le com­bat, en faveur de quels len­de­mains plaident-elles ? C’est une ques­tion très com­pli­quée, car il est dif­fi­cile de savoir clai­re­ment jusqu’à quels tré­fonds l’oppression plonge ses racines. Il se peut que nous par­ti­ci­pions à ren­for­cer cela même que nous croyions com­battre. D’autant plus lorsque l’arme ou l’outil s’avère être, comme dans le cas pré­sent, la langue, qui est de fond en comble satu­rée de pou­voirs indé­chif­frables. Quoi qu’il en soit, la parole engage, et il convient de se mettre au clair quant à savoir quel type de puis­sances notre parole s’apprête à ser­vir.

 

5)    Une question double, pour terminer : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En prolongement de la belle phrase (détournée) de Bernanos : la poésie, pour quoi faire ?

            Si ma mémoire est bonne, c’est Lorand Gaspar qui disait quelque part que faire de la poé­sie, c’est une façon “d’apprendre à res­pi­rer”. Cela semble peu de choses, mais cette pro­po­si­tion implique en véri­té énor­mé­ment. Sans même nous attar­der sur la ryth­mique du corps, la dyna­mique du souffle, ou la musique de la langue, j’entends en cette pro­po­si­tion que la poé­sie nous enjoint à un tra­vail visant à réa­li­ser les condi­tions d’existence à la réunion des­quelles l’air nous devien­drait enfin res­pi­rable. On étouffe là où l’air pur fait défaut. Or, force est de consta­ter que les espaces res­pi­rables se raré­fient, et que nous nous voyons bien sou­vent contraints d’adopter une ryth­mique alié­nante qui nous prive de res­pi­ra­tion propre. Il est tota­le­ment vain d’espérer “apprendre à res­pi­rer” dans un monde qui s’ingénie à saper le souffle à la racine ; la res­pi­ra­tion ne pour­ra trou­ver ses modu­la­tions propres qu’en conjonc­tion avec l’émergence d’une terre dési­reuse de lui offrir de l’air à sa mesure. Et la poé­sie, à l’instar de toutes autres pra­tiques artis­tiques, veille à créer les condi­tions d’existence de cette terre non encore adve­nue.

            Avec l’avènement de la parole poé­tique sont tous ensemble ques­tion­nés les arcanes de la sen­si­bi­li­té, les impal­pables, les inson­dables, la matière brute du vivant. Partout où la culture avait jusque là fait main basse sur la ques­tion du sens et la logique des rap­ports, des brèches sont creu­sées, des failles ouvertes, des graines sont semées. Impossible désor­mais de se satis­faire de l’univocité, de l’opacité, de l’asphyxie. Nous sommes ame­nés, quel­que­fois mal­gré nous, à entra­per­ce­voir, si proches, les lueurs de l’inconcevable, qui ne sont rien de fan­tas­ma­go­rique, sinon les termes encore indé­fi­nis d’un autre mode de la Présence. Et de cela, il revient aux poètes non seule­ment de témoi­gner, mais plus puis­sam­ment encore, de par l’engagement de leur parole, d’en pro­vo­quer l’avènement. Une Terre ren­due à la terre ; une terre ajus­tée à la Terre… Ainsi, la poé­sie en son accom­plis­se­ment nous rap­pelle, ou nous annonce, à chaque scan­sion du souffle, qu’une autre vie est pos­sible et que la parole œuvre ardem­ment à sa réa­li­sa­tion.

            La terre n’a pas dit son der­nier mot, et le désir à peine a-t-il com­men­cé à bal­bu­tier. Aussi, la poé­sie est une façon de gar­der espoir en l’homme.                               

 

 

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