Lorsque Georges Perec fit ses débuts en 1965 avec Les Choses, ce roman attira immédiatement l’attention d’Eugen Helmlé, un traducteur allemand de neuf ans son aîné et, en véritable pionnier, toujours à l’affût de nouveaux talents. Il se mit à la traduction à sa propre initiative et réussit assez vite à intéresser un éditeur pour ce livre, couronné du prix Renaudot. Le seul qui s’opposa à la publication allemande fut Perec lui-même ― c’est que son père avait été tué au combat contre l’Allemagne nazie et que sa mère avait péri dans un camp de concentration.
Enfant de parents juifs, il n’était pas le seul après la Seconde Guerre mondiale à frémir d’horreur devant tout ce qui était allemand. Pourtant, lorsque Helmlé se rendit à Paris l’année suivante pour rencontrer Perec, une profonde amitié se noua, faisant d’Helmlé son traducteur attitré en Allemagne pour le restant de ses jours.
C’est également Helmlé qui suggéra à Perec d’écrire une pièce radiophonique pour la Saarländische Rundfunk, la radio sarroise. Le 17 mai 1967, Perec informa par courrier son traducteur qu’il voulait simuler le fonctionnement d’un ordinateur dans le traitement d’un poème, d’où le titre : La Machine. Cette idée s’inscrit pleinement dans le courant de l’OuLiPo – Ouvroir de Littérature Potentielle – dont Perec était à l’époque le membre le plus jeune. Au sein de ce groupe réunissant des hommes de lettres, des linguistes et des mathématiciens, l’objectif était de produire de la littérature à partir de la littérature, selon des contraintes nouvelles. Avec les mots du cofondateur Raymond Queneau :
Proposer aux écrivains de nouvelles « structures », de nature mathématique, ou bien encore inventer de nouveaux procédés artificiels ou mécaniques, contribuant à l’activité littéraire. Des soutiens de l’inspiration, pour ainsi dire, ou bien encore, en quelque sorte, une aide à la créativité. […] Une partie de notre activité est d’ordre historique, c’est-à-dire consiste à rechercher ce qui a pu se faire d’analogue dans le passé.

Georges Perec et Eugen Helmlé, La Machine, traduction et adaptation de l’allemand en français par Valentin Decoppet et Camille Bloomfield, maquette de Matthieu Becker, Le nouvel Attila, Paris, 2025. Prix : 21,50 euros.
On retrouve tout cela dans La Machine, de l’analyse arithmétique et des procédés mécaniques à une exploration du passé au sein d’une profusion de citations. Il n’est pas surprenant que Perec ait été séduit, voire guidé par le mot « Hörspiel ». En français, ce genre s’appelle de manière neutre « pièce radiophonique ». Or, dans le mot allemand résonne « Hör-spiel » (jeu d’écoute), voire « Ohr-spiel » (jeu d’oreille), et c’est précisément ce que Perec a réalisé dans La Machine : un jeu avec des contraintes qui aboutit à un « jeu pour les oreilles ».
Puisque la commande provenait d’une chaîne de radio allemande, Perec estima, pour plus de commodité, qu’il convenait de choisir un court poème allemand, en l’espèce sur le thème du repos. Helmlé proposa la seconde partie du « Wanderers Nachtlied » (Chant nocturne du promeneur) de Johann Wolfgang von Goethe, généralement publiée sous le titre « Ein Gleiches » (Même sujet), qui répondait parfaitement à ces critères. Dans La Machine, le poème se lit ainsi en français :
sur toutes les crêtes
la paix,
sur tous les faîtes
tu sentirais
un souffle à peine ;
en forêt se taisent les oiseaux,
attends donc, bientôt
tu te tairas de même.
Dans La Machine, Perec soumet ce poème de 1780 à l’analyse d’un ordinateur composé de trois processeurs, pilotés par une unité de contrôle. L’unité de contrôle émet des commandes, les processeurs les exécutent. En fait, Perec fournit les opérations à effectuer, mais Helmlé les réalisa en allemand sur le poème choisi, faisant de lui un co-auteur plutôt qu’un simple traducteur (une position que les traducteurs français, Valentin Decoppet et Camille Bloomfield, ont également adoptée). Il en résulte que l’original n’existe qu’en allemand. La pièce radiophonique fut diffusée pour la première fois le 12 novembre 1968 et connut un tel succès qu’elle est programmée presque chaque année depuis un demi-siècle. Elle est aussi accessible sur YouTube.
* * *
La machine suit quatre protocoles successifs. Le premier protocole comprend une analyse technique et numérique. Nous obtenons un relevé du nombre de mots et de pieds métriques, de la fréquence des lettres et de la répartition des signes de ponctuation.
Lors de ce premier protocole, à un certain moment, le poème de Goethe est lu à voix haute par groupes de un, deux, trois, quatre, huit, douze et vingt-quatre mots par les trois processeurs. Le choix de ces groupes se justifie par le fait que « Ein Gleiches» compte vingt-quatre mots en allemand, et que ce nombre est divisible par les groupes mentionnés. Si le poème avait compté vingt-trois mots, on se serait contenté des groupes de un et vingt-trois mots ; s’il en avait compté vingt-cinq, on aurait obtenu des groupes de un, cinq et vingt-cinq mots. Or, dans la traduction anglaise, parue dans le numéro 24 (printemps 2009) de la revue The Review of Contemporary Fiction, consacré à Perec, Ulrich Schönherr se fonde sur une traduction qui compte vingt-sept mots, mais il s’en tient servilement aux groupes de l’original. Le résultat est qu’à l’exécution en groupe de deux, il reste à la fin avec l’appendice d’un mot ; puis quatre, huit, douze et vingt-quatre, avec un groupe résiduel de trois. D’un point de vue du procédé, il aurait dû conserver des groupes d’un, trois, neuf et vingt-sept mots. Cette traduction anglaise illustre à quel point une traduction qui suit aveuglément l’original passe à côté de l’opération.
