Gil Jouanard, DU BANAL A L’ORIGINAL, IL N’Y A QU’UNE ILLUSION

Par |2021-05-06T06:39:35+02:00 3 mai 2021|Catégories : Focus|

L’adjectif « banal », qui devient sub­stan­tif sous la forme de « banal­ité », désigne ce qui est ordi­naire, autrement dit commun.

Le four banal était, autre­fois, dans nom­bre de vil­lages tra­di­tion­nels, celui qui, n’étant nulle­ment « privé », ser­vait à l’ensemble de la com­mu­nauté, notam­ment pour y faire cuire, à tour de rôle, le pain ou les galettes. A l’origine, il était mis par le seigneur à la dis­po­si­tion des habi­tants de sa seigneurie.

Pris comme qual­i­fi­catif, il désigne ce qui ne mérite guère de con­sid­éra­tion. Un pro­pos banal ne for­mule que des idées ou des réal­ités de peu de sin­gu­lar­ité, donc, en fin de compte, de faible intérêt.

Ce qui a tou­jours dis­tin­gué les per­son­nages hors du com­mun, les héros par exem­ple, c’est qu’ils se situ­aient large­ment au-dessus des banal­ités courantes, de par leurs actes ou du fait de leurs propos.

Gil Joua­nard vous présente son ouvrage Les ros­es blanch­es aux édi­tions Phébus. Ren­trée lit­téraire 2016. Librairie Mollat.

Sans aller jusqu’à dire que le banal a mau­vaise presse, on con­stat­era  cepen­dant qu’il n’attire guère l’attention, et encore moins l’estime.

Pour­tant, Jean Siméon Chardin lui don­na des let­tres de noblesse si pres­tigieuses  que les alt­esses de son temps, telle la grande Cather­ine II de Russie, achetaient, et com­mandaient même, ses toiles exclu­sive­ment con­sacrées aux objets fam­i­liers de la vie la plus quo­ti­di­enne, notam­ment ceux de la cui­sine. Et Jean Fol­lain décer­na une indé­ni­able valeur poé­tique aux choses les plus sim­ples, tan­dis que Fran­cis Ponge prit leur par­ti dans un texte juste­ment fameux.

Pour Fol­lain, les clous du quin­cail­li­er « ful­gurent » sous l’action du soleil ; pour Ponge, la pomme de terre est le per­son­nage prin­ci­pal d’un poème haute­ment savoureux.

Ain­si, sans aller jusqu’à écrire un « éloge de la banal­ité », on admet­tra que celle-ci nous entoure et nous envi­ronne, nous nour­rit et peut aller jusqu’à nous plaire infin­i­ment. Ain­si, depuis mon enfance, où j’admirais le laguiole de mon grand-père lozérien, rien ne m’a jamais aus­si fort ravi le regard et le touch­er que celui qu’enfin je fus en mesure d’acheter à la coutel­lerie Calmels, dans cette bour­gade dédiée aux bovins aubra­cois. Mon laguiole, acheté à Laguiole, flat­te mes doigts quand je le serre avec volup­té dans ma poche droite, il réjouit mes yeux lorsque je tire sa lame ornée à sa charnière de la fig­ure styl­isée d’une abeille, puis lorsque je le referme d’un « clac » dis­cret et un peu sourd.

A pied dans le Bois de Païo­live avec Gil Joua­nard. Jean-François Païolive.

Je tiens pour avéré que sa prestance vaut large­ment celle du fleuret d’un escrimeur. Et du reste ce serait une arme effi­cace, capa­ble de percer à mort la poitrine d’Henri IV ou celle de César.

Bref, le banal, c’est la vie, telle qu’en elle-même elle n’a pas à se chang­er ni à jouer les fig­ures d’exception.

On mange dans une banale assi­ette, au moyen d’une fourchette ordi­naire ; on se cou­vre la gorge d’un cache-nez dépourvu d’originalité et l’on se chauffe les pieds avec de sim­ples chaus­settes qui nous sont plus utiles, en hiv­er, que ne le seraient des poulaines médié­vales ou les souliers de vair de Cendrillon.

Et si j’écris ceci, c’est en recourant aux ser­vices d’un bien mode cray­on feu­tre, qui fait aus­si bien l’affaire que mon sty­lo Mont Blanc, et use des mêmes mots dont celui-ci ferait usage, si je le dégainais avec prestance.

