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Les Cahiers du Sens : la colère

Par |2018-11-16T08:38:29+00:00 9 juin 2013|Catégories : Revue des revues|

Ce 23e volume de l’excellente revue Les Cahiers du Sens est cen­tré sur la colère, ce qui n’étonnera guère ceux qui connaissent Jean-Luc Maxence, lequel res­sent bien des colères légi­times devant l’imbécilité qui semble se déve­lop­per (sans cesse) ici et là. La revue est divi­sée en deux par­ties : une tren­taine de textes d’abord, répon­dant de diverses manières à la thé­ma­tique ; une antho­lo­gie per­ma­nente de poèmes, ensuite, comme chaque année, regrou­pant envi­ron 80 poètes. Ce numé­ro s’ouvre sur un texte… de colère, jus­te­ment, signé Jean-Luc Maxence, le genre de texte qui fait un bien fou, En domaine de poé­sie ma colère est tou­jours froide. Extraits :

« Depuis plus de trente ans, je connais la chan­son des « ego » en domaine de poé­sie. Sans m’appeler Charles Baudelaire, j’ai plus de sou­ve­nirs que si j’avais mille ans. Je ne confonds plus un bon jour­na­liste avec un poète, je sais qu’un roman­cier pris en fla­grant délit de pla­giat, en France, n’empêchera jamais le tri­cheur de demeu­rer rédac­teur en chef d’un maga­zine qui n’a plus rien de lit­té­raire à force d’être maf­fieux dans ses méthodes, je sais qu’être condam­né sans appel pour un recueil de poé­sie copié à par­tir d’un manus­crit reçu en lec­ture dans une mai­son d’édition (un comble !) n’empêche pas de gar­der son prix lit­té­raire, même en dépit de l’ampleur du désastre que sym­bo­lise la super­che­rie. Je sais que prô­ner la simple « lisi­bi­li­té » est jugé réac­tion­naire par les mili­tants furieux de la poé­sie de labo­ra­toire, je sais aus­si que l’attribution d’un prix de poé­sie, dans notre hexa­gone de jean-foutres de salon, n’est trop sou­vent que le résul­tat d’une bonne magouille mon­daine entre édi­teurs intou­chables ». On recon­naî­tra, selon ses habi­tudes, les uns ou les autres, on ver­ra des visages à droite ou à gauche, der­rière les mots de Maxence, à gauche sur­tout, d’ailleurs, c’est presque comique ce déca­lage qu’il y a, par­fois, entre les valeurs affir­mées et le quo­ti­dien concret (en « milieu » de poé­sie) des mora­li­sa­teurs. Cela res­sem­ble­rait presque aux emplois fic­tifs de la mai­rie de Paris sous Chirac. Plus loin : « Buvons, buvons, buvons aux divi­ni­tés qui n’existent plus ! Nous irons tous au para­dis. Ceci est mon tes­ta­ment phi­lo­so­phique. Pour le para­dis du Grand par­don. J’avale mon caté­chisme d’enfant et je sème ma rage blanche sur le pro­logue de Saint Jean. Je suis à moi tout seul la revanche de toutes les inqui­si­tions visant les poètes. J’avale de tra­vers le sens du monde ». Voilà qui détonne dans le consen­sus mou des mon­da­ni­tés contem­po­raines. Le poète, c’est aus­si un coup de gueule, un état de l’esprit. Merci à vous, Jean-Luc Maxence, de ce coup de gueule revi­go­rant.

