Lors d’un entretien que Michèle Finck m’a accordé le 17 décembre 2021, l’autrice reste profondément attachée à l’œuvre de Pierre Jean Jouve qu’elle considère comme fédératrice pour sa propre création et cet entretien me paraît revêtir un intérêt fondamental pour mieux comprendre l’œuvre d’une poète essentielle à notre paysage poétique contemporain.
Michèle Finck connaît en profondeur l’œuvre jouvienne et elle insiste sur trois points dont elle se sent particulièrement proche : la poésie et son lien à la musique ; la place de la poésie étrangère et de la traduction ; l’inconscient et la mystique. Le lien Eros et Thanatos qui la touche profondément dans les vers jouviens, requiert moins son intérêt dans les romans et peut même l’irriter à la longue :
Je ne saurais pas bien expliquer pourquoi. Peut-être parce que dans les poèmes, ce lien est souvent juste suggéré, alors que dans les romans il tend à m’apparaître plus lourd et pesant, trop insistant, voire fastidieux. Dans l’œuvre de Jouve, j’aime la diction (poèmes) plus que la fiction (romans). Et mon intérêt pour les romans a peu à voir avec les intrigues romanesques. Ce que j’aime, c’est quand dans l’horizontalité de la prose romanesque survient une brèche, une verticalité d’où monte soudain la voix du poème. Quand dans la prose s’ouvre la crypte du poème. Point n’est besoin à Jouve, pour ouvrir ces cryptes, de versification. La voix du poème hèle soudain le lecteur du tréfonds de la prose (Entretien avec Béatrice Bonhomme, 17 décembre 2021.)

Michèle Finck, Vivre, écrire : dialogues sur la poésie, Le Bateau Fantôme, août 2025, 174 p., 18 €.
Elle comprend la phrase poétique jouvienne comme un « phrasé », en termes de travail, exigeant de la matière sonore et rythmique de la langue. Le mot « rigueur », lui semble très juste à propos de la phrase de Jouve. Il y a même quelque chose de mathématique dans la phrase jouvienne, au sens où musique et mathématique sont consubstantielles :
J’aimerais, oui, dit-elle, être l’héritière de cette justesse dans la rigueur mathématique et musicale de la phrase de Jouve. Mais une héritière néanmoins critique vis-à-vis d’un certain danger inhérent à la phrase jouvienne : danger d’une phrase qui risque toujours d’être trop ouvragée, trop belle, trop musicale, par rapport au monde de la souffrance individuelle et historique qui est le nôtre aujourd’hui, et qui exige plus de pauvreté dans la langue, plus d’âpreté, de rugosité dans le travail de la matière sonore (Entretien, op. cit.).
Michèle Finck, musicienne elle-même et musicologue, pense qu’il existe certainement entre elle et Jouve une forme de filiation aussi forte que souterraine : « une filiation, explique-t-elle pour ainsi dire sotto voce et qui passe essentiellement par la question de la musique ». Ce qui la touche tout de suite dans cette œuvre, c’est la façon dont Jouve, parlant de son adolescence dans En Miroir, se place sous le signe d’un univers imaginaire sonore. Plusieurs phrases dans En Miroir comptent particulièrement pour l’autrice et elle les met en exergue : « De l’âge de douze ans à l’âge de vingt-cinq, j’improvisai sur le piano pendant plusieurs heures par jour »1. Pour Jouve, comme pour elle, dans l’enfance et l’adolescence, l’appel des sons plus que des mots a posé les prémisses de la vocation poétique. Ce qui la marque également, c’est que, dans En Miroir, Jouve se dise, à la fois Saül, le mélancolique, et David, le guérisseur :
Lorsque, après une grave opération subie à l’entrée de l’adolescence, je fus abattu par la crise dépressive pendant quelques années […] alors le développement de l’improvisation au piano fut considérable […]. Tel Saül écoutant la harpe de David, je me secourais moi-même.2
Ce dialogue, au plus profond de l’être de Jouve, entre Saül et David, la touche infiniment. Michèle Finck voit également ce qui pourrait ne sembler qu’une anecdote comme un véritable signe, peut-être de reconnaissance ou d’élection à travers le temps :
Il y a longtemps, j’ai déniché par hasard un exemplaire du Tombeau de Baudelaire, dédicacé par Jouve lui-même, avec son écriture fine et mauve pâle. Je me suis plu à croire que ce n’était pas le hasard mais le destin qui remettait dans mes mains ce livre de Jouve, soulignant par là quelque chose comme une filiation. (Entretien, op. cit.).
