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Salah Stétié à la BnF

Par |2018-11-18T11:43:43+00:00 3 juillet 2013|Catégories : Chroniques|

Pendant de l’exposition qui vient de fer­mer ses portes au musée Paul Valéry, de Sète http://​www​.huf​fing​ton​post​.fr/​f​r​a​n​c​o​i​s​-​x​a​v​i​e​r​/​s​a​l​a​h​-​s​t​e​t​i​e​-​e​t​-​l​e​s​-​p​e​i​n​t​_​b​_​2​3​1​4​4​3​6​.​h​tml, la BnF accueillait Salah Stétié (http://​www​.salahs​te​tie​.com) au sein de la gale­rie des dona­teurs (jusqu’au 14 avril), à l’occasion de l’ouverture du Fonds Salah Stétié : manus­crits et cor­res­pon­dance, docu­ments et œuvres sur papier réa­li­sées avec de grands noms de la pein­ture contem­po­raine (Alechinsky, Tapiès, Ubac, Velickovic, Titus-Carmel, Hollan, Baltazar, etc.) sont offerts à la curio­si­té des visi­teurs qui peuvent, grâce à un sub­til jeu de vitrines, assou­vir leur appé­tence en plon­geant leur regard sur la genèse de cer­tains livres.
Point d’orgue de cette mani­fes­ta­tion, l’hommage qui s’est dérou­lé jeu­di 4 avril 2013 (http://​www​.bnf​.fr/​f​r​/​e​v​e​n​e​m​e​n​t​s​_​e​t​_​c​u​l​t​u​r​e​/​a​n​x​_​a​u​d​i​t​o​r​i​u​m​s​/​f​.​h​o​m​m​a​g​e​_​s​t​e​t​i​e​.​h​t​m​l​?​s​e​a​n​c​e​=​1​2​2​3​9​0​9​9​7​3​877), consa­cré à cette œuvre entiè­re­ment écrite en fran­çais, désor­mais incon­tour­nable, pour ne pas dire majeure. En atten­dant le col­loque qui se tien­dra à Beyrouth les 18 & 19 avril 2013.
Parallèlement, trois nou­veaux ouvrages viennent scin­tiller dans l’air déjà élec­trique, conduc­teurs d’émotions et de savoir, donc com­plé­men­taires, ponc­tuant cette arri­vée du prin­temps de la plus noble des manières. Délivrer la parole poé­tique dans la cla­meur des foules libé­rées des mor­sures de l’hiver est un acte d’amour qu’il convient de saluer. Merci à Salah Stétié d’ouvrir l’accès à d’autres miroirs. Une poé­sie en réver­bé­ra­tion de l’histoire lit­té­raire qui se com­plète chaque jour. Un idiome qui enri­chit le verbe fran­çais, cajo­lé dans l’écrin d’un livre impri­mé sur vélin de Byblos.
D’une langue, estam­pillé par la griffe de Tapiès, s’ouvre sur l’idée du Non-Où pour bien impri­mer qu’ici il ne sera ques­tion que du feu de l’amour, ce songe après lequel nous cou­rons comme mort de soif après sa bou­teille. L’amour en fris­sons de désir ou d’espoir, en pluie de décep­tions, l’amour repous­sé et tou­jours recher­ché. "L’amour [qui] est pour l’individu une émi­nente occa­sion de mûrir, de deve­nir quelque chose en soi-même, de faire de soi un monde, un monde en soi pour le pro­fit d’un autre, c’est une grande et une immo­deste exi­gence qu’on adresse à l’autre, qui l’élit entre tous et l’ouvre à de vastes des­seins", rap­pelle Rilke dans ses Lettres à un jeune poète, que Salah Stétié ne man­qua pas de lire et relire en son temps…
Fidèle par­mi les fidèles à la langue fran­çaise, Salah Stétié ren­ver­sa le souffle de sa culture orien­tale au miroir de l’appel mater­nel de l’arabité, pour aller concas­ser les mots de Voltaire en ouvrant grand la voi(e)x d’un res­sen­ti per­son­nel dépas­sé pour embras­ser toutes les cultures dans un seul et même idiome. Poète de l’amour, Stétié œuvre­ra pour décli­ner la dia­lec­tique du désir dans le désert de la langue par lui enfin enri­chie. Toutes les varia­tions seront convo­quées, à défaut inven­tées, pour livrer à la criée cette langue unique faite sienne depuis l’enfance, coup de foudre pré­coce sous le soleil du Liban…
Une langue fran­çaise qui est sau­vée, en quelque sorte, sou­li­gna le "tout-jeune" aca­dé­mi­cien Michael Edwards (http://​aca​de​mie​-fran​caise​.fr/​l​e​s​-​i​m​m​o​r​t​e​l​s​/​m​i​c​h​a​e​l​-​e​d​w​a​rds), par l’apport des étran­gers qui viennent écrire en fran­çais et qui, appre­nant cette langue, s’emploient à la déplier pour déni­cher des espaces nou­veaux entre le dif­fi­cile et le pos­sible. En cela ils par­ti­cipent à l’enrichir sans la per­ver­tir.

