> Joëlle Gardes : traduire Tommaso di Dio – suivi de trois poèmes

Joëlle Gardes : traduire Tommaso di Dio – suivi de trois poèmes

Par | 2018-01-30T16:33:09+00:00 30 septembre 2017|Catégories : Essais & Chroniques, Joëlle Gardes, Tommaso di Dio|

 Nous vous pro­po­sons de décou­vrir trois poèmes de Tommaso di Dio, extraits de “Tua e di tut­ti”, pré­cé­dés de l’avant-propos au recueil, brillam­ment tra­duit par Joëlle Gardes, qui en parle ain­si que de son rôle de tra­duc­trice. 

Ce n’est pas tou­jours que les poètes sont les bons tra­duc­teurs. Il y a là un élé­ment dif­fi­cile à appré­cier qui joue : c’est l’affinité entre le poète tra­duc­teur et le poème tra­duit. Il faut qu’il y ait chez le poète qui tra­duit, vrai­ment, le sens de ce type de poème. Sinon, il a tri­ché, comme d’autres. Il ne suf­fit pas d’être poète pour tra­duire poé­ti­que­ment. Il faut encore être le poète de ce type de poème. 

Henri Meschonnic

 Tommaso Di Dio appar­tient à la tra­di­tion des poètes méta­phy­si­ciens, qui consi­dèrent que la poé­sie est « la perle de la pen­sée », selon l’expression de Vigny dans « La Maison du ber­ger », et que « toute poé­tique est une onto­lo­gie », comme le rap­pe­lait Saint-John Perse à pro­pos de Dante. Ils n’opposent pas la réflexion à l’émotion et récon­ci­lient la  rai­son avec le sen­ti­ment. La poé­sie est pour eux un exer­cice spi­ri­tuel, une médi­ta­tion qui s’élève de l’évocation des petites choses, de l’expérience, dit Tommaso di Dio à une réflexion sur l’Être, même si chez lui le mot ne prend pas de majus­cule : « la pen­sée de l’être /​ l’être sans nous » (ques­to essere /​ l’essere /​ sen­za di noi). L’expression est assez claire pour ins­crire la médi­ta­tion sous le signe de la perte, qui est d’abord perte de la langue de l’origine. Le mot « exil » n’est pas employé, mais d’une cer­taine façon, la concep­tion qui sous-tend ces poèmes est que nous sommes des exi­lés de l’Être, et le poète plus que tout autre, lui qui a conscience du fos­sé, de la fêlure, de la cas­sure qui nous sépare de la matrice, que ce soit celle de la mère, du lan­gage ou du monde. La langue que nous pra­ti­quons est une langue fausse (lin­gua fal­sa) qui nous ras­sure, mais dans les choses vives (le mot cosa est un des mots qui reviennent sou­vent, pour dire, comme Victor Hugo, l’immensité de la nuit qui nous entoure) pal­pite la langue de nos ancêtres, celle des Romains, celle de la jeune prin­cesse égyp­tienne momi­fiée à la belle bouche lacé­rée (lace­ra­ta bel­lis­si­ma boc­ca). La poé­sie doit être anthro­po­lo­gie, archéo­lo­gie, à la recherche des traces qui pour­raient nous per­mettre de décou­vrir la source mys­té­rieuse. Qu’il s’agisse de retrou­ver celles qui met­tront sur la piste du mal et du cri­mi­nel, ou de celles qui per­mettent de recons­ti­tuer l’Histoire, per­son­nelle ou humaine, peu importe, la démarche est la même : « remon­ter dans les veines les traces » (risa­lire per le vene le tracce). Comme la pel­le­teuse qui arrache la terre des murs (la sca­va­trice che get­ta la terre dai muri), l’expérience met à nu la « vie dans la vie » (la vita nel­la vita), la vie qui demeure, la vie réelle, dans sa dou­lou­reuse splen­deur : « cette /​ vie réelle enri­chie et flé­trie par le néant qui ne l’abandonne pas » (ques­ta /​ vita  reale più ric­ca e sgual­ci­ta /​dal niente che non l’abbandona). Nul ne détient la clef du mys­tère, ni nous, ni ceux qui nous ont pré­cé­dés : dopo o pri­ma, après ou avant, c’est tout un et c’est la même inter­ro­ga­tion sans réponse. C’est pour­quoi coexistent dans ces poèmes des réfé­rences à des poètes anciens aus­si bien que modernes, ou à des his­to­riens de l’Antiquité tel Tacite, à des épi­sodes de l’histoire romaine ain­si qu’aux guerres actuelles – l’Afghanistan –, à des faits tra­giques – une jeune ser­veuse assas­si­née, une fra­trie mar­tyre fusillée lors de la seconde guerre mon­diale sur une place où aujourd’hui des gamins jouent au bal­lon –, à des sou­ve­nirs de la vie per­son­nelle, l’anniversaire de la mère, la petite dame noire qui tente de se réchauf­fer, le jeune homme qui dis­tri­bue les jour­naux…