Car les mots, voyez-vous, sont ce qu’il y a de plus banal. On s’en sert sou­vent pour ne pas dire grand-chose de bien orig­i­nal car c’est en fait du plus banal que nous tirons la sub­stance de notre exis­tence de Pri­mate par­venu. N’oublions pas que l’Homo Sapi­ens fini­ra de la même façon que son cousin ger­main Chim­panzé, ou même que le ver de terre amoureux d’une étoile.

∗∗∗∗∗∗

Dès

Dès l’origine, ce que nous appelons « la poésie » (mais qui ne fut pas tou­jours désigné sous ce terme, qui vient du verbe grec ancien « poegn », « faire », « fab­ri­quer ») fut une façon d’user du lan­gage pour invo­quer les puis­sances supérieures, dis­ons-les « divines ») ou pour célébr­er les héros, les grands ancêtres  ou les puis­sants. Puis, au moyen-âge, sous l’impulsion des trou­ba­dours occ­i­tans et de leurs émules du nord de la France (trou­vères), d’Allemagne (Min­nesänger) et d’Italie (poètes du « dolce stil novo »), le lyrisme per­son­nel s’imposa, en con­cur­rence avec l’élégie, l’épopée, l’ode.

Elle vint émarg­er au ter­ri­toire de l’idéologie au XIXe siè­cle, véhic­u­lant idées et opin­ions, révoltes et reven­di­ca­tions, rem­plaçant l’héroïsme et la liturgie par le com­bat socio-politique).

Il y eut donc, prin­ci­pale­ment, une poésie amoureuse et une poésie guer­rière (Aragon par exem­ple s’illustra dans les deux genres).

De son côté, la civil­i­sa­tion chi­noise, sous l’influence du tchan boud­dhiste, s’attacha, dès le VII­Ie de nos siè­cles, a faire du poème (ain­si que de la soie peinte) le moyen artis­tique de man­i­fester le lien naturel qu’entretient l’être humain avec le « grand tout » uni­versel, ou si l’on veut avec la nature.

Avec Jean Siméon Chardin, la pein­ture antic­i­pa l’émergence d’un mou­ve­ment puis­sam­ment « réal­iste » d’objectivation, authen­tique « par­ti pris des choses », qui enfin fit son appari­tion, au vingtième siè­cle, avec des poètes, par ailleurs  aus­si dif­férentes entre eux que Ponge et Reverdy, Fol­lain et  Prévert,  Godeau et  Perec.

La vie quo­ti­di­enne prit enfin place au rang des « allumeurs de poésie », au rebours du sen­ti­men­tal­isme, de l’effusion, de la procla­ma­tion, de l’injonction, de l’invocation.

Gil Joua­nard, Celui qui dut courir après les mots, Phœbus.

Et c’est ain­si que, ce qui pour­rait être qual­i­fié d’ « éloge du banal » vint s’insérer dans ce tsuna­mi sen­ti­men­ta­lo-idéologique qu’avait été, par tra­di­tion, l’emphase poé­tique exclam­a­toire ou susurrante.

C’était une façon de remet­tre les pieds sur Terre, et sur la terre. Au beau milieu de la vie de tous les jours, c’est-à-dire par­mi nous…

(Avi­gnon, ce 26 févri­er 2021)

Présentation de l’auteur

Gil Jouanard

Bio-bib­li­o­gra­­phie de Gil jouanard

Né le 11 décem­bre 1937 à Avi­gnon. Après avoir été jour­nal­iste, puis adjoint à la direc­tion d’une société d’édition ency­clopédique, assura la direc­tion de l’action cul­turelle et de l’information du Nou­veau Théâtre Nation­al de Mar­seille (Cie Mar­cel Maréchal) ; créa ensuite une struc­ture d’action cul­turelle autour du livre, la fête du livre d’Aix-en-Provence ((puis prési­da Les Ecri­t­ures croisées), les ren­con­tres poé­tiques de la Char­treuse de Vil­leneuve-lès-Avi­gnon, le Cen­tre Région­al des Let­tres du Langue­­doc-Rous­sil­lon et la Mai­son du Livre et des Ecrivains à Mont­pel­li­er. Il a ini­tié de nom­breuses activ­ités autour du livre, de la créa­tion lit­téraire, de la poésie, dont plusieurs à l’étranger, et piloté la pre­mière expéri­ence de rési­dence d’écrivains à Vil­leneuve-lès-Avi­gnon. A col­laboré avec plus de mille écrivains, ain­si que, très sou­vent, avec des comé­di­ens comme Judith Magre, Edith Scob et Michael Lons­dale (lec­tures et un spec­ta­cle dont il fut l’auteur). Il prési­da la com­mis­sion Rési­dence d’écrivains au CNL, où il fut aus­si mem­bre des com­mis­sions « poésie » et « vie lit­téraire en régions ». Pré­side, depuis sa créa­tion, l’association des amis de Jacques Lacar­rière, Chemin faisant.

