Etre poète, c’est avoir un espace de créa­tion qui vous est pro­pre, une poé­tique inten­sé­ment réfléchie, c’est par­fois « vivre en poète » : il s’agit de présen­ter au monde une fig­ure dis­tincte. Il faut pour cela innover.

Y aurait-il dès lors quelque util­ité à se con­fron­ter aux grands esprits des siè­cles passés dont le con­tact puisse être une invi­ta­tion à se remet­tre en ques­tion ?  Une voix susurre qu’à toute époque – et encore plus, peut-être, dans les temps que nous tra­ver­sons – le temps qui reste est court et qu’il faut le con­sacr­er à la fréquen­ta­tion de grands prédécesseurs. Jeune ou vieux,  Picas­so copie et recopie Velasquez. Ici, l’inspirateur sera Kierkegaard.

Kierkegaard est con­nu comme philosophe et théolo­gien plutôt que comme poète. Cepen­dant sa réflex­ion ain­si que son écri­t­ure évo­quent à maintes repris­es la fig­ure du poète, le lieu de la poésie, la déf­i­ni­tion d’une poé­tique et ce qu’est vivre poé­tique­ment en décou­vrant dans son exis­tence les motifs, mais aus­si les mobiles, d’une poésie.

 Même si lui-même s’est abreuvé aux sources du roman­tisme, sa pro­pre recherche du vrai con­fère à sa vision de la poésie une tonal­ité moderne.

Por­trait du philosophe danois Soren Kierkegaard (1813–1855).
Dessin non daté de son frère.
Crédits : Get­tyGet­ty

Motifs romantiques, tonalité moderne

Que Kierkegaard s’inscrive dès ses débuts dans la lignée roman­tique, on en jugera par ceci :

Mon cha­grin est mon château, per­ché comme un nid d’aigles à la cime des monts, par­mi les nuages ; per­son­ne ne peut l’assaillir. C’est de là que je m’envole pour descen­dre dans la réal­ité et saisir ma proie. Mais je ne reste pas en bas, je rap­porte ma proie chez moi, et cette proie, c’est un motif que j’insère dans les motifs des tapis­series de mon château. Alors je vis comme un mort. Tout ce qui a été vécu, je le plonge dans le bap­tême de l’oubli pour l’éternité du sou­venir. Tout ce qui est fini et acci­den­tel est oublié et effacé ; Alors, je demeure comme un vieil­lard grison­nant, pen­sif, et j’explique les motifs d’une voix douce, presque chu­chotante, et à mes côtés siège un enfant qui écoute, bien qu’il se rap­pelle tout avant que je l’aie racon­té.1

Ce texte, qui a toute l’allure d’un poème en prose, est issu des Diap­salma­ta (Refrains de  psaumes)2. Le titre est sug­ges­tif : il évoque une com­po­si­tion qui serait une suc­ces­sion d’intermèdes et se tiendrait ain­si à la lim­ite de l’écriture et du chant. C’est par ce recueil d’aphorismes que s’inaugure la car­rière lit­téraire de Kierkegaard. Dès cet extrait, un terme retient l’attention, celui de motif. Qu’il soit pris au sens pic­tur­al d’ornement ou bien sous son accep­tion de phrase musi­cale, le terme sug­gère des dessins ou des schèmes dont la répéti­tion, même  irrégulière, assure l’unité de l’ouvrage. Rien n’est plus appro­prié que cette recherche de cohérence pour un recueil de frag­ments dont Kierkegaard affirme que leur suc­ces­sion tient au hasard et qu’ils peu­vent se con­tredire. Le terme de diap­salma­ta est en har­monie avec l’orientation d’une pub­li­ca­tion en deux par­ties dont la pre­mière est cen­sée avoir été trou­vée dans les papiers de A, ten­ant d’un mode de vie esthé­tique, tan­dis que la sec­onde, due à la plume de B, con­cerne l’éthique.

 

Le pro­pre du poète, selon l’extrait cité, est de rap­porter de ses ran­don­nées des motifs  et, inspiré par eux, de tiss­er ses tapis­series. Ceux qu’il énumère s’inscrivent bien dans l’imagerie roman­tique du poète mélan­col­ique vivant dans un décor goth­ique fait d’un château per­ché, d’oiseau de proie, de tapis­series. Ce sont des motifs énig­ma­tiques dont il con­vient de déchiffr­er le sens par une sorte d’alchimie « bap­tismale » qui sélec­tionne par l’oubli ce qui demeur­era dans le sou­venir – et que mène un dou­blon de vieil­lard grison­nant et de poète-enfant héri­ti­er d’Ossian. Alors celui qui dit « je vis comme un mort » est intro­duit dans « l’éternité du sou­venir ». S’accumulent ain­si des alliances de con­traires : vie et mort, aigle et seigneur, oubli et sou­venir, vieil­lard et enfant. Pla­nent des ombres d’oxymores, signes avérés d’une présence sacrée.