Le Je, tou­jours sous la menace du désordre et de la dis­so­lu­tion trouve une forme d’ancrage dans des pay­sages ou des lieux inté­rio­ri­sés : la cam­pagne, Milan, avec ses canaux assé­chés, ses places, son métro, sa gare, ses rues, et sur­tout l’appartement face à l’arbre dres­sé (L’albero che sale), l’arbre qu’il fau­drait écrire avec une majus­cule, tant il consti­tue un pilier face à toutes les dérives et les explo­sions.

Le temps érode les choses, déco­lore la chaise dans le jar­din aban­don­né. Un des mots qui reviennent tout au long des poèmes est celui d’« effa­cer », can­cel­lare. Mais sous ce que les sai­sons, les années, les siècles, ont recou­vert de leur patine, la vie elle-même grouille et la lumière qui s’éteint se retrouve (La luce si retro­va). C’est pour­quoi, en dépit de la nuit, en dépit des bêtes qui pleurent sans larmes, et du mono­logue auquel nous contraignent les morts, ce n’est pas le pes­si­misme et le déses­poir qui dominent. Le der­nier mot du recueil est d’ailleurs celui de « vie » (vita). La pré­sence recher­chée à tra­vers la mul­ti­pli­ci­té de l’expérience existe bel et bien, dans l’écorce de l’arbre, dans le visage de l’autre, dans sa peau qui res­pire sous les doigts…

Car la poé­sie de Tommaso di Dio, pour être phi­lo­so­phique, est tout sauf abs­traite. Une grande sen­sua­li­té la par­court, comme lorsque le contact avec la langue morte est décrit dans des termes qui évoquent une péné­tra­tion sexuelle :

laisse moi y enfon­cer
pétris­sant reins cuisses et poi­trine un poing
de joie ter­restre

 

che io vi spin­ga
bat­ten­do reni cosce e pet­to un pugno
di gioia ter­re­na

Notre époque est « sans remède » (sen­za rime­dio), dit le même poème, mais les hommes qui dorment pour l’éternité dans les prés sont grands, comme Crastinus, comme Germanicus et il nous suf­fit de fer­mer les yeux pour éprou­ver « l’immense gran­deur /​ des choses accom­plies » (l’immensa gran­dez­za /​ delle cose com­piute).

Le Je peut se sen­tir écra­sé, effa­cé par le pas­sé de l’humanité, frac­tu­ré, à dis­tance de soi, des autres, du monde – « Cet espace /​ entre eux et moi entre moi au-dedans de moi » (Quello spa­zio /​fra loro e me fra me den­tro di me) –, il lui est mal­gré tout pos­sible de conqué­rir une iden­ti­té dans l’expérience, dans l’humilité des tâches recom­men­cées : « Je marche j’avance. J’agis je parle » (Cammino avan­zo. Opero par­lo). Ou encore : « Maintenant /​ je m’arrête. Là où je suis. Je recom­mence » (Adesso /​ mi fer­mo Dove sono. Ricomincio). Nous recom­men­çons et la vie aus­si recom­mence. Nous n’avons d’autre but que la recherche elle-même, à tra­vers des tâches humbles et fon­da­men­tales, dont la plus essen­tielle est pré­ci­sé­ment de tou­jours cher­cher.

Une ten­sion par­court ain­si le recueil, entre le cri et l’apaisement, entre la révolte et l’acquiescement final. Elle se lit dans l’écriture elle-même, par­fois simple, ordi­naire,  par­fois tra­vaillée dans le jeu des ellipses qui effacent les verbes, les articles, et le vers libre qui peut cou­ler tran­quille­ment pro­jette sou­vent un mot ou un groupe dans des enjam­be­ments vio­lents. La ponc­tua­tion déso­riente, en par­ti­cu­lier quand elle sup­prime tout point d’interrogation, fai­sant des nom­breuses ques­tions des sortes d’appels sans réponse pos­sible.