Cette filiation en passe entièrement par Yves Bonnefoy qui en est l’intercesseur :
Dès nos premières rencontres en 1982, Yves Bonnefoy a compris tout de suite l’importance du lien de la poésie et de la musique pour moi et m’a parlé de Jouve, que je ne connaissais auparavant que de nom. (Entretien, op. cit.)
Certaines citations du Nuage rouge de Bonnefoy consacrées à Jouve marquent ainsi Michèle Finck, en particulier celle où le poète de Douve comprend la musique pour Jouve dans son triple rapport fondamental à « l’éros », à « la mort » et à « l’art »3 :
Délivrant l’éros de l’esprit de possession, la mort de sa qualité négative, étant l’art délivré de soi, elle (la musique) rejoint quelquefois plus qu’aucun poème la présence – et Jouve l’a compris qui s’est laissé conduire par elle4.
La façon dont Bonnefoy s’est emparé, dans Le Nuage rouge, d’une citation d’En Miroir de Jouve pour la modifier, rapproche aussi Michèle Finck de Jouve. Je cite Yves Bonnefoy commentant la parole jouvienne : « Obtenir une langue de poésie qui se justifiât (je puis gloser : qui fît son salut) comme chant »5. De telles citations, redoublées par les paroles de Bonnefoy sur Jouve et la musique lors d’entretiens, ont fait que la poète s’est ensuite précipitée en librairie pour acquérir plusieurs œuvres de Jouve et les lire avec passion. Michèle Finck ajoute qu’elle partage la « distance »6 vis-à-vis de Jouve exprimée par le poète du Nuage rouge : « Profondément étrangère à Bonnefoy (et à moi-même) demeure la pensée jouvienne de la sexualité entachée des notions chrétiennes de « faute » et de « nature souillée »7. Par ailleurs, la poète est aussi marquée par un entretien qu’elle a eu avec Yves Bonnefoy, le 8 juin 1994 :
Si Bonnefoy m’a redit avoir accordé beaucoup de prix, à l’époque de Douve et de Hier régnant désert, au travail jouvien sur la matière sonore en particulier dans « Le Combat de Tancrède et de Clorinde », il m’a dit aussi avoir été « déçu » lorsque Jouve lui a déclaré faire désormais peu de cas de la tentative musicale à l’œuvre dans ce poème. Et lorsque dans mon premier livre de poèmes, L’ouïe éblouie, j’ai moi-même écrit un poème intitulé « Il Combattimento »8, j’ai pensé certes avant tout à Monteverdi mais aussi à ce que Bonnefoy m’avait dit de ce poème de Jouve. (Entretien, op. cit.)
L’écrivaine établit pourtant une différence entre sa propre réception de Jouve et celle vécue par Bonnefoy :
Je me risque à introduire aussi une différence majeure entre le rapport de Bonnefoy à Jouve et le mien propre : On peut sans doute parler, à l’époque de Douve, d’une fascination de Bonnefoy pour Jouve (et les critiques ont été quelques-uns à mettre en relief la parenté phonique de « Douve » et de « Jouve » qui m’avait frappée d’emblée). Pour moi, je crois qu’il n’y a jamais eu de fascination à l’égard de Jouve mais une admiration plus distanciée pour quelques grands textes et poèmes précis. (Entretien, op. cit.)