Soren Kierkegaard, What is the poet ? Khur­ram Ellahi (Social Scientist)

Le per­son­nage des Diap­salma­ta que Kierkegaard appelle A, affiche les traits dis­tinc­tifs du poète roman­tique : tour­ments dans le cœur, musique sur les lèvres. My sor­row is my cas­tle : son con­fi­dent le plus intime est sa mélan­col­ie (d’où il tire par­fois un sens cer­tain du comique). Tel Apis éclairé par la lune dès sa con­cep­tion, il se bat con­tre des fig­ures noc­turnes, pâles, exsangues. La topolo­gie roman­tique est ain­si sur­représen­tée, et ce jusqu’au goût de A pour le cor, évo­ca­tion moyenâgeuse. Du cor il retient, là encore, « ses motifs pleins de poésie » : l’intensité du son en sig­nale la dis­tance et obéit ain­si au pré­cepte de Novalis : « à dis­tance, tout devient poésie » ; de sur­croît, on n’est jamais sûr de tir­er du cor le même son, il est imprévis­i­ble comme se doit de l’être la voix du poète.

Out­re l’imprévisibilité des motifs, une autre chose donne à ce diap­salma une tonal­ité mod­erne, c’est la nota­tion « je m’envole pour descen­dre dans la réal­ité ». Or la réal­ité s’oppose au sou­venir et le sou­venir est néfaste. Qui s’enferme dans le sou­venir, on l’a vu, est tel un mort, déjà entré dans l’éternité : il est un mort-vivant. Une poésie fondée sur le seul sou­venir mythi­fie, mys­ti­fie  et s’épuise : « mon âme est atone et sans forces, (…) mon âme a per­du le sens du pos­si­ble »3. Au lieu d’être habité de tous les désirs que la vie sus­cite, l’esprit – par la force de l’oubli qui est la con­trepar­tie du sou­venir – se con­cen­tre sur le pre­mier désir, voudrait revenir à cet éden et s’y can­ton­ner. Le réel cède la place au rêve. Ain­si passe-t-on à côté de la beauté du monde et de sa réalité :

Le soleil brille, beau et gai, dans ma cham­bre ; la fenêtre de la pièce voi­sine est ouverte ; dans la rue, tout est tran­quille, c’est dimanche après-midi ; j’entends net­te­ment devant la fenêtre d’une cour voi­sine – la fenêtre où habite la belle jeune fille – une alou­ette lancer ses trilles ; là-bas, dans une rue éloignée, j’entends un homme qui crie pour ven­dre ses crevettes. L’air est très chaud, et pour­tant la ville entière est comme morte. – Alors, je me rap­pelle ma jeunesse et mon pre­mier amour – en ce temps-là, j’étais plein de désirs ; main­tenant, je ne désire plus que mon pre­mier désir. Qu’est-ce que la jeunesse ? Un rêve.4

L’intéressant : vérité de l’instant ou vérité dans la durée

Pour­tant un per­son­nage entend vivre poé­tique­ment, échap­per à la tutelle du sou­venir et trou­ver l’intéressant dans la vie qu’il mène. Tels sont ses mobiles. Par une sorte d’adieu au roman­tisme, il rejette toute nos­tal­gie. Il s’agit de Joannes, le héros du Jour­nal du séduc­teur. L’intéres­sant se situe à la fron­tière de deux modes de vie, l’esthétique et l’éthique.  C’est là que l’auteur du Jour­nal s’est fixé pour tâche de représen­ter le vécu en son point de plus haute ten­sion dra­ma­tique – et non dans sa durée. Son réc­it est rédigé « au sub­jonc­tif » en ce que, loin d’énoncer les choses telles qu’elles sont, il les plonge dans un bain d’irréalité ou d’incertitude. Ce que son écri­t­ure com­porte de poé­tique n’appartient pas stric­to sen­su à la réal­ité. Elle a néan­moins fort à faire avec elle ; car la vie réelle est là comme un stim­u­lant de l’exaltation poé­tique. Le monde de la poésie est pour lui celui du pathos – c’est-à-dire de la pas­sion douloureuse –, du verbe déchaîné et, s’il est dra­maturge, de l’arbitraire de la fiction.