Larme

L’air est au fond de l’air avec la longue feuille
Touchée par le cris­tal de la sai­son
Longue sai­son de l’air par­mi les longues feuilles
De l’arbre, en par­tage avec l’enfant
L’agneau dans le rayon­ne­ment de l’esprit
Domine, le regard de l’air le regarde,
L’enfant avance dans l’esprit vers la nuit
Et le jas­min du soleil le décou­ronne
L’enfant gran­dit dans l’air sou­dain gran­di
Sur un che­min, larmes gelées qui brûlent,
La corne de la lune au théâtre des arbres
Promène, un peu de sang aux doigts, l’enfant

Parcourant la trame comme vaga­bond la steppe ennei­gée, le poète fri­go­ri­fié sai­si­ra le feu dans le jar­din des soies confuses, balise de sur­vie, pour témoi­gner une fois encore, une fois de plus, que les dieux et les déserts ne peuvent fina­le­ment rien contre l’appel inha­bi­té des colombes. Papillon d’un songe, ce chantre du vers libre ira dans les gly­cines en che­veux d’abandon pour ques­tion­ner, une fois encore, l’eau froide gar­dée, s’y abreu­ver et goû­ter au délice d’une renais­sance.
Le lec­teur décou­vri­ra cette ques­tion d’infini por­tée par une langue musi­cale d’images pro­je­tées dans nos cœurs, esto­macs noués, yeux humides, ape­san­teur vain­cue : on lit Salah Stétié sur un nuage, en ape­san­teur.

"Nous habi­tons des mys­tères, nous sommes des mys­tères et le plus grand mys­tère est la langue", rap­pe­la Salah Stétié à la tri­bune du Petit audi­to­rium de la BnF, insis­tant sur la quête de cette dif­fi­cile union entre ce que le poète veut for­mu­ler et ce qu’il par­vient à for­mu­ler. Car la poé­sie est recherche de signes, de sens et donc de la vie dans sa dimen­sion humaine. Le poète puise dans les signes avant-cou­reurs la force dont il se sai­sit pour bra­ver le jeu de la contra­dic­tion dans la construc­tion du poème et appro­cher au plus près la ten­ta­tion de dire l’innommable.

Annonce

Offrande à mon cœur d’un jar­din
Par amour de la véri­té des arbres
Par désir de leur conta­gion
Sous le nuage qui dra­gonne
Pauvre feuille
Tu pro­tèges une pal­pi­ta­tion d’insecte
Saveur des hommes. Chaleur des femmes.
La pla­nète au soleil
La terre et ses grands vents pour l’accrocher aux fers
Qui sont rameaux, qui sont naseaux des purs che­vaux
– Celui qui l’oubliera sera per­du

Toujours en ques­tion­ne­ment, Salah Stétié se fit accom­pa­gner de Gilles du Bouchet qui pei­gnit Une rose pour Wâdi Rum, pierre d’angle d’un fini actif qui ouvre à l’indéterminé comme pour rap­pe­ler que l’entrée de la cou­leur dans la ville est un leurre : l’œil satu­ré de lumière ne sau­ve­gar­de­ra, au final, qu’un binôme noir ou blanc, noir et blanc, que l’esprit brouille­ra en d’infimes lavis de gris pour rap­pe­ler que l’âme pré­do­mine à la vie. Et ce sera dans ce sub­strat inha­bi­té qu’ira se loger la poé­sie, en prose, illi­mi­tée comme le désert, là où se retire Dieu, en ouver­ture d’un livre au for­mat à l’italienne.

Mais il y a aus­si Rembrandt et les Amazones qui tient dans la main, petit livre de com­pa­gnon­nage qui doit demeu­rer dans la poche du voya­geur, sur­tout s’il lui prend d’aller visi­ter les musées de Hollande. Guide spi­ri­tuel et gogue­nard, les feuillets ren­ferment des clins d’œil et des idées, le cock­tail idéal pour apprendre plus sans en avoir l’air, et voir alors autre­ment cet éton­nant pays sous la mer qui dépo­sa au pied du monde par­mi les plus grands peintres de tous les temps. Mais les Pays-Bas ce sont aus­si le héron et le hareng, Vermeer et Baudelaire, Amsterdam et les tulipes… Foison d’images réin­ven­tées pour l’occasion sous la plume alerte et guille­rette d’un poète à l’écoute d’un monde par­ti­cu­lier dont il nous donne à appré­cier les codes. À nous d’en déjouer les secrets pour nous plon­ger avec délice dans les rets de la ten­ta­tion oran­giste…

Enfin, somme des ques­tion­ne­ments et des révé­la­tions qui accom­pa­gnèrent Salah Stétié dans ses rela­tions avec le pour­quoi et le com­ment, béquilles du poète en face de sa véri­té, Sur le cœur d’Isrâfil enflamme l’esprit. Car cela semble si simple, si évident ain­si énon­cé. On croit côtoyer la pen­sée de Senghor, Bonnefoy, Valéry et la com­prendre, ruse du poète qui, sans lui, ne nous aurait pas per­mis de nous pen­ser si fin l’espace d’une lec­ture. Isrâfil est le plus puis­sant et le plus com­pas­sion­nel des archanges puisqu’il tient en per­ma­nence entre ses lèvres la trom­pette qui, lorsque l’ordre lui en sera inti­mé par Dieu, son­ne­ra la fin du monde, même celle des anges. L’écrivain qui nous écrit ici est-il d’aussi redou­table clair­voyance ? Se sachant tra­qué il avoue, donne à lire sa pen­sée écrite, ajus­tée. Oui, l’écrivain fabrique, tou­jours, une tapis­se­rie de ses propres lieux et se plait à éla­guer, adap­ter pour mieux réap­prendre les che­mins de l’innocence. Un texte est une forêt de pré­textes cer­ti­fie Salah Stétié qui sait per­ti­nem­ment qu’écrire c’est s’essayer à sor­tir de pri­son. Évasion cou­ron­née de suc­cès, ce qui laisse pré­sa­ger du meilleur à venir puisque pro­chai­ne­ment vont paraître les Mémoires du poète, dont le manus­crit est désor­mais sous l’œil pro­tec­teur de la BnF et les quelques pri­vi­lé­giés qui ont eu l’infime hon­neur de les lire n’ont de cesse d’en par­ler comme du Grand Œuvre.
 

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