C’est avant tout l’intensité et la force du rapport entre poésie et musique que la poète retient de l’œuvre de Jouve :
Il n’a pas seulement parlé des relations entre poésie et musique, il les a incarnées au plus haut degré dans une langue poétique qui n’appartient qu’à lui. Il a créé dans la langue française, grâce à la musique, une langue étrangère inouïe jusque-là. Il ne s’est pas contenté de parler de la musique en poète averti mais il a travaillé, en particulier dans Don Juan de Mozart et Wozzeck d’Alban Berg, partition en main. C’est une exigence que j’ai cherchée à prendre en charge à mon tour, lorsque j’ai lu, partition sous les yeux et écoute de différentes interprétations dans l’oreille, ces deux œuvres jouviennes qui m’ont impressionnée d’emblée. (Entretien, op. cit).
Dans En Miroir, elle est passionnée par les pages liées à la musique de Mozart, indissociables de l’espace architectural de Salzbourg et d’un chef d’orchestre de chair et de sons (Bruno Walter, en 1935). En même temps, elle découvre les admirables poèmes de Jouve consacrés à la musique : les poèmes de Matière céleste (« Tempo di Mozart », de Kyrie (« Mozart dans la fosse commune »), de Mélodrame « (« Tombeau de Berg »), de Moires (« Lulu et « Chant de la terre » :
Je pourrais en citer d’autres qui m’émeuvent au plus profond. Par exemple ces vers du poème Mozart : « Il a plu, fin d’orage. O divine gaîté / Apaise ces gens aux yeux fermés dans toutes les salles de concerts du monde »9. Ou ce vers de « Lulu I » : « Pourvu que tout le son la creuse du dessous ».10 Je me suis souvenue de ces poèmes de Jouve dédiés à Lulu, cette « fleur du mal »11 , quand j’ai écrit, dans Sur un piano de paille12 (Entretien, op. cit).
La poète est également sensible au poème de Jouve dédié à l’une des dernières œuvres de Berg : le concerto pour violon dit « A la mémoire d’un ange », qui commémore la fille morte d’Alma Mahler. Ce qui l’émeut particulièrement, c’est l’intrusion du choral de Bach « Es ist genug » dans la partition de Berg et dans le texte de Jouve (« Seigneur c’est assez ») qui élargit la mémoire musicale du poème et resserre les liens entre la musique et la prière, soubassement de l’œuvre de Jouve : cette consubstantialité de la musique et de la prière, elle la ressent elle-même avec intensité, et elle travaille ses propres poèmes. D’ailleurs, si elle a consacré le premier poème du premier mouvement de son livre La Troisième main (composé de cent poèmes dédiés à la musique) à la cantate de Bach Ich habe genug13, c’est avec la mémoire du moment où Jouve cite lui-même « Ich habe genug » dans « Mémoire d’un ange ».
Michèle Finck, Connaissance par les larmes, extraits lus par l’auteure, 2018.
Un autre poème de Jouve, qui compte beaucoup pour l’auteure, est « Chant de la terre »14, qu’elle entend toujours dans le diptyque qu’il forme, à ses oreilles, avec le poème d’Yves Bonnefoy « A la voix de Kathleen Ferrier »15, également dédié à « L’Adieu » du Chant de la terre de Mahler16. Elle se déclare extrêmement sensible au fait que Jouve ne commence pas ce poème par des mots, mais par une portée de notes : la lente descente en tenue de notes — mi ré / ré do — » inscrite sous le titre. Mais ce qui l’interpelle sans doute le plus dans ce poème, c’est la rivalité jouvienne avec la musique qu’on entend en sous-œuvre et qui l’a laissée stupéfaite. Tout semble se passer comme si les quelques notes terminales du Chant de la terre atteignaient un absolu auquel Jouve sent qu’il ne peut pas se hausser, même dans l’acception la plus forte de la poésie définie dans En Miroir : « Je proposai à la Poésie une catharsis de l’âme par son chant »17. Antécédence et préséance de la musique indissociables, dans ce poème « Chant de la terre », de ce que Jean Starobinski n’hésite pas, dans sa préface pour Œuvre18, à nommer « jalousie » à l’égard du musicien. Ainsi l’autrice nous explique :
J’ai eu la chance de pouvoir parler plusieurs fois avec Jean Starobinski19 de Jouve et la musique. Il n’est jamais parvenu à me rendre compréhensible la « jalousie » jouvienne à l’égard de la musique, face à laquelle je demeure sans voix. (Entretien, op. cit)
Certes, la double et insistante répétition du conditionnel passé (« J’aurais voulu ») est l’incarnation de cette douleur du poète devant la suprématie de la musique : « Ce contrepoint du malheur de la terre / (…) / J’aurais voulu l’avoir en ma création : / J’aurais voulu… » Les points de suspension qui suivent le conditionnel passé et qui déchirent le vers en son milieu soulignent l’intensité de la rivalité entre poésie et musique chez Jouve. La présence cachée et insidieuse du nom propre « Mahler » dans les soubassements du signifiant du vers (« malheur de la terre », « Mahler ») exacerbe encore la domination du « sphinx » mahlérien.