Cepen­dant, écrit Kierkegaard, « la vérité dans la vie, le poète a le droit de la représen­ter, et il a rai­son de le faire. »Mais la dif­fi­culté est celle-ci : de même que la nature prend le plus court chemin pour nous impres­sion­ner par sa beauté, de même la représen­ta­tion artis­tique écourte pour nous les longueurs d’une chronique vraie afin de nous sat­is­faire au plus tôt du moment de son achève­ment. Plus grande est cette con­cen­tra­tion dans le moment, plus fort est son effet esthé­tique. Telle la nature soudain présente sous nos yeux, l’instant poé­tique  nous saisit tout entier ; d’où la hâte vers le moment de la pos­ses­sion.

Dans le domaine éthique toute­fois, la dif­fi­culté que ren­con­tre le poète à témoign­er du vrai tient à sa réti­cence à appréhen­der la durée. Tan­dis que le dra­maturge décrit l’orgueil à son point extrême, la con­stance de l’humilité sus­cite l’ennui. Ain­si en va-t-il de l’amour con­ju­gal en sa sta­bil­ité si on la com­pare à l’élan de l’amour roman­tique ; ou encore de la résilience en regard du courage plein de fougue. 

.

“L’Art dans ses rap­ports avec l’an­goisse”, analyse et débat avec Paul Ricœur et Jean Starobin­s­ki. Emis­sion Des idées et des hommes. Pre­mière dif­fu­sion le 0519/09/1953 — RTF. 

Si la poésie est bornée, c’est par son exi­gence d’intensité poé­tique ; elle demeure inca­pable de représen­ter ce dont la vérité est la suc­ces­sion tem­porelle. Ce n’est pas qu’elle ne puisse décrire fidèle­ment une suite de moments, mais elle ne pro­duit le max­i­mum de son éclat que dans la fulgurance.

Cepen­dant, écrit Kierkegaard, « la vérité dans la vie, le poète a le droit de la représen­ter, et il a rai­son de le faire. »Mais la dif­fi­culté est celle-ci : de même que la nature prend le plus court chemin pour nous impres­sion­ner par sa beauté, de même la représen­ta­tion artis­tique écourte pour nous les longueurs d’une chronique vraie afin de nous sat­is­faire au plus tôt du moment de son achève­ment. Plus grande est cette con­cen­tra­tion dans le moment, plus fort est son effet esthé­tique. Telle la nature soudain présente sous nos yeux, l’instant poé­tique  nous saisit tout entier ; d’où la hâte vers le moment de la pos­ses­sion.

Dans le domaine éthique toute­fois, la dif­fi­culté que ren­con­tre le poète à témoign­er du vrai tient à sa réti­cence à appréhen­der la durée. Tan­dis que le dra­maturge décrit l’orgueil à son point extrême, la con­stance de l’humilité sus­cite l’ennui. Ain­si en va-t-il de l’amour con­ju­gal en sa sta­bil­ité si on la com­pare à l’élan de l’amour roman­tique ; ou encore de la résilience en regard du courage plein de fougue. Si la poésie est bornée, c’est par son exi­gence d’intensité poé­tique ; elle demeure inca­pable de représen­ter ce dont la vérité est la suc­ces­sion tem­porelle. Ce n’est pas qu’elle ne puisse décrire fidèle­ment une suite de moments, mais elle ne pro­duit le max­i­mum de son éclat que dans la fulgurance.

Le poète : un être se portant aux confins

Ful­gu­rante, ne l’est-elle pas for­cé­ment dès lors qu’elle se doit de repro­duire l’instant, non plus seule­ment celui de l’émotion à son parox­ysme, mais l’instant décisif, celui de la rup­ture entre un avant et un après, ou encore celui d’épiphanies qui réori­en­tent le cours d’une vie ? Il n’y a pas tant d’évènements dans une exis­tence qui en changent le tracé. Pour les appréhen­der, il faut le courage de l’araignée quand, d’un point fixe, elle se pré­cip­ite dans le vide où elle ne peut trou­ver de point d’appui. Il en va ain­si du poète. Devant lui, con­stam­ment, un espace vide ; ce qui le pousse de l’avant, dit sans autre pré­ci­sion le per­son­nage A des Diap­salma­ta, est « une con­séquence située der­rière lui ». Est-ce dans un moment de ver­tige qu’il décide d’être poète – avec la ten­ta­tion démi­urgique que cette déci­sion charrie ?

