> En souvenir de Joëlle Gardes-Tamine (1945-2017)

En souvenir de Joëlle Gardes-Tamine (1945-2017)

Par | 2018-01-08T15:56:06+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Focus, Joëlle Gardes|

La rédac­tion a reçu, de la part de ses lec­teurs et col­la­bo­ra­teurs, de nom­breux témoi­gnages de res­pect et d’affection pour Joëlle Gardes-Tamine, lin­guiste, uni­ver­si­taire, poète, essayiste, tra­duc­trice – et femme enga­gée, qui vient de nous quit­ter…

Afin de mar­quer notre par­ti­ci­pa­tion à ce mou­ve­ment de remé­mo­ra­tion, nous avons déci­dé de vous pro­po­ser le poème “Hôpital”, don­né par Angèle Paoli, qui l’avait publié dans l’anthologie 116 Femmes poètes contem­po­raines.

Ce texte, qui évoque un vécu intime des der­nières années de la poète, est sui­vi de l’hommage de Jean-Charles Vegliante, qui a eu la chance de tra­vailler avec l’humaniste férue d’italien et la pas­seuse de culture qu’était cette grande dame dis­crète.

 

Joëlle Gardes - © Adrienne Arth

Joëlle Gardes – © Adrienne Arth

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HÔPITAL

Il flotte une odeur de dés­in­fec­tant de tris­tesse et d’espoir meur­tri
des voix s’élèvent dans les cou­loirs sans bri­ser le silence
un tun­nel de lumière bla­farde aspire celui qui est cou­ché sur le lit aux mon­tants métal­liques

Une paren­thèse s’est ouverte dans la vie ordi­naire dont on ne sait quand elle se refer­me­ra
si elle se refer­me­ra

L’esprit flotte au-des­sus du corps
la goutte qui tombe dans les veines scande un temps de pas­si­vi­té et d’attente
un temps inhu­main

Et puis il y a la nuit
la pen­sée s’affole tourne et retourne sur une même note d’angoisse
des lumières tremblent au loin der­rière la vitre sale
des phares tra­versent un espace auquel on n’a pas droit auquel on s’interdit super­sti­tieu­se­ment de pen­ser qu’on aura droit à nou­veau
parce qu’on est nu
qu’on a dépo­sé les armes du maquillage et du vête­ment de ville
parce qu’on se confond avec un numé­ro de chambre ou le nom d’une mala­die

Et puis il y a la nuit fan­geuse à tra­ver­ser et l’on atteint épui­sé la rive
bruits de cha­riots
odeur de café insi­pide
ersatz de vie

Ni les êtres qui lui sont le plus chers
ni les pro­jets aux­quels il croyait tenir ne rat­tachent le malade au monde
Il dérive au rythme lent du liquide qui s’écoule dans les tuyaux
Demain ne sera plus jamais un autre jour mais le même encore moins lumi­neux et plus vacillant

Et sou­dain elle pense au bain mati­nal l’été quand les tour­te­relles rou­coulent dans les pins et que les mouettes tournent en piaillant au-des­sus du bateau de pêche qui rentre au port
elle pense à la cha­leur des galets aux cris des enfants qui s’éclaboussent
au goût de sel sur la peau
et demain lui paraît loin­tain mais autre et elle sent le fil qui la rat­tache au monde.

Joëlle Gardes
Texte inédit pour Terres de femmes (D.R.)

 

Que peut-on dire quand un être aus­si plein de vie, cha­leu­reux et exi­geant, d’une telle com­pé­tence – si évi­dente qu’elle s’imposait d’emblée sans besoin de son auto­ri­té – et d’une par­faite dis­po­ni­bi­li­té, vient à dis­pa­raître ; alors que, bien que devant suivre un trai­te­ment médi­cal, jusqu’aux der­niers jours il a dis­pen­sé intel­li­gence et gen­tillesse, a par­ta­gé un tra­vail intel­lec­tuel et poé­tique de pre­mier ordre, a conti­nué de pro­duire et de tra­duire de la vraie poé­sie, la sienne et celle des autres ? Que tout est injuste sans doute, et injus­ti­fié, ce qui au demeu­rant est par­fai­te­ment tri­vial, inutile. Je n’étais pas pour elle un ami de longue date, mais j’ai su tout de suite que Joëlle Gardes nous fai­sait un vrai cadeau en deman­dant à se joindre à mon petit groupe de tra­duc­tion de l’italien, auprès de la Sorbonne Nouvelle (plus tard, elle nous a dit qu’elle était pro­fes­seur émé­rite à l’autre Sorbonne, Paris 4). Nos tra­vaux com­plexes de pra­tique-théo­rie tra­duc­tive, elle s’y est plon­gée aus­si­tôt, nous appor­tant – outre sa grande sen­si­bi­li­té lit­té­raire – quelques lumières sty­lis­tiques et gram­ma­ti­cales de fran­co­phone, ce dont nous avions bien besoin (ses fré­quents rap­pels à l’ordre sur l’ordre des mots, si fluc­tuant en ita­lien, ne sont pas près de s’effacer de nos mémoires) ; la métrique, l’un des fermes piliers de nos orien­ta­tions – et com­ment faire autre­ment, quand il s’agit par exemple des Chants de Leopardi ou de formes fixes employées par cer­tains contem­po­rains ? – ne la pre­nait certes pas au dépour­vu (rap­pe­lons, proches de Molinié, ses ouvrages sur rhé­to­rique et poé­tique). Elle tra­dui­sait du reste déjà de l’italien, nous ne le savions pas tous à vrai dire tout au début, en par­ti­cu­lier du jeune Tommaso Di Dio, chez Recours au Poème (où cha­cun s’en sou­vient bien), puis (avec moi) de l’un des plus mar­quants poètes ita­liens du début de ce XXIème siècle, Mario Benedetti. Par ailleurs, rejoi­gnant les inté­rêts de nombre d’entre nous (sur­tout Mia Lecomte), elle nous avait confié récem­ment qu’elle avait un livre de poèmes d’Edith Bruck, bilingue, qua­si­ment prêt chez un édi­teur fran­çais. Les plus jeunes cher­cheurs décou­vraient ain­si peu à peu com­bien elle, Mme Gardes Tamine, avait déjà à son actif.

