Artiom Belov, Cinq poèmes

Par |2026-09-06T08:28:52+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Artiom Belov, Poèmes|

Adieu à la patrie.

Un tronçon quelconque
du talus. Une berme
moulante : la cuvette
aux alvéoles lunaires
avec les échantillons
(pro­filés) de mou­ve­ments –  
les alcaloïdes ! les alcaloïdes !
Mor­dançage. Aigrettes mordantes
qui étal­ent les semis de signes
nor­maux, leur chèvrefeuille (jaloux)
lin­néen (bore­alis) blasphème
dans mon dos. Zeughaus
en bois – au loin. Rien à foutre ;
ces lam­pes de patrouille ne sauraient
pas me rat­trap­er. Ain­si que les pisteurs.
Au terme de l’ap­pren­tis­sage enchanté
d’échan­til­lons mouvants
– l’idée même s’en annule –
jusqu’à l’étab­lisse­ment d’une pleine clarté.
Étant rongé par leur révéla­teur sablonneux
(favori), je n’y ai jamais grif­fon­né d’ange.
Piste morte – moi – c’é­tait trop sem­blable   
au fasci­nage (sta­bil­isant) local.
Les moloss­es accourent à la ripaille,
attirés vers les auges de bouil­lie : lin­nées pilées.
Et aus­si un train absol­u­ment sta­tique – en placage.
Immondice fer­rovi­aire. Ne pas se joindre.
Enlever des odi­o­jî.
Enjam­ber. Par les osse­ments en tant que tels,
pas les jambes. De l’autre côté de la pente – non –
le rem­part – au-delà de l’an­cien règne –
où l’on ne trou­ve plus la minuscule
des bouleaux nains (à la mesure de mon esprit).
Et puis : recon­stituer à la va-vite (par une imagination
ché­tive) une vue éten­due, pos­si­ble. Effort.
<…> Mer de brume.
<…> Enfin, dômes et pina­cles, jardins et flèches.
Une toi­ture coquil­lée de la mairie. Voilà.  

 

Effet de moiré.

« La super­po­si­tion de deux réseaux », dont
le pre­mier était votre hum­ble serviteur,
en ce moment recro­quevil­lé dans un fau­teuil –
log­gia ouverte de l’ap­parte­ment attribué
aux rési­dents du pro­gramme VIDE
(Val­ori­sa­tion Insti­tu­tion­nelle des Dis­cours Écrits
du Grand <    >) – début jan­vi­er, prob­a­ble­ment en 2027.
Je suis passé par une suc­ces­sion de pièces (cha­cune
plus gélatineuse que la précé­dente) pour arriv­er là.  
Allez : séance de frappe ; le geste pré­para­toire de
ten­dre – une mal­lette de Supéri­or-Maveg (€80)  
se glisse au plateau ; un ordi portable innom­mé dedans,
ain­si que des piles de papi­er brouil­lon multicolore,
un beige terne titre d’i­den­tité pro­vi­soire (du duché
des ter­res unifiées au nord de la Loire ; d’un État aboli
depuis longtemps, bien que ses doc­u­ments restent
par­tielle­ment en vigueur) ; tout s’in­stalle sur la table
de jardin pli­ante, à sur­face striée de rayures étirées ;
c’est la sur­face-incrus­ta­tion, pro­jetée par un dispositif
de ma vie antérieure – sus­pendons le frag­ment chosiste 
sur la cor­réla­tion con­crète de ces rayures – notons seulement
qu’elles sont le calque des sys­tèmes (célestes) nautiques,
d’un tis­su impéné­tra­ble, calan­dré par les comètes de vagues.
Ayant ini­tiale­ment l’in­ten­tion de me con­sacr­er à l’écriture
d’un ensem­ble de frag­ments vari­ant sur dif­férents modes
mon idée fixe – le motif du pas­sage des frontières –
et obéis­sant à un sché­ma unique : paysage – franchissement
de la ligne – paysage ter­mi­nal ; ou bien de m’enfoncer
dans l’ethno­gra­phie du lieu, comme l’ex­igeaient les règles
de la rési­dence, j’ai finale­ment entre­pris la correction
de l’en­cadrement théorique de La Créa­tion des formes,
déjà imprimée – mon long poème post-épique – afin
de l’ac­tu­alis­er à l’aune de dis­cours écologiques
et post­colo­ni­aux mal com­pris, dans l’e­spoir de me plac­er sous
l’aile d’une insti­tu­tion mieux dotée, le fes­ti­val à Orléans,
la plus proche des villes rel­a­tive­ment importantes.