.

.

Gilles Deleuze, sur l’acte de création

Son  saut dans le vide peut demeur­er stricte­ment esthé­tique : il peut être ten­té de « faire de sa vie une œuvre d’art »6. Ain­si voit-on ce poète esthète, d’une part chercher avant tout dans la réal­ité ce qui relève d’une jouis­sance esthé­tique et, d’autre part, faire de sa per­son­nal­ité une fig­ure esthé­tique dont il jouit, « totale­ment épris de soi-même ». C’est, note Kierkegaard,  « une man­i­fes­ta­tion du sujet débridé dans son néant, lui aus­si sans lim­ites ». Il peut dans cette exal­ta­tion ren­con­tr­er un cer­tain suc­cès auprès, dit Kierkegaard, des « petites filles » qui s’exclament : « Ce qu’il dit, c’est beau, oh ! Si beau ! ». A un réel qui demeure encore pour lui inac­ces­si­ble, le poète sub­stitue une « illu­sion exaltée ». Pré­domine le culte d’une beauté sans objet, où la poésie est un enjo­live­ment qui pré­tend « faire d’un arbi­traire poé­tique une sorte de réalité ».

Le résul­tat esthé­tique qu’obtient ain­si le poète est pure­ment extérieur, il est fait pour être affiché. Mais la rup­ture dans l’existence que provoque le choix d’être poète peut con­duire celui-ci à la recherche d’un résul­tat éthique qui, lui, est moins sus­cep­ti­ble d’être mon­tré. Si le poète est dra­maturge, son intrigue se fondera sou­vent sur une énigme à con­tenu éthique à laque­lle son héros se con­fronte. Ou bien si, allant plus loin, c’est dans son exis­tence même que se scrute l’énigme, le poète y cherchera une vérité qui peut se définir comme ‘dévoile­ment de la réal­ité : la jus­ti­fi­ca­tion du sens même de son exis­tence. Mais c’est une vérité cachée et c’est alors qu’il se portera aux con­fins du religieux :

Mon poète trou­ve une jus­ti­fi­ca­tion pré­cisé­ment par le fait que l’existence l’absout à l’instant où il veut comme s’anéantir lui-même. Son âme acquiert alors un accent religieux, et c’est ce qui le porte pro­pre­ment, bien que sans jamais percer. […] Il garde ce sen­ti­ment religieux comme un secret qu’il ne peut expli­quer, alors que ce secret l’aide à expli­quer poé­tique­ment la réal­ité7.

Cette intro­duc­tion du religieux dans le domaine de la créa­tion peut paraître suran­née. Pour­tant le regard que Kierkegaard porte ain­si sur l’activité artis­tique frappe par sa per­spi­cac­ité : il est fon­cière­ment actuel tant par ce qu’il dénonce que parce qu’il énonce.

 

Dénonciation : par l’acuité du regard porté sur l’art

Fac­tic­ité – Prenons par exem­ple un Diap­salma où Kierkegaard, décrivant la démarche d’un pein­tre, se moque du car­ac­tère fac­tice de son « art » :

Il ressem­ble, ce résul­tat, au tableau de cet artiste qui était cen­sé pein­dre le pas­sage de la mer Rouge par les Juifs et qui, à cette fin, peignit tout le mur en rouge en expli­quant que les Juifs avaient tra­ver­sé et que les Egyp­tiens s’étaient noyés.8

De cette courte nota­tion trois choses font tout le sel pour le « regardeur » con­tem­po­rain. D’abord, l’artiste com­mence par annex­er une couleur : ici c’est le rouge (ni le bleu ni le noir). Ensuite, ce qui fonde l’œuvre n’est plus ce qu’elle représente, mais la glose qui l’accompagne ; ain­si, de nos jours, voit-on les vis­i­teurs d’une expo­si­tion pho­togra­phi­er avec soin la notice col­lée près du tableau. Ce qui se ren­con­tre plus rarement, c’est l’artiste désolé s’exclamant avec Kierkegaard : Le résul­tat de ma vie n’est stricte­ment rien, c’est une ambiance, une sim­ple couleur. Cepen­dant cette excla­ma­tion n’a‑t-elle pas elle aus­si un car­ac­tère prophé­tique (et instruc­tif) ? : le pein­tre Ger­hard Richter, on l’a vu, souligne la fac­ulté qu’a la pein­ture abstraite de « créer une atmosphère ».