Il a pub­lié une quar­an­taine de livres, par­mi lesquels, chez Phébus, Un Nomade casanier, La saveur du monde, Moments don­nés, Les Ros­es blanch­es, Celui qui dut courir après les mots ; chez Verdier, Untel, Plutôt que d’en pleur­er, Mémoire de l’Instant, Le Goût des choses, C’est la vie ; à l’Archange Mino­tau­re, Les Sabots de sept lieues, Prague, Istan­bul, Venise, Du Livre et de la cul­ture ; chez Fata Mor­gana, Cela seul, Tout fait événe­ment, Un corps entier de songes, L’œil de la Terre, L’eau qui dort, Le moin­dre mot, Le Bois de Païo­live ; chez Seghers, Aires de tran­sit, à l’Atelier in8, La Boite aux let­tres de Palmyre ; aux édi­tions Iso­la­to, L’œil cir­con­spect, La plus belle eau, Dans le paysage du fond, aux édi­tions Ter­tium, De la Bal­tique aux Balka­ns, à l’Atelier des grames, L’Odeur verte, chez Jacques Bré­mond édi­teur, La veine ouverte.

Il a écrit des pré­faces, des intro­duc­tions ou des essais à pro­pos de Jean Fol­lain, Pierre Reverdy, Chardin, Bachelard, notam­ment, traduit Les Let­tres de Gour­gounel, de Ken­neth White et col­laboré à de très nom­breuses revues, dont la NRF, Les Cahiers du chemin, Argile, Faire Part, Siè­cle 21, Car­a­vanes, Action Poé­tique, Exit, Solaire, Sud…

Il fut égale­ment pro­duc­teur de plusieurs  émis­sions à France Cul­ture (sur la poésie clas­sique chi­noise, sur Bachelard, sur Fol­lain notamment)

Chez Phébus

Un nomade casanier, 2003
La Saveur du monde, 2004
Moments don­nés, 2005
Les Ros­es blanch­es, 2016
Celui qui dut courir après les mots, 2018

Chez Verdier

Untel, 2005
L’En­ver­gure du monde, 2001
Mémoire de l’in­stant, 2000
Le Jour et l’Heure, 1998
C’est la vie, 1997
Plutôt que d’en pleur­er, 1995
Le Goût des choses, 1994

Chez Fata Morgana

Jours sans événe­ment,
Un corps entier de songes, 1985
L’Eau qui dort, 1987
Le Moin­dre mot, 1990
Savoir où, 1992
L’Œil de la terre, 1994
Au Mara­mureṣ, en coll. avec Bernard Blangenois, 1996
Tout fait événe­ment, 1998
Le Causse en hiv­er, 1999
Cela seul, 2002
Le Bois de Païo­live, 2005

Aux édi­tions du Laquet

Les Arcs de Saint-Pierre, 2001
Mara­mures, ter­ra incog­ni­ta, 2002
Le Con­nemara, pays de l’imag­i­naire, 2002
Paris vil­lages, 2003
De la Bal­tique aux Balka­ns, 2013

Aux édi­tions de l’Archange Minotaure

Les Sabots de sept lieues, 2004
Istan­bul, 2005
Prague, 2005
Venise au clair obscur, 2006

Aux édi­tions Anatolia

Mar­seille revis­itée (avec le pho­tographe Bernard Plos­su), 2008

Aux édi­tions “Ate­lier in8”

La Boîte aux let­tres de Palmyre, 2009

Aux édi­tions Isolato

L’Œil cir­con­spect (à pro­pos de Chardin), 2009

La Plus Belle Eau, 2009

Dans le paysage du fond, 2013

Aux édi­tions Tertium

De la Bal­tique aux Balka­ns, 2013

Aux édi­tions du Chassel

Voy­age à Païo­live en Ardèche Mérid­ionale, de Véronique Gro­seil (dessins) et Gil Joua­nard, pré­face de Pierre Rab­hi, 2013 

