> Entretien avec Louis Dubost, précédé d’une lecture de ses poèmes

Entretien avec Louis Dubost, précédé d’une lecture de ses poèmes

Par |2018-12-14T11:12:29+00:00 28 avril 2017|Catégories : Rencontres|

 

A force
de jouer à vivre

on n’écoute plus
le temps venir à soi

… « et le temps s’enfuit sans tour­ner la tête ».

Voici un recueil de quinze pages à peine qui tien­dra lieu de com­pa­gnon de route à beau­coup d’entre nous.

Le vers à l’amble calme, par­fai­te­ment, aborde le grand âge, le « bord de l’abîme ». Parfaitement, mais que veut-on dire par per­fec­tion ? sinon une adé­qua­tion entre le sujet et la langue pour le dire. Et ce rien en plus, le génie.

Les fêlures et le reflux
vous entraînent vers
les sources d’une exis­tence
aux trois-quarts par­cou­rue

Se pen­cher sur sa jeu­nesse est un exer­cice cou­rant, sou­vent dans le but de trans­mettre aux jeunes gens quelques recettes d’agitation. Là, c’est une autre offrande. Le poète veut-il retrou­ver quelque désert intact, une belle ruine ? non, un réel que  viennent mas­quer d’ordinaire les ramures généa­lo­giques. Lisons la suite :

en leur creux et reliefs
l’ossuaire natal
son silence
solaire.

 

Plus que jamais solaire, en effet, Louis Dubost n’est pas ingrat, ne reproche rien à cette longue vie qui lui a appris à vieillir. Ni recon­nais­sant, il regarde juste, d’un regard aigui­sé, jamais bles­sant.

Et puis, il y a mieux à faire que d’imiter Sénèque. Commencer par ne plus espé­rer don­ner un visage à ce qui n’en peut avoir et demeu­rer là « embru­mé de lumière ».
Mais sur­tout « attendre /​ intran­si­tif ».
Libéré des objets (directs ou indi­rects)

en peau de cha­grin
un peu plus recro­que­villée
sous le soleil tou­jours plus haut.

Chaque nou­veau jour est comme le der­nier mot du poème, il vient à point.

Éviter de dis­ser­ter trop pesam­ment sur ces pages si bel­le­ment et sim­ple­ment impri­mées au plomb, et libres d’être cou­sues par leur lec­teur en cas de grand vent. Il vaut mieux reve­nir aux poèmes, direc­te­ment, là, dans le soleil.

 

Trois questions à Louis Dubost :

 

— À la lec­ture de Fin de sai­son, je me demande où vont vos pen­sées, dans l’abîme ? vers le soleil ?

         Fin de sai­son ras­semble une bonne dou­zaine de poèmes tirés d’un ensemble en cours d’écriture sur le thème du « vieillir /​ mou­rir », ce qui n’est pas très ori­gi­nal compte-tenu de mon âge — cette année, j’arrive à l’âge de mon père lorsqu’il est décé­dé. Me voi­ci donc au bord de l’abîme (la mort) mais encore debout sous le soleil (la vie). Plutôt que res­sas­ser avec regret et angoisse le pas­sé (qui n’est plus), j’essaie d’envisager avec une séré­ni­té mini­male ce qui « est » à venir, le res­tant à vivre. Certes, la fin est iné­luc­table mais cette contrainte « méta­phy­sique » ouvre un espace de liber­té au poème : non pas un assem­blage de mots (inno­cents), mais un lan­gage qui ait du sens, qui pré­cise le sens de tout ce qui est la vie. Ce qui me pré­oc­cupe, ce n’est pas tant mou­rir que « ces­ser » de vivre : : tant qu’on peut par­ler ou écrire, on n’est pas mort. En ce sens, j’espère, comme tout jar­di­nier, une « belle » fin de sai­son ! Là aus­si, je n’invente rien, je m’inspire de quelques « éveilleurs de pen­sée » qui m’ont mar­qué, tel par exemple Épicure.

 

— Un petit tirage, soi­gné, pour qui écri­vez-vous ?

         Oui, c’est un sobre et beau petit livre, typo­gra­phié à l’ancienne et avec des pages non cou­pées. Il faut en féli­ci­ter le jeune édi­teur, Julien Bosc, dont le choix de la fabri­ca­tion des livres est à rebours des tech­no­lo­gies nou­velles, appa­rem­ment. Certes, un petit tirage (200 ex.), pas seule­ment modeste mais « hon­nête » : l’éditeur pro­met ain­si de trou­ver 200 lec­teurs, ce qui tout de même rend l’auteur un peu moins seul ! Dans ma vie anté­rieure d’éditeur, lorsqu’on me posait ce genre de ques­tion, je répon­dais que je savais faire 100 livres à 1000 ex., mais pas 1 seul livre à 100 000 ex. ! Au Phare du Cousseix, j’écris pour 200 lec­teurs, puisque telle est l’offre ; si la demande aug­mente, on peut tou­jours opé­rer un reti­rage !

 

— En tant qu’éditeur, vous recom­man­diez aux jeunes impé­tueux qui vou­laient à tout prix se faire impri­mer de com­men­cer par lire les autres poètes. Sans doute ven­diez-vous moins de livres « Au dé bleu » que vous ne rece­viez de manus­crits. Que vous ins­pire le fait que main­te­nant cha­cun puisse faire son livre sur inter­net ?

                  Lors de l’aventure du « Dé bleu », bon an mal an, je rece­vais envi­ron 500 manus­crits… Dont des romans, des nou­velles, des thèses de doc­to­rat, des recettes de cui­sine, etc. Et de la poé­sie dont les auteurs igno­raient mon cata­logue et les choix qui orien­taient ma pra­tique édi­to­riale. Ça m’a aga­cé et j’ai écrit une Lettre d’un édi­teur de poé­sie à un poète en quête d’éditeur (édi­tions Ginkgo) : elle n’a rien per­du de sa per­ti­nence et elle est encore dis­tri­buée en librai­ries : qu’on la lise ! Aujourd’hui, cha­cun peut publier un livre sur inter­net ce qui a des avan­tages : l’auteur a enfin son livre qui lui per­met d’exister ès-qua­li­té ; et c’est autant de manus­crits inop­por­tuns qui n’atterrissent plus chez les édi­teurs. Mais aus­si des incon­vé­nients : com­ment trou­ver des lec­teurs pour ce livre-bou­teille jeté dans les océans de la web-pla­nète ? Question récur­rente pour tous les « fai­seurs » de livres. C’est tout de même quelque part « des » lec­teurs qui « font » un écri­vain.

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