Art con­ceptuel – Sur un mode ana­logue, Kierkegaard se livre à une cri­tique de ce qui peut nous appa­raître comme celle d’un art pure­ment con­ceptuel, soit qu’il repose sur une vir­tu­osité tech­nique vide de sens, soit qu’il joue au pur esprit de par son abstrac­tion ou son her­métisme, ou encore en rai­son de sa ten­dance au solipsisme :

Plus vite [ces pro­duc­tions] ont été achevées quant à leur forme, plus vite elles se sont con­sumées en elles-mêmes ; plus l’habileté tech­nique a ten­du au plus haut degré de vir­tu­osité, plus celle-ci a été fugace, […] man­quant de résis­tance face au souf­fle du temps, et ne ces­sant de pos­er des exi­gences de plus en plus grandes à être le plus pur esprit9.

Enigme vs Pléni­tude – Habité par l’assentiment plutôt que par la satire, Kierkegaard peut aus­si établir une dis­tinc­tion entre un art fondé sur l’énigme, c’est-à-dire une absence, et un art mar­qué par la pléni­tude d’une présence réelle des choses, des sen­ti­ments, des per­cep­tions : célébra­tion heureuse d’un monde voulu par la divinité à qui l’artiste, par sa lib­erté et par son ent­hou­si­asme, « vient en aide » :

Il est tant de grâces, je voudrais réelle­ment compter aus­si par­mi elles cette fran­chise, cette con­fi­ance, cette foi en la réal­ité et cette éter­nelle néces­sité par quoi le beau tri­om­phe, ain­si que cette félic­ité qui réside en la lib­erté, par quoi l’individu vient en aide à Dieu10

Cette idée d’un indi­vidu qui « vient en aide à Dieu » est d’une éton­nante moder­nité11. Et cette dis­tinc­tion entre poésie de la pléni­tude et poésie de l’énigme struc­ture une bonne par­tie de la créa­tion du XXe siè­cle.     Tout ain­si n’est pas sévère ou désuet dans le regard que porte Kierkegaard sur la créa­tion artis­tique. Bien au con­traire, nom­bre de ses com­men­taires peu­vent nour­rir, pour l’artiste d’aujourd’hui, une réflex­ion sur ce que pour­raient être un mode de vie, une fig­ure, un ter­ri­toire, une poé­tique qui lui soient pro­pres et le ren­dent actuel.

Enonciation : actualité pour l’artiste d’aujourd’hui

1. Mode de vie – Vivre poé­tique­ment, c’est prêter atten­tion aux excep­tions qui émail­lent une exis­tence. Par là il faut enten­dre une capac­ité à saisir les évène­ments sous un angle qui n’est pas celui de la per­cep­tion com­mune, mais que Kierkegaard qual­i­fie de religieux ou d’aristocratique – et dont la prin­ci­pale car­ac­téris­tique est qu’il se fonde sur une pas­sion plutôt que sur la seule raison12. C’est même cet attache­ment à l’exception qui établi­rait la voca­tion de l’artiste.13 Pour qu’il y ait une telle atten­tion il faut à la fois écoute et silence. L’écoute s’accompagne chez l’artiste d’une capac­ité à l’empathie, tant envers les choses qu’envers les êtres, ce qui a pu faire dire que le poète se dis­tin­guait par l’extrême sen­si­bil­ité de ses neu­rones-miroirs14. Mais pour qu’il y ait écoute, il faut aus­si qu’il y ait silence. Ce silence n’est pas seule­ment celui de la nature : « même déchaînée, la mer est silen­cieuse ». Ce que le poète doit appren­dre, « avec le lys et l’oiseau comme maîtres », c’est l’art de se taire15.   

L’attention peut alors se porter sur la beauté du monde ou bien sur son énigme : amour de ce qui est beau, vérité de ce qui se cache dans l’énigme : « La mis­sion du poète, c’est de trou­ver une solu­tion, un point d’unité où la com­préhen­sion de l’amour est dans la vérité.16 ». Tel est le mode de vie du poète : être habité par une mis­sion faite de silence, d’écoute et d’attention.