Les traducteurs français ne sont pas tombés dans ce panneau. Comme leur traduction de Goethe compte trente mots, ils ont appliqué des groupes de un, deux, trois, cinq, six, quinze et trente mots. Curieusement le groupe de dix manque ; en revanche on y trouve un groupe de quatre, alors que trente n’est pas divisible par quatre. Très astucieusement, les traducteurs ont doublé les mots « de même » dans la dernière ligne, une répétition significative qui en fait un groupe de quatre.
Puisque la pièce radiophonique implique des opérations sur un texte préexistant, on ne peut traduire mot à mot l’original allemand ― le procédé prime ici sur le résultat concret dans la langue originale1. Ainsi, l’une des commandes reprend un procédé oulipien des plus connus, l’opération n+x, qui est longuement abordé dans le deuxième protocole. L’opération n+x consiste à remplacer les mots de l’original par les mots qui se trouvent x mots plus loin dans un dictionnaire. Bien entendu, cette opération est effectuée en allemand à partir d’un dictionnaire allemand, en français à partir d’un dictionnaire français. Se basant sur « le grand dictionnaire latin Olivetti » (dictionnaire Latin-Français), pour n=5, cela donne en remplaçant les substantifs :
sur toutes les crevasses
la palestine
sur tous les falots
tu sentirais
un soufre à peine
en forge se taisent les oisivetés
attends donc bientôt
tu te tairas de même
Dans ce même protocole le poème est analysé et reconstruit par le biais d’autres opérations, linguistiquement et sémantiquement.
Georges Perec lit quelques extraits de Je me souviens.
Le chant nocturne se transforme en question et réponse, est sujet à la négation, à la substitution sonore, au paragramme, à la permutation, et cetera. Pour le mot « forêt » l’opération de proverbialisation donne le résultat suivant :
la nuit toutes les forêts sont grises
long comme un jour sans forêts
toutes les forêts mènent à rome
Autre exemple où le respect du procédé est indispensable : lors du troisième protocole, Goethe est associé à toutes sortes de noms et de concepts ayant trait à sa biographie, ordonnés selon l’ordre alphabétique. On obtient ainsi « Goethe + a », « Goethe + b », « Goethe + c », et ainsi de suite pour l’alphabet complet. Or, « goethe und die ehe » est traduit par « goethe et le mariage », ce qui fait passer la traduction de « Goethe + e » à « Goethe + m ». Ici, on traduit d’abord tous les noms et concepts, puis on les réorganise selon l’ordre alphabétique.
Le quatrième et dernier protocole donne une explosion de citations dans la littérature de tous les temps, de tous les pays et de toutes les langues. Ceci est de nouveau très perecquien, puisque l’auteur a fait de la citation un véritable art, ainsi la postface à La vie mode d’emploi (1978) recense pas moins de trente auteurs cités.
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Interrogé sur ses souvenirs de travail en studio, Johann M. Kamps, alors dramaturge des pièces radiophoniques à la Saarländische Rundfunk, répondit :
C’est difficile à imaginer aujourd’hui : en 1967, lorsque Georges Perec nous présenta l’idée de sa première pièce radiophonique, nous n’avions aucune expérience pratique des ordinateurs ; en effet, les ordinateurs tels que nous les utilisons aujourd’hui au travail ou à la maison n’existaient tout simplement pas.
La Machine est donc une simulation du fonctionnement d’un ordinateur. À l’instar d’Eugen Helmlé, les « traducteurs » ont dû effectuer tout le travail soi-disant technique manuellement et ils l’ont fait brillamment. Je suppose qu’un programmeur d’ordinateur actuel serait capable de couler les opérations de Perec en une série de logarithmes applicables à n’importe quel poème. Et de fait, Valentin Decoppet et Camille Bloomfield ne se sont pas arrêtés à cette simulation de 1966/67, ils ont poursuivi l’exercice dans une mise à jour de la machine, en lâchant les protocoles de Perec sur le poème « Chanson d’automne » de Paul Verlaine. Avec les moyens de 2024, les trois processeurs sont devenus trois intelligences artificielles, à savoir : Poly, Turing et E‑zy ; l’unité de contrôle est devenu l’Internaute, « un être humain qui aura à l’avance déterminé les opérations qui doivent être réalisées par son outil ».
Saluons aussi le remarquable travail de Matthieu Becker au niveau de la maquette et de la mise en page.
Jan H. Mysjkin a traduit Die Machine en néerlandais en 2019 aux éditions Vleugels, Bleiswijk, Pays-Bas.
Note
Qui était Georges Perec ? : Archive INA • Qui était Georges Perec ? Le Belleville de Georges Perec, Georges Perec “La vie mode d’emploi”, Georges Perec, La vie mode d’emploi, images d’archive INA Institut National de l’Audiovisuel.
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