 

Autant de défis aux­quels la tra­duc­tion, que j’aurais vou­lu fidèle au mot près, a dû se confron­ter. Même si l’italien et le fran­çais sont des langues voi­sines, il m’a fal­lu me résoudre à quelques trans­po­si­tions, à quelques modi­fi­ca­tions, en par­ti­cu­lier quand l’ordre des mots était en jeu. J’ai alors par­fois sacri­fié la mise en relief d’un terme à l’ordre rigide du fran­çais qui n’a pas la sou­plesse de l’italien. J’ai dû aus­si sou­vent me plier au rythme du fran­çais, lié à un accent de groupe syn­taxique, alors que l’italien a un accent de mot. J’espère tou­te­fois n’avoir pas tra­hi l’essentiel de ces poèmes, même si je ne sau­rais avoir la pré­ten­tion d’avoir été « le poète de ce type de poème ».

Présentation de la traductrice

Joëlle Gardes

Joëlle Gardes est née en 1945 à Marseille, ville près de laquelle elle vit. Universitaire, elle a ensei­gné la gram­maire et la poé­tique à l’université de Provence, puis à Paris IV-Sorbonne. Elle est actuel­le­ment pro­fes­seur émé­rite de cette uni­ver­si­té. De 1990 à 2010, elle a diri­gé la Fondation Saint-John Perse et a édi­té chez Gallimard les cor­res­pon­dances du poète avec Jean Paulhan et Roger Caillois. Sous le nom de Joëlle Gardes Tamine, elle a publié de nom­breux articles et plu­sieurs ouvrages sur le lan­gage, plus par­ti­cu­liè­re­ment dans les domaines de la rhé­to­rique et de la poé­tique. Tard venue à l’écriture, elle a com­men­cé par les mono­logues de théâtre (Madeleine B., édi­tions de l’Amandier), puis a publié plu­sieurs romans (der­nier paru, Le pou­pon, éd. de l’Amandier). Depuis quelques années, elle se tourne vers la poé­sie (nom­breux poèmes en revue, deux recueils publiés aux édi­tions de l’Amandier, Dans le silence des mots, 2008 et L’eau trem­blante des sai­sons, 2012). Elle col­la­bore régu­liè­re­ment avec des plas­ti­ciens et des pho­to­graphes. Elle est membre du comi­té de rédac­tion de la revue Place de la Sorbonne.

Joëlle Gardes

© Photo Marie-Hélène Le Ny

www​.joelle​-gardes​.com

  • Un recueil de nou­velles, A perte de voix, a paru en 2014 aux édi­tions de L’Amandier.
  • Un recueil de poèmes en prose, Sous le lichen du temps, a paru en octobre 2014 aux édi­tions de l’Amandier.
  • Un roman, Louise Colet. Du sang, de la bile, de l’encre et du mal­heur, édi­tions de l’Amandier, 2015

 

Autres lec­tures

Tommaso di Dio, extraits de Tua e di tutti, (la Tienne et à tous)

Traduction de Joëlle Gardes

Quella parte di silen­zio
che ci copre il viso. Il par­co
aper­to e nero in fon­do alla stra­da in fon­do alla stra­da
in fon­do alla cosa che fai. Sul tuo viso
c’è qual­cu­no che smette, all’istante
rompe un vetro, cade
un cie­lo addos­so alle pare­ti e tut­to
è tem­po feri­to, lim­pi­do
alone fra i capel­li, il ves­ti­to. Come taglia
ques­ta luce nell’erba e las­cia
soli nel dia­lo­go.

 

 

 

 

La cit­tà che splende. La notte.
Il vuo­to le strade. Gli ango­li sca­val­ca­ti
dal fia­to cor­to le poche
donne sui mar­cia­pie­di e sem­bra tut­to catrame
ques­to tem­po, sen­za rime­dio
sen­za soc­cor­so. Ma poi alti
sono gli uomi­ni che dor­mo­no sui pra­ti
e le pietre delle fon­tane, slab­brate
sono piene di muschi foglie ombre ed è notte però
il vuo­to, le strade. Lingua mor­ta
che nelle cose vive alber­ghi e las­ci
la tua cre­pa come uno stig­ma ; fa’ che io pos­sa
met­tere la tes­ta tut­ta den­tro
che io vi spin­ga bat­ten­do reni cosce e pet­to un pugno
di gioia ter­re­na.

 

 

 

La tes­ta che ora
vi si immerge ; nell’immagine tu sei
came­rie­ra di ven­tu­no al ban­cone del bar.
Occhi azzur­ri occhi bian­chi. Una mas­cel­la fuo­ri
posto ormai. Ma se poi noi
indie­tro risa­lia­mo ogni sca­li­no, dopo l’androne
la stra­da. Ma se can­cel­lia­mo la ser­ran­da
la mac­chi­na il tuo minu­to e l’alba
del­la cro­na­ca. La vita cosa è
che rima­ni così, imme­ri­ta­ta
negli sguar­di che hai dato a me
sco­nos­ciu­to fra tan­ti. Sono i mor­ti che ci ren­do­no
al mono­lo­go ; all’impossibile
sto­ria del vero.