 2. Fig­ureLa fig­ure poé­tique par excel­lence pour Kierkegaard est celle de Job, ceci parce qu’il se porte à des con­flits « aux lim­ites », mais aus­si à cause son humanité :

Tout chez lui [Job] est si humain parce qu’il se trou­ve aux con­fins de la poésie. Nulle part au monde la pas­sion de la douleur n’a trou­vé une pareille expres­sion. […] Job est une fig­ure poé­tique, il n’y a jamais eu per­son­ne pour par­ler ain­si. […] J’ai beau avoir lu et relu le livre, chaque mot est nou­veau pour moi. Chaque fois que j’y viens, il renaît ou retrou­ve sa valeur orig­inelle en mon âme. […] Je vais en hâte au-devant de ces paroles avec une impa­tience indescriptible.17

Job, à la dif­férence de ses détracteurs, part de l’évènement que con­stitue son infor­tune ; une souf­france imméritée lui ouvre les yeux sur l’injustice qui sévit dans le monde. En lan­gage kierkegaar­di­en, il part du car­ac­tère excep­tion­nel d’une sit­u­a­tion pour « penser le général ». Pour leur part, ses « amis » font le chemin inverse. Par­tant d’une doc­trine – la jus­tice dis­trib­u­tive – ils por­tent sur la sit­u­a­tion réelle de Job un regard fictif.

Job est ain­si une fig­ure dont le lan­gage est d’une effi­cac­ité poé­tique telle qu’à chaque lec­ture, dit Kierkegaard, chaque mot paraît nou­veau tout en retrou­vant sa valeur orig­inelle : engen­drant par moments « un vacarme d’idées qui bouil­lon­nent avec la force des élé­ments » et, en d’autres, « une sérénité com­pa­ra­ble au silence pro­fond de l’océan Paci­fique, une sérénité telle que l’on s’entend par­ler soi-même »18. Quelle est-elle cette valeur orig­inelle ain­si retrou­vée : serait-ce le sens pre­mier des mots, un sens demeuré inchangé ? La Reprise serait une répéti­tion à l’identique et qui, néan­moins, paraît chaque fois neuve, de sorte que ce qui compte ce n’est pas tant la matéri­al­ité des mots, mais l’expérience qui en est faite. L’efficacité d’une poésie se mesure à sa force exis­ten­tielle pour qui la vit et aus­si pour qui la lit.

William Blake, Satan Smit­ing Job with Sore Boils, Google Art Project.

3. Ter­ri­toire  Qu’il le veuille ou non, tout poète se définit par égard à un « lieu », soit qu’il le con­sid­ère comme sien, soit qu’il  le rejette, soit qu’il en nie jusqu’à la notion même. Chez l’un, Bon­nefoy par exem­ple, ce lieu sera un « entre-deux-mon­des », no man’s land  qui s’inscrit à prox­im­ité d’un arrière-pays, ou du vrai lieu, ou de la vraie patrie. Chez un autre, dis­ons René Char, domine l’idée qu’il n’est pas de terre priv­ilégiée.

Dans la per­spec­tive où se situe Kierkegaard, le lieu n’a pas d’importance. Même lorsque le poète envie la lib­erté de l’oiseau ou la fleur dans le pré tran­quille­ment éprise d’elle-même, il voit que l’alcyon ne se bâtit qu’un nid pré­caire bal­lot­té par la houle ; que le lys s’accommode de tout lieu qui lui est assigné – serait-ce un tas de fumi­er – dès lors qu’il s’épanouit dans toute sa beauté. Pour Kierkegaard, il n’y a pas de bosquets sacrés. Le seul lieu de la vérité est l’exis­tence – et de même pour le poème.

 

Vérité vs vérité ?

4. Poé­tique – De toutes ces con­sid­éra­tions, une poé­tique se dégage-t-elle, qui serait féconde pour l’artiste con­tem­po­rain ? Une poé­tique n’a d’utilité que dans la mesure où elle per­met de se démar­quer par des choix. Il y a bien chez Kierkegaard une notion de vérité en art comme recherche et descrip­tion de la réal­ité, objec­tive ou sub­jec­tive : elle ne saurait être  ce qu’il appelle licence poé­tique ou fic­tion. Il peut arriv­er que le poète con­fonde le monde de la réal­ité et celui de la poésie au point d’être « comme fou »19 mais l’ob­jet prin­ci­pal de son atten­tion est bien l’ex­is­tence et ses événe­ments. S’in­téress­er à une réal­ité, ce n’est pas pré­ten­dre don­ner la preuve qu’elle existe mais seule­ment la con­stater — sachant que le poète finit tou­jours par se heurter à l’in­con­nu, à une lim­ite incon­tourn­able20.