Là s’arrête la proximité mentale et sensible de Michèle Finck avec les poèmes de Jouve sur la musique. Il lui apparaît tout à fait impossible d’approcher son rapport à la musique en termes jouviens de « jalousie » et rivalité. Il lui semble qu’il y a, dans « Chant de la terre » de Jouve, ce qu’on pourrait appeler, avec les mots de Harold Bloom, une « anxiété de l’influence »20 vis-à-vis de la musique, qui lui reste totalement étrangère. Toutefois, Michèle Finck, mettant en perspective son propre travail, souligne, chez Jouve comme chez elle, ce lien natif entre la musique, la prosodie, le rythme :
D’ailleurs j’aimais quand Yves Bonnefoy mettait en relief la scansion des vers de Jouve. Par exemple, il aimait réciter un vers de « La femme noire » de Sueur de sang, en faisant ressortir l’accentuation : « Et le mauvais mari c’était moi encore ».
La poésie de Jouve, c’est pour moi avant tout une matière sonore et rythmique originale. J’avouerais même que je ne comprends pas tous les poèmes de Jouve. Cela ne m’empêche pas de les lire, toujours avec l’oreille, attentive avant tout à cette matière sonore et rythmique tout à fait unique dans la poésie française. Pour moi, la poésie est fondamentalement musique du sens. C’est même, selon moi, une définition de la poésie. Jouve est l’un des poètes qui a contribué à m’amener à cette définition : elle exige du lecteur-auditeur une ouïe grande ouverte. (Entretien, op. cit) .
On aura compris que la filiation de Michèle Finck à Jouve en passe par la musique et par l’intermédiaire de Bonnefoy. Pour la poète, dans ses deux essais sur la musique, Jouve n’est pas tant critique musical (malgré les notions musicologiques et techniques qui abondent) que poète. Elle lit Don juan de Mozart et Wozzeck d’Alban Berg comme des rêveries sur la musique, comme de longs poèmes en prose.
Par-delà son admiration au Don Juan de Mozart de Jouve, Michèle Finck prend cependant vis-à-vis de cette interprétation jouvienne quelques distances. Elle se sent quelque peu étrangère aux interprétations strictement psychanalytiques de Jouve pour qui la statue du Commandeur est à la fois la « messagère de la volonté divine »21 et l’incarnation du « père ». Elle est surtout éloignée de l’interprétation jouvienne de la figure maternelle : « une mère inaccessible que Don Juan veut posséder, et qui seule lui donnerait le calme et le repos »22. Elle se sent plus proche de l’interprétation de Mozart par Yves Bonnefoy, dans « Mozart en son point du monde »23, qui substitue à l’alliance jouvienne d’éros et thanatos une alliance entre éros et agapè.
Ce qui retient encore l’attention de l’écrivaine, c’est le lien de Jouve à l’opéra, dans l’acception définie au cours du chapitre « Opéra » de En Miroir, c’est-à-dire d’une intensification par le théâtre et la vocalité du rapport entre la poésie et la musique :
Lorsqu’un troisième terme est entré en jeu, l’action dramatique au théâtre, l’union de Musique et Poésie a pris des proportions entièrement différentes et s’est approchée d’un rapport parfait.24
Dès que, dans la poésie comme dans le roman, il y va d’opéra, la langue de Jouve se met à brûler. Et c’est cette incandescence qui touche la poète.
