> Jean-Albert Guénégan, Gardien de phare

Jean-Albert Guénégan, Gardien de phare

2018-01-29T12:39:54+00:00

 

Drôles de rap­ports
à la pointe de Pern.

L’océan ne veut rien épou­ser
tout façon­ner,
aucune union, pas d’aveu
même pas l’île à qui par­ler.
C’est un jour à tout noir­cir
duel sous la bou­cail.*
Les mouettes à bout de course
font de mau­vais rêves
en inter­ro­geant leurs ailleurs,
c’est la démence qui s’en revient.
Des mai­sons en marge du monde
rient à peine.
Au phare du Créach
je ne sens la vie
qu’à l’odeur du tabac de pipe,
là, on ne fait pas l’amour
et pour­tant… C’est de noces qu’il s’agit !
Ici la terre et la mer s’obligent
plus qu’elles ne s’aiment,
l’écume sous leur robe d’amants
ne scelle ni un des­tin ni un pacte
mais une fin
et le Finistère
aux doigts de pierre se découpe
se mau­dit encore,
tour­mente ses vio­lences
et cogne.
C’est à deve­nir pierre aus­si,
gar­dien, homme de rien, écor­che­rait
sa vie jusqu’au sang,
rem­part ultime
contre une déme­sure
qui ne prête que l’oreille.

 

Je suis homme hors du temps.

Sans ciel et sans terre
je rumine l’impasse des vents,
invente le sou­lè­ve­ment de l’océan.
Gardien de phare
de la tour de Bélem* à la Pointe-au-Père*
je ne me sou­mets pas
aux nuits que­rel­leuses
igno­rées des jours
ô légère musique des songes.
Homme clan­des­tin du large
bâton du Finistère
mêlé au car­can du néant
qui se signe,
il faut être de pierre
et non chan­teur d’opérette
pour résis­ter à tout,
à la mer toi­let­tée de mort.
Naître à quoi
quand elle se moque de la vie
et répand ses sangs
avant de boire ses légendes.
Renaître de quoi
quand l’immensité
à l’abordage de mes fièvres
s’installe à ma table,
qu’elle dit
mon heure va être der­nière.
D’un œil de chien bat­tu
d’une oreille à ne plus vieillir au pays,
par le rac­cour­ci de la terre à la lune
à tâtons je monte
avec le tour­nis des clins d’œil
vers la lumière des ver­tiges.

 

Autant de marches
que de jours dans l’année,
je pense que fina­le­ment
la mer va tout englou­tir.
Phare, pou­pée câline mais vierge
je me fais tout petit,
phal­lus de ma pâle muse,
phare Eiffel de mes angoisses
met­tant un point sur les i
de mes cahiers d’écolier
serait de ma paren­té.

 

Homme de soli­tude,

suis à l’écoute de mes insom­nies
quand elles usent mes draps
en veulent aux vents,
se cognent aux bou­gies
aux pul­sa­tions des nuits
à l’arc-en-ciel immo­lant mon silence
et qu’au matin cha­cun pour soi
et Dieu pour qui veut,
saou­lé de tics, tal­qué d’embruns,
boxé mis à terre ko
je bande ma soli­tude
au Golgotha de mon église.
Si loin sur l’horizon jamais appri­voi­sé
si haut et plus près des huées des cieux
cha­pelle pour sécher mes peurs,
me voi­ci la main sur le cœur
mis en croix
et ivre d’eau
à la ren­contre des cou­rants…

 

 

Homme des hau­teurs,
inac­ces­sible, insai­sis­sable,

je n’aime que par le sou­ve­nir.
Là-bas, se trouvent femme
tape-à-l’œil de mon amour
amis et mon enfance.
Toujours cette vaste plaine
m’assigne à rési­dence,
m’impose
l’océan le tête-à-tête
d’avec mon divorce de tout,
l’océan qui des­soûle ma mélan­co­lie
l’océan mes bou­teilles
océan deli­rium tre­mens de mes oublis
l’océan le mors à la houle,
l’océan le gros dos
de mon mal de terre,
mon sort qui torée l’océan
l’océan le brûle-gueule de mes pri­sons
l’océan trop et pas assez de paroles mais
que le vent soit avec moi !
Qu’il me rou­gisse
du vin de mes pen­sées
de mes peurs d’être le fils le père
et un cache-nez autour.
Qu’il dépu­celle les îles !
Océan, bain de mer
de ma renais­sance
béquille pour mon trèfle à quatre feuilles,
l’océan ma phi­lo­so­phie qui tourne en rond
ô ter­mi­nus de mes cent pas.
Dans mes jumelles l’océan
la vir­gi­ni­té de sa rage,
mon petit vélo qui roule
encore plus fou sans lumière
sur le pla­fond du gouffre noir.
L’océan les hasards de l’âme
l’océan, ban­co pour la belle étoile !
l’océan au chant du coq
océan me voi­ci inter­mit­tent de la vie
je ne pas­se­rai pas la nuit

océan chant du cygne de mon voyage
laisse-moi écrire des vers, océan
baro­mètre de ma plume,
océan des lugubres rumeurs
l’océan de mes balafres d’écume
l’océan de mes yeux en rut,
l’océan apo­théose
chef d’orchestre des embruns
sueur de mon bas de laine
sautes d’humeur de mes tem­pêtes
l’envers de mon atlan­tique
l’océan, caba­ret de mon ivresse,
lupa­nar !
l’océan ses char­nelles dents
mor­dant la cita­delle,
Créach, Kéréon,
La Vieille, Les Pierres Noires
Le Four, Armen
l’enfer des enfers
vos noms jaillis des messes des grands fonds.
Les bai­sers tatoués d’ici
ne se ren­contrent pas à terre
et je tiens debout
à la limite de l’humain
sans savoir que je suis immor­tel.

 

* terme oues­san­tin signi­fiant « la brume »
* Tour for­ti­fiée sur le Tage à Lisbonne
* Le phare de la Pointe-au-Père est situé dans
la région du Bas-Saint-Laurent au Québec.

Présentation de l’auteur

Jean-Albert Guénégan

Jean-Albert Guénégan, poète né à Morlaix, a publié :
  • Sans adresse, l’automne en 2012
  • Trois espaces de liber­té en 2011
  • Conversations à voux rom­pues avec Jean-Claude Tardif, édi­tés par Editinter.

Auteur éga­le­ment de livres d’artiste, Matins en 2012 avec Michel Remaud et des récits auto­bio­gra­phiques comme Dimitri et les livres en 2008. Anime des soi­rées poé­sie notam­ment en média­thèques et centres cultu­rels.

Jean-Albert Guénégan

Autres lec­tures

Sans adresse l’automne, Jean-Albert Guénégan

                  Jean-Albert Guénégan  sur la trace des dis­pa­rus       Sous le titre un peu énig­ma­tique Sans adresse, l’automne, Jean-Albert Guénégan publie un nou­veau recueil  [...]

Jean-Albert Guénégan, Poétique de la terre à la mer

A consi­dé­rer l’univers séman­tique pro­po­sé par le titre du recueil, Poétique de la terre à la mer, Jean-Albert Guénégan nous invite à un voyage, mais pas n’importe lequel. C’est dans le trem­ble­ment du [...]

X