Le poète se place dans une prox­im­ité avec le religieux par l’accent21, par l’his­toire antérieure22, par cette rup­ture23 dans son exis­tence qui s’est pro­duite lors d’un instant décisif. Mais la poésie n’est pas le religieux. Le poète peut con­naître et  traduire en mots des épipha­nies, néan­moins une pra­tique poé­tique n’est pas en soi un aqui­esce­ment à une volon­té divine. Encore moins le poète peut-il pré­ten­dre, comme d’au­cuns l’au­raient voulu, être un “gar­di­en de l’être” ou retrou­ver le “lan­gage du monde pre­mier” ou accéder à quelque “Autre lieu”. D’ailleurs, le poème peut être com­posé de paroles, mais il n’est pas parole. Kierkegaard nous le rap­pelle dans un de ses derniers textes, Le lys des champs et l’oiseau du ciel où le poète exprime son désir et dont voici un découpage

 « Regardez les oiseaux du ciel ;
                          con­tem­plez le lys des champs »

Ô si seule­ment j’étais un oiseau, comme le libre oiseau qui, dans son désir de voy­ager, s’envole loin, 
loin, par-dessus mer et terre, tout près du ciel, vers des con­trées loin­taines, lointaines

Comme un oiseau qui, plus léger que toute pesan­teur ter­restre, s’élève dans les airs, plus léger que l’air,  
 – comme cet oiseau léger qui, lorsqu’il cherche à se pos­er, va même jusqu’à bâtir son nid à la surface 
de la mer.

Ô si seule­ment j’étais une fleur, ou si seule­ment j’étais comme la fleur dans le pré, tran­quille­ment épris 
de moi-même, et par là, tout serait dit.

Ô si seule­ment j’étais comme un oiseau sous le ciel, comme un lys dans les champs.

« Regardez les oiseaux du ciel ; 
                            con­tem­plez le lys des champs »

Comme il est cru­el de la part de l’Evangile de me par­ler ain­si, m’obligeant à être ce que je ne suis pas et 
ne puis pas être
– alors même que j’en ai le désir en moi

Il y a une dif­férence de lan­gage entre nous.

En pren­dre con­science, ce n’est pas renon­cer à la poésie. Ce n’est pas non plus ignor­er le soubasse­ment méta­physique du regard esthé­tique. C’est au con­traire sen­si­bilis­er ce regard aux enjeux, si trou­blants, des temps que nous tra­ver­sons : y décel­er, dit Kierkegaard, les excep­tions qui mar­quent notre vision : ce que nous appel­le­ri­ons aujour­d’hui les glisse­ments de sens par lesquels évolue inex­orable­ment, et de plus en plus vite, l’ap­préhen­sion con­tem­po­raine du monde.

 

 

Notes et lectures complémentaires

[1] Søren  Kierkegaard (SK) : Œuvres. Bib­lio­thèque de La Pléi­ade. Tome I, page 47.

[2] Pre­mière par­tie de Ou bien… Ou bien – le pre­mier ouvrage que SK  pub­lia (1841).

[3] SK : Diap­salma­ta – in Tome I, page 46.

[4] Ibid. page 47.

[5] SK : La valeur esthé­tique du mariage. T.I, page 556.

[6] Selon l’expression de Michel Foucault.

[7] SK : La Reprise. T.I, page 862.

[8] SK : Diap­salma­ta. T.I, page 32.

[9] Ibid, T.I, page 58.

[10] SK : Jour­nal du Séduc­teur. T.I, page 556.

[11] Voir aus­si la réflex­ion sur don, échange, égal­ité. Cf. Crainte et trem­ble­ment – T.I, P.995‑1008.

[12] La foi est une pas­sion pour SK – ce qui avait tant frap­pé Wittgen­stein. Cf. Remar­ques mêlées, 1937.

[13] SK : La Reprise. T.I, pages 862–863.

[14] Cf. David Freed­berg & Vit­to­rio Gallese : Motion, emo­tion and empa­thy in aes­thet­ic expe­ri­ence. In Trends in cog­ni­tive expe­ri­ence. Vol. 11 No. 5 – 2007.

[15] SK : Le lys des champs et l’oiseau du ciel. T. II, pages 710–713

[16] SK : Miettes philosophiques. T.I, page 1000.

[17] SK : La Reprise. T.I, page 846.

[18] Ibid, page 858.

[19] SK : Le jour­nal du séduc­teur. T.I, page 556.

[20] SK : Miettes philosophiques. T.I, page 1015.