Ce cahier consa­cré à la colère com­porte divers textes, je ne peux tous les évo­quer. Mon œil et mon inté­rêt on été plus par­ti­cu­liè­re­ment atti­rés par la « colère anthro­po­lo­gique » d’AxoDom, avec lequel nous serons, du moins sur ce point pré­cis, en accord : « Le monde est triste et cruel, c’est enten­du. Y insuf­fler sans relâche le poème est le seul moyen effi­cace qui nous reste de l’enchanter un peu ». Serons-nous aus­si en accord avec l’affirmation d’une néces­si­té de défendre « la place de la poé­sie en France » ? En appa­rence, oui ; qui ne serait… pas d’accord avec cela ? Cependant, tout dépend de ce que l’on entend par « la place ». S’il s’agit des pra­tiques ayant conduit au désastre actuel de cette poé­sie qui, deve­nue « milieu », se vit en France essen­tiel­le­ment entre poètes, non. Pas plus si cet appel pro­cède d’une confu­sion entre « la place » et « les places occu­pées ». Reste que le texte d’AxoDom est d’une vigueur bien­ve­nue. Un très beau poème de Laurence Bouvet vient après, une chan­son de l’arbre. Cela réins­talle dans le réel pro­fond : la vie se joue dans le chant de l’Arbre. Un mer­ci à Laurence Bouvet, mer­ci de nous rap­pe­ler ce fait essen­tiel et enra­ci­né. On retrou­ve­ra par ailleurs des chro­niques du bel aujourd’hui, signées Pascal Boulanger, chro­niques dont on peut aus­si lire quelques mor­ceaux d’architecture dans nos pages, puis Bruno Thomas avan­çant une colère qui nous est com­mune, colère noire, blanche, rouge. On ne mesure sans doute pas encore assez clai­re­ment ce que peut rece­ler une telle archi­tec­ture colé­reuse. Cela vien­dra.

L’anthologie de poèmes et de poètes donne à lire de bien belles choses, et là aus­si la modeste chro­ni­queuse doit choi­sir, on ne lui en vou­dra pas. Je retiens donc le poème de Salah Al Hamdani, et cet extrait :

 

Ici on ne voit rien d’autre
que la déso­la­tion
des hommes sans tra­vail
des hiron­delles qui ne tiennent pas en place
un ciel presque éteint
des nuages qui se penchent
et très loin en moi
ceux qui écorchent les rives du fleuve
les mots inutiles
qui effacent les traces des fusillés
tatouées sur des che­mins aban­don­nés
 

Les textes, ensuite, de Damien Guillaume Audollent, Matthieu Baumier, rejoi­gnant d’une cer­taine manière le chant de Laurence Bouvet, et ren­dant hom­mage à l’aventure poé­tique conti­nuée d’Olivier Rougerie :

 

Le ciel plante sa pierre
Sous l’œil du temps
Et fre­donne le chant
des arbres
 

Tout est immo­bile
Quand le monde se met
en mou­ve­ment

 

Jean-Marie Berthier, Dominique Boudou, L’Appel de Patrice Bouret :
 

Arrêtez les refrains du quo­ti­dien
Ils n’ont jamais eu cours dans ce loin­tain si bru­tal et si proche
 

Le temps des visions
Le temps de la lumière
Oui
L’appel inté­rieur vient de plus loin

 

Puis Michel Cazenave, Jean-Bernard Charpentier, un Alambic signé Marie-Josée Christien :

 

Le poème naît
après avoir été vécu
inten­sé­ment
 

À l’inverse
il arrive par­fois
que le poème
nous pré­cède
 

Seule l’essence
du des­tin
est réelle.

 

Un poème dédié à René Daumal. Cela fait sens.

Viennent ensuite les poèmes de Danny-Marc, Christophe Dauphin, Bruno Doucey (un poème/​lettre à FJ Temple), G. Engelbach, le corps pré­sent de Gwen Garnier-Duguy, et cette irrup­tion sal­va­trice d’un visage de femme sur la figure amie, Lionel Gerin, Kiko (« Un jour sans colère nous pour­rons par­ler d’humanité »), Jean-Luc Maxence en quête de para­dis, et puis… la beau­té sidé­rante de deux poèmes qui m’ont lit­té­ra­le­ment trans­per­cée, poèmes signés Mélodie Quercron, poèmes qui s’installent vio­lem­ment et pro­fon­dé­ment dans l’âme, du moins dans ce qui reste de la mienne.

Le « panel » est fort et beau, pas for­cé­ment sage, puisque on lira aus­si Jean-Yves Vallat, et Jacques Viallebesset, et son superbe « J’en appelle ». On peut d’ailleurs écou­ter ce poème ici, dans une lec­ture excep­tion­nelle :

https://​www​.face​book​.com/​p​h​o​t​o​.​p​h​p​?​v​=​6​0​7​0​3​2​7​6​9​3​2​4​749

Revue Les Cahiers du Sens, La Colère, n° 23, juin 2012, 270 pages, 20 euros. Direction : Jean-Luc Maxence et Danny-Marc. Editions Le Nouvel Athanor. 70 ave­nue d’Ivry. 75013 Paris. 

godme@​free.​fr

Site : www​.lenou​ve​la​tha​nor​.com

 

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