Nous traiterons, maintenant, d’un second point : le dialogue de Jouve avec les poésies étrangères, dialogue mis particulièrement en exergue par Michèle Finck, qui est, elle-même, comparatiste :
Avec la poésie anglaise qu’il a traduite. Michael Lonsdale, que j’ai rencontré en 1987–89, me disait que la traduction des Sonnets de Shakespeare par Jouve était de loin la meilleure, pour qui veut lire ces Sonnets à haute voix. Il m’en a expliqué la raison selon lui : les traductions des Sonnets de Shakespeare par Jouve sont les seules qu’on entend non seulement par l’oreille mais aussi par tous les pores de la peau. (Entretien, op. cit.).
Michèle Finck, germaniste, est également sensible au dialogue de Jouve avec la poésie de langue allemande, qui plus est avec la plus irrationnelle et hermétique : Hölderlin. Les traductions jouviennes des Poèmes de la folie de Hölderlin, même si elles tendent malheureusement à s’écarter un peu trop du texte original, se lisent parfois moins comme des traductions que comme des réécritures, ces traductions jouviennes de Hölderlin frappent par leur densité, leur musicalité, leur respect du profond secret inhérent à ces poèmes de la folie :
Enfin, je dirais que j’ai été très touchée par une remarque de Jouve au détour d’un « souvenir » recueilli dans Sacrifices. Parlant de Rilke, il écrit : « Nous avions quelque chose en commun »25. Moi-même très proche de Rilke, je suis sensible à ce « quelque chose en commun » entre Jouve et Rilke, qui résonne certainement aussi, dans son énigme même, à travers mes propres livres de poèmes. Je partage avec Jouve cette nécessité primordiale de sortir de la seule poésie française grâce aux lectures de la poésie étrangère et aux traductions. « En poésie », écrit Mandelstam, « les frontières nationales tombent (…) et les forces vives de la poésie se répondent d’une langue à une autre par-delà l’espace et le temps »26. Jouve le savait, et c’est aussi sa grandeur pour moi. (Entretien, op. cit.)
L’apport jouvien en ce qui concerne l’inconscient et son évocation inspirée retient également tout l’intérêt de la poète. Michèle Finck est ainsi frappée par la préface de Sueur de sang et par l’évocation si intense de l’inconscient : « Inconscient, Spiritualité, Catastrophe », dont certaines phrases sont restées gravées en elle. Elle attache, en ce sens, une importance particulière aux travaux de Jouve sur Baudelaire car ce dernier, qui tient la place d’une sorte d’inconscient du poète, lui semble avoir libéré en quelque sorte Jouve de sa fascination paralysante pour la musique et l’avoir fait accéder à la poésie :
Il m’apparaît clairement que c’est Baudelaire qui est seul parvenu à délivrer Jouve de sa fascination extrême envers la musique, capable de se renverser en « anxiété de l’influence » vis-à-vis de la musique. Le texte d’En Miroir le dévoile sans ambiguïté. Baudelaire permet de dépasser la rivalité entre la poésie et la musique, qui aurait pu tuer le poète en Jouve (Entretien, op. cit)
Michèle Finck est, enfin, touchée par le cheminement mystique de l’œuvre de Jouve, pensant particulièrement au poème « Mystique » de Sueur de Sang : « Finalement sous l’atroce bleu ciel / Face à face avec Dieu /(…)/ Et de tes yeux tombait la perle rose de la beauté »27. C’est ce mystère jouvien qui la fascine, « mystique » et « mystère » étant proches étymologiquement. On pourrait, dit-elle, placer en épigraphe des livres de Jouve l’assertion de Rimbaud dans « Parade » des Illuminations : « J’ai seul la clef de cette parade sauvage » :
L’hermétisme de Jouve n’est pas un hermétisme pour l’hermétisme, au sens où on peut parler d’art pour l’art. Si Jouve est parfois hermétique, c’est parce le sens de l’existence se dérobe à l’être humain et que la vie est semblable à un hiéroglyphe indéchiffrable. C’est parce que la vie est si mystérieuse que l’hermétisme de Jouve est indissociable d’une poésie du mystère, du secret, du silence, de l’exploration de la frange entre dicible et indicible (Entretien, op. cit.).