[21] SK : La Reprise, T.I, page 863.

[22] SK : La valeur esthé­tique du mariage. T.I, page 567.

[23] SK : Miettes philosophiques. T.I, page 993.

 

Soren Kierkegaard, Philisophe mal­gré lui, biogra­phie. Les Chemins de la con­nais­sance. Par Jérôme Peignot. Émis­sion dif­fusée sur France cul­ture le 30.10.1978.

mm

François Amanecer

François Amanecer est poète et essay­iste. Après deux ans à Har­vard, sa vie pro­fes­sion­nelle l’a mené en Espagne, en Ital­ie, en Grèce… Son pre­mier recueil de poésie, Silex I (Éd. Gérard Klopp), est paru en 1996. Depuis, il a pub­lié de la poésie dans les revues Po&sie, Grèges, Nunc, Nou­veau Recueil, etc. – ain­si que des essais esthé­tiques dans les mêmes revues ou dans Études, Posi­tif, Kephas, Dio­gène, Com­mu­nio. Ses ouvrages les plus récents sont Le Cor­beau inter­rompu, Cri ténu du grèbe (poème en huit chants) et Le tri poé­tique (essai), pub­liés aux Ed. de Cor­levour. Plusieurs chants d’une médi­ta­tion poé­tique sur la mémoire sont en cours de pub­li­ca­tion en revue. Pub­li­ca­tions (Liste non exhaus­tive) Livres : • Silex 1. Recueil de poèmes. Ed. Gérard Klopp – 1996. • Cri ténu du grèbe. Poème en huit chants suivi d’une Declaración. Edi­tions de Cor­levour – 2009. • Le tri poé­tique. Essai. Edi­tions de Cor­levour – 2009. • Le cor­beau inter­rompu. Poème en neuf nuits précédé d’un essai : Vu d’en haut. Ed. de Cor­levour – 2018. Pub­li­ca­tions en revue : Poésie : • Qua­tre poèmes. Po&sie n° 82 – 4ième trim. 1997. • Oro­genèse. Grèges n° 7 – automne 2001 • Aba­ton. Po&sie n° 105 – 3ième trim. 2003. • Grèbe. Le Nou­veau Recueil n°75 – juin 2005. • Soumis­sion Rémis­sion. Grèges n° 10 – juin 2006. • Jardin japon­ais. Po&sie n°116 – automne 2006. • Pluie d’or. Boudoir & autres n°4 – décem­bre 2008 • Mné­mosyne II. Nunc n° 22 – automne 2010. • Aphane. Thau­ma n°9 – févri­er 2012. • Mné­mosyne IV. Nunc n°29 – févri­er 2013. • Mné­mosyne V. Thau­ma n°12 – automne 2014. • Mud flat. Po&sie n° 156 – hiv­er 2016 Essais ou études : • Trois poèmes de Yan­nis Rit­sos. Etvdes n° 4035 – novem­bre 2005 • La poésie con­tem­po­raine au crible de saint Paul. Etvdes n° 4051–2 – juil­let-août 2006 • « Psaume » de Paul Celan – ou le déni du nom ? Po&sie n°116 – automne 2006 • A pro­pos de Rouge de Kies­lows­ki : Pros­pero et le vieux juge. Posi­tif – octo­bre 2006 • Dire oui, dire non : deux poèmes d’Auster sur Celan et Man­del­stam. Kephas n°21 – jan­vi­er-mars 2007. • L’articulation du beau. Nunc n°13 – juin 2007. • A tra­vers la mon­tagne. Kephas n° 27 – juil­let-sep­tem­bre 2008. • Hen­ri Michaux Antéchrist ? Fig­ures de la faim. Kephas n°34 – avril-juin 2010. • Poésie et mys­tère : affron­te­ment ou évite­ment. L’Etrangère n° 25 – juil­let 2010. • Athéisme et con­vic­tion : un point de vue. Com­mu­nio n°223 – sep­tem­bre 2012. • Thérapeu­tique de la mémoire. Dio­gène n° 232 – jan­vi­er 2012. • Le Notre Père de Wittgen­stein. Etvdes n° 4177 – jan­vi­er 2013 • Ungaret­ti, ou la ful­gu­rance à l’envers. Recours au poème n° 95 – avril 2014. • Ger­hard Richter, ou saisir l’insaisissable. Etvdes n° 4219 – sep­tem­bre 2015 Pub­li­ca­tions à venir : • Elégie. Poème en six chants. Nunc – sep­tem­bre 2020.