Aux édi­tions AZ

Au fil des jours au gré du causse, 2019

Autres

Ban­lieue d’Aerea, Action Poétique/P.-J. Osw­alès-Avi­gnon, 2018d, 1969
Dia­clases, P.-J. Oswald, 1970
Poèmes her­cyniens, P.-J. Oswald, 1972
L’Ab­sent de l’indi­catif, Cham­bel­land, 1973
Hautes Chaumes, Les Amis de Méta­mor­phoses, 1975 — 2 burins de Patrice Jeener
L’Odeur verte, Ate­lier des Grames, 1980
Lisières, march­es et con­fins, Ate­lier des Grames, 1989
D’après Fol­lain, Dey­rolle, 1997
L’En­ver­gure du monde, Dey­rolle, 1996
Cré­pus­cule musi­cal, en coll. avec Colette Bour­guignon, Fil­igranes, 1996
Bon­jour mon­sieur Chardin !, Dey­rolle, 1994
Aires de tran­sit, Seghers, 1992
Sous la dic­tée du pays, Slatkine, 1982
Lente­ment à pied — à tra­vers le Gras de Chas­sagne, cahi­er Solaire no 33, 1981
Au fil des jours au gré du Causse, coll. « Les 4 saisons », Z4 édi­tions, 2019

 

mm

Gil Jouanard

Né le 11 décem­bre 1937 à Avi­gnon. Après avoir été jour­nal­iste, puis adjoint à la direc­tion d’une société d’édition ency­clopédique, assura la direc­tion de l’action cul­turelle et de l’information du Nou­veau Théâtre Nation­al de Mar­seille (Cie Mar­cel Maréchal) ; créa ensuite une struc­ture d’action cul­turelle autour du livre, la fête du livre d’Aix-en-Provence ((puis prési­da Les Ecri­t­ures croisées), les ren­con­tres poé­tiques de la Char­treuse de Vil­leneuve-lès-Avi­gnon, le Cen­tre Région­al des Let­tres du Langue­doc-Rous­sil­lon et la Mai­son du Livre et des Ecrivains à Mont­pel­li­er. Il a ini­tié de nom­breuses activ­ités autour du livre, de la créa­tion lit­téraire, de la poésie, dont plusieurs à l’étranger, et piloté la pre­mière expéri­ence de rési­dence d’écrivains à Vil­leneuve-lès-Avi­gnon. A col­laboré avec plus de mille écrivains, ain­si que, très sou­vent, avec des comé­di­ens comme Judith Magre, Edith Scob et Michael Lons­dale (lec­tures et un spec­ta­cle dont il fut l’auteur). Il prési­da la com­mis­sion Rési­dence d’écrivains au CNL, où il fut aus­si mem­bre des com­mis­sions « poésie » et « vie lit­téraire en régions ». Pré­side, depuis sa créa­tion, l’association des amis de Jacques Lacar­rière, Chemin faisant. Il a pub­lié une quar­an­taine de livres, par­mi lesquels, chez Phébus, Un Nomade casanier, La saveur du monde, Moments don­nés, Les Ros­es blanch­es, Celui qui dut courir après les mots ; chez Verdier, Untel, Plutôt que d’en pleur­er, Mémoire de l’Instant, Le Goût des choses, C’est la vie ; à l’Archange Mino­tau­re, Les Sabots de sept lieues, Prague, Istan­bul, Venise, Du Livre et de la cul­ture ; chez Fata Mor­gana, Cela seul, Tout fait événe­ment, Un corps entier de songes, L’œil de la Terre, L’eau qui dort, Le moin­dre mot, Le Bois de Païo­live ; chez Seghers, Aires de tran­sit, à l’Atelier in8, La Boite aux let­tres de Palmyre ; aux édi­tions Iso­la­to, L’œil cir­con­spect, La plus belle eau, Dans le paysage du fond, aux édi­tions Ter­tium, De la Bal­tique aux Balka­ns, à l’Atelier des grames, L’Odeur verte, chez Jacques Bré­mond édi­teur, La veine ouverte. Il a écrit des pré­faces, des intro­duc­tions ou des essais à pro­pos de Jean Fol­lain, Pierre Reverdy, Chardin, Bachelard, notam­ment, traduit Les Let­tres de Gour­gounel, de Ken­neth White et col­laboré à de très nom­breuses revues, dont la NRF, Les Cahiers du chemin, Argile, Faire Part, Siè­cle 21, Car­a­vanes, Action Poé­tique, Exit, Solaire, Sud… Il fut égale­ment pro­duc­teur de plusieurs émis­sions à France Cul­ture (sur la poésie clas­sique chi­noise, sur Bachelard, sur Fol­lain notamment)
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