Cette part de silence
qui nous couvre le visage. Le parc
ouvert et noir au fond de la rue
au fond de ce que tu fais. Sur ton visage
il y a quelqu’un qui s’arrête, à l’instant
brise une vitre, contre les murs
un ciel tombe et tout
devient temps bles­sé, lim­pide
halo entre les che­veux, le vête­ment. Comme tranche
dans l’herbe cette lumière qui laisse
seuls dans le dia­logue

 

 

 

 

L’éclat de la ville. La nuit.
Le vide les rues. Les tour­nants enjam­bés
le souffle court les rares
femmes sur les trot­toirs et elle semble toute de bitume
cette époque, sans remède
sans secours. Mais grands
sont les hommes qui dorment dans les prés
et les pierres des fon­taines, ébré­chées
sont pleines de mousses de feuilles d’ombres et pour­tant c’est la nuit
le vide, les rues. Langue morte
qui résides dans les choses vivantes et aban­donnes
ta fêlure comme un stig­mate ; laisse moi
y mettre la tête entière
laisse moi y enfon­cer en pétris­sant reins cuisses et poi­trine un poing
de joie ter­restre.

 

 

 

La tête qui main­te­nant
s’y plonge ; sur l’image tu es
une ser­veuse de vingt et un ans au comp­toir du bar.
Yeux bleus yeux blancs. Une mâchoire
dépla­cée désor­mais. Mais si nous
remon­tons chaque marche, après le cou­loir
la rue. Mais si nous sup­pri­mons la ser­rure
la voi­ture la minute déci­sive et l’aube
de la chro­nique. La vie c’est quoi
pour que tu demeures ain­si, immé­ri­tée
dans les regards que tu m’as adres­sés
moi un incon­nu par­mi tant d’autres. Ce sont les morts qui nous rendent
au mono­logue ; à l’impossible
his­toire du vrai.

 

Ces poèmes sont extraits du recueil Tua e di Tutti, La Tienne et à tous,
désor­mais introu­vable, publié en juillet 2015 par Recours au Poème édi­teurs. 

 

Présentation de l’auteur

Tommaso di Dio

Tommaso Di Dio, né en 1982, vit et tra­vaille à Milan. Il est l’auteur du recueil Favole (Transeuropa, 2009), pré­fa­cé par le poète ita­lien Mario Benedetti. Il a tra­duit une antho­lo­gie du poète cana­dien Serge Patrice Thibodau, publiée dans l’Almanaccho delle Specchio (Mondadori, 2009). Son second recueil Tua e di Tutti, est paru en 2014, aux édi­tions LietoColle, en par­te­na­riat avec le fes­ti­val de lit­té­ra­ture « Pordenonelegge ». Il col­la­bore à plu­sieurs revues, en par­ti­cu­lier Nuovi Argomenti et Atelier.
Tommaso di Dio
Tommaso Di Dio (1982), vive e lavo­ra a Milano. È autore del libro di poe­sie Favole, Transeuropa, 2009, con la pre­fa­zione di Mario Benedetti. Nel 2012 una scel­ta di sue poe­sie inedite è sta­ta pub­bli­ca­ta in La gene­ra­zione entrante, Ladolfi Editore, con la pre­fa­zione di Stefano Raimondi. Dal 2015 è mem­bro del comi­ta­to scien­ti­fi­co del­la labo­ra­to­rio di filo­so­fia e cultu­ra Mechrì. È giu­ra­to, per la sezione under 40, dei pre­mi let­te­ra­ri Premio Castello di Villalta Poesia e Premio Rimini. Nel 2014, esce il suo secon­do libro di poe­sie, Tua e di tut­ti, Lietocolle, in col­la­bo­ra­zione con Pordenonelegge, tra­dot­to in fran­cese da Joëlle Gardes per Recours au poème édi­teurs. Nel 2015 pub­bli­ca on-line la pla­quette Per il lavo­ro del prin­ci­pio, nata all’interno del pro­get­to “Le parole neces­sa­rie”, in col­la­bo­ra­zione con Il Centro di Poesia Contemporanea di Bologna e l’Ospedale Sant’Orsola. Nel 2017 è sta­ta pub­bli­ca­ta in tira­tu­ra limi­ta­ta la sua più recente, breve rac­col­ta : Alla fine delle favole, Origini edi­zio­ni, Livorno.

 

Autres lec­tures

Sommaires