Chez Michèle Finck, l’importance de la poésie jouvienne, de sa rythmique et de sa musicalité est fédératrice tout comme son attrait pour la poésie étrangère et son passage par la traduction. Michèle Finck, avant tout poète, musicienne et comparatiste, se focalise sur la poésie dans ses liens à la musique et l’ouverture à d’autres langues. Pierre Jean Jouve, transmis par un intermédiaire, Yves Bonnefoy, joue ainsi, assez tôt dans la création de Michèle Finck, un rôle absolument déterminant et fécondant.
Pierre-Jean Jouve, Matière céleste dans Hélène, lu par l’auteur.
Notes
[1] Pierre Jean Jouve, En Miroir, Paris, Mercure de France, 1954, p. 18.
[2] Ibid., p. 19.
[3] Michèle Finck souligne : « Il faut rappeler brièvement le sens de l’opposition entre « l’art » et « la poésie » qui structure toute l’œuvre de Bonnefoy : « l’art » est pour lui solidaire d’une ontologie de la forme, d’un désir de production d’un objet verbal autosuffisant ; « la poésie », au contraire, se voudrait une ontologie de la « présence » qui excède les signes. »
[4] Yves Bonnefoy, Le Nuage rouge, Paris, Mercure de France, 1977, p. 264.
[5] Ibid, p.264.
[6] Ibid., p. 243.
[7] Ibid., p. 241.
[8] Michèle Finck, L’ouïe éblouie, Montélimar, Voix d’encre, 2007, p. 138–139.
[9] Pierre Jean Jouve, Les Noces, Œuvre I, in Œuvres complètes, Edition établie par Jean Starobinski, Paris, Mercure de France, 1987, p. 95–96.
[10] Pierre Jean Jouve, Moires, Œuvre I, o. c., op. cit, p.1045.
[11] Ibid. p. 1047.
[12] Michèle Finck, Sur un piano de paille, Lac Noir, Arfuyen, 2020, p. 133.
[13] La Troisième main, Lac Noir, Arfuyen, 2015, p. 13.
[14] Pierre Jean Jouve, « Chant de la terre », Moires, Œuvre I, o. c., op. cit., p.1062.
[15] Yves Bonnefoy, « A la voix de Kathleen Ferrier », Poèmes, Paris, Poésie/ Gallimard, 1982, p. 159.
[16] Michèle Finck a consacré une étude détaillée à ce diptyque. Voir son livre Poésie moderne et musique / ‘’Vorrei e non vorrei » / Essai de poétique du son,Paris, Champion, 2004, p. 281 – 310.
[17] Ibid., p. 42.
[18] Jean Starobinski, Préface à Jouve, Œuvre I, o. c., op. cit., p. XIX.
[19] Michèle Finck a rencontré Jean Starobinski en particulier lors des colloques annuels organisés par Yves Bonnefoy à la Fondation Hugot du Collège de France.
[20] Harold Bloom, The Anxiety of influence, A theory of poetry, Oxford University Press, 1973.
[21] Ibid., p.162.
[22] Ibid., p. 78.
[23] Yves Bonnefoy, « Mozart en son point du monde », Dessin, couleur et lumière, Paris, Mercure de France, 1995.
[24] Pierre Jean Jouve, En Miroir, o. c., op. cit., p. 185.
[25] Pierre Jean Jouve, « Souvenir », in Sacrifices, Montpellier, Fata Morgana, 1986, p. 55–57.
[26] Ossip Mandelstam, De la poésie, Paris, Gallimard, 1990, p. 146.
[27] Sueur de sang, in Œuvre I, o. c., op. cit., p. 274.
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