Joëlle conti­nuait de venir sou­vent à Paris, entre autres bonnes rai­sons pour ses petits-enfants. Les séances du sémi­naire CIRCE étaient bien sûr ajus­tées en consé­quence. Mais nous avions aus­si l’habitude d’échanger idées, pro­po­si­tions et cri­tiques par voie élec­tro­nique, tant pri­vée que cir­cu­lant sur notre petite liste. L’un de ses der­niers mes­sages, de début juillet 2017, por­tait un très ordi­naire : « Cher J.C., voi­ci le der­nier texte [… des tra­duc­tions de Benedetti]. Je rentre du bain, un pur délice. Je pen­se­rai bien à vous cet après-midi [Séminaire Leopardi], avec regret. Amitiés ». Le trai­te­ment allait bien­tôt res­treindre ces sor­ties, mais jusqu’à la fin, encore une fois, l’activité intel­lec­tuelle et l’attention ami­cale ont conti­nué intactes aus­si bien pour son écri­ture que pour ses tra­duc­tions, que pour sa par­ti­ci­pa­tion à nos propres tra­vaux poé­tiques et uni­ver­si­taires. Le 13 sep­tembre, j’ai dû annon­cer la bru­tale nou­velle de sa mort à notre « com­pa­gnia pic­cio­la », alors que cha­cun se réjouis­sait d’imminentes retrou­vailles, autour de Leopardi et de nou­veaux hyper-contem­po­rains : je reco­pie : – Elle a été pour nous un apport pré­cieux en tant que poète, tra­duc­trice, gram­mai­rienne.
Son nom com­plet, pour qui ne l’aurait pas su, était Gardes Tamine, uni­ver­si­taire de renom, mais sa modes­tie lui fai­sait sépa­rer tra­vaux scien­ti­fiques et poé­sie et/​ou tra­duc­tion. Elle a don­né récem­ment à notre revue DANTE un remar­quable article à pro­pos (et à par­tir) d’une nou­velle tra­duc­tion de La Comédie en vers, “Ô qui dira les torts de la rime” (Dante XIII, 2016-17) – vous pou­vez trou­ver cette publi­ca­tion sur les pré­sen­toirs de notre B.U. Son der­nier recueil : Histoires de femmes, des­sins de S. Lovighi Bourgogne, éd. Cassis Belli, Cassis, 2016.
Et vous pou­vez consul­ter faci­le­ment : http://​www​.joelle​-gardes​.com/. [J’apprends que cette grande amie a été inci­né­rée le len­de­main, dans l’intimité, à Aubagne ; à côté du cime­tière des Fenestrelles. Oui, “le temps a une façon de rire qui est répu­gnante”, F. Fortini].

 

– Lire aus­si, entre autres, l’hommage ren­du sur le site Fabula.

Jean-Charles Vegliante

Présentation de l’auteur

Joëlle Gardes

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle vit. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à Paris IV-Sorbonne. Elle est actuel­le­ment pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique. Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Depuis quelques années, elle se tourne vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle col­la­bore régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle est membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne.

Joëlle Gardes

© Photo Marie-Hélène Le Ny

www​.joelle​-gardes​.com

  • Un recueil de nou­velles, A perte de voix, a paru en 2014 aux édi­tions de L’Amandier.
  • Un recueil de poèmes en prose, Sous le lichen du temps, a paru en octobre 2014 aux édi­tions de l’Amandier.
  • Un roman, Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, édi­tions de l’Amandier, 2015

 

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