Ce doit être juste­ment le paysage extérieur m’encer­clant 
sec­ond réseau – qui a cor­rigé la forme de mon comportement.
Partout pointaient des poiri­ers noueux ; des poules et des oies
(en troupe) labouraient une mince couche de neige, 1,5 mm,
au cours de la prom­e­nade. Des « paysans » moros­es épi­aient depuis 
des maque­ttes hâtive­ment façon­nées en plâtre de
pavil­lons de meulière « tra­di­tion­nels », venues se substituer
aux grands ensem­bles de HLM et envahir Valenton,
vil­lage retiré – rel­e­vant de ce qui fut jadis la région d’Île-de-France.
La vue ultérieure – celle de la colline, évidem­ment – était bloquée
par un pan­neau expli­catif : « Les Duri­ans de Valen­ton,
pro­jet archi­tec­tur­al, achevé en 1987 ». Lais­sant le regard
s’at­tarder sans cesse sur cette inscrip­tion, je me représentai
men­tale­ment la scène de ce voy­age fatal-là d’un archi­tecte suisse
(can­ton de Vaud) de troisième ordre, Joseph Selig –
choi­sis­sons le cadrage : la ban­quette arrière de sa voiture.
On est en l’an 1982. À tra­vers le pare-brise, la route
nationale 6 noircit, monot­o­ne – Joseph roule vers le nord,
tripotant sa barbe (des scin­tille­ments dans le rétroviseur).
Dans le vide-poches entre les sièges repose une demande de
con­gés signée – respec­tons la maxime clas­sique de ne pas raconter
mais mon­tr­er – en vérité trans­gressée : aucun chantier n’é­tait de toute
façon prévu dans l’im­mé­di­at. Au creux des pla­tanes, sur l’accotement
végé­tal­isé, il dis­tingue un instant quelque chose de vague qui fait naître
dans son corps d’é­tranges réso­nances. Il lâche aus­sitôt sa Bagheera
moutarde con­tre le rail et s’élance vers les carottes de sol (com­pactées),
atten­dant leur sort – de petits cylin­dres ten­tants – extraits par les équipes
du SIAAP lors du perce­ment de réser­voirs souter­rains de filtration.
Le SIAAP s’est saisi de ce site – appelé par la suite sta­tion d’épuration
Seine Amont – pour com­bat­tre une pol­lu­tion exces­sive des eaux par
les col­iformes fécaux, que deux autres sta­tions ne par­ve­naient plus à traiter.
Pour cela, on dérangea le calme de la car­rière de Valen­ton, rem­blayée dix ans
plus tôt et recon­ver­tie, après sa mort, en décharge sauvage. Ses sols infectés
furent bru­tale­ment mis à nu. Joseph ne sor­tit pas rapi­de­ment de sa stupeur
(comme si les formes du dessin se traçaient d’elles-mêmes par-dessus
les carottes) ; dès qu’il parvint à se remet­tre, il se dirigea sans tarder vers
Les Choux de Créteil, l’ob­jec­tif orig­inel de l’ex­pédi­tion, com­plexe achevé par
Gérard Grand­val en 1974, et qui, à par­tir des années quatre-vingt,
finit par n’éveiller chez les col­lègues de Selig ni intérêt ni besoin de rivaliser.
Aux yeux de Joseph, le tra­vail de Grand­val ne parut pas, dès l’o­rig­ine, en rien
sat­is­faisant – il s’avérait tout sim­ple­ment peu apte à pro­gram­mer l’avenir ;
ses pétales cen­tripètes stéril­i­saient l’en­vi­ron­nement alen­tour, comme une station
d’épu­ra­tion en con­struc­tion stéril­i­sait la Seine. Joseph pos­sède sa pro­pre image
de l’avenir, une liste pré­cise d’é­tapes néces­saires à sa reprogrammation.
Ces con­sid­éra­tions, Joseph les expo­sait avec fer­veur – et dans le détail –
à Julien Duran­ton, maire de la com­mune. Reprenons leur con­ver­sa­tion selon
une sorte de con­trechamp. Non – limi­tons-nous à Joseph.
« On sol­licite une sub­ven­tion – très vraisem­blable­ment, elle serait amortie
fût-ce par la sup­pres­sion du prob­lème lié au trans­port de sols vers l’un de
ces poly­gones éloignés, où ils pour­ri­raient indéfin­i­ment – on donne à
ces déblais une nou­velle vie » – il intro­duisit le maire pro­lé­taire aux
ram­i­fi­ca­tions les plus récentes des dis­cours de l’é­colo­gie et
de la biopoli­tique – « Valen­ton peut entr­er dans les classements
inter­na­tionaux » – il avait déjà repéré une par­celle appropriée –
« une friche délais­sée, presque en tri­an­gle isocèle parfait,
découpé sur trois côtés par la ligne fer­rovi­aire vers Lyon et
la route nationale N406 – sans cette inter­ven­tion, elle aurait
été affec­tée à un énième park­ing auto­mo­bile. Et surtout : en travaillant
sous l’égide du mot mag­ique « expéri­men­ta­tion », on peut tou­jours revenir
sur la con­struc­tion, en garan­tis­sant la réversibil­ité de l’opération –
à n’im­porte quel stade ». On est en 1984–1986 – doit-on décrire
le proces­sus de comble­ment strat­i­fié de trois collines désaxées (15–18 m),
leur sta­bil­i­sa­tion, le battage des pieux, la pose du gril­lage, etc.,
à la manière d’un ciné-essai de Mark­er mêlant images fixes
et texte – pas : ce sera un plan général. Trois tours – la moitié de l’une d’elles
a été attribuée à ma rési­dence – en béton armé, de hau­teurs inégales,
entière­ment héris­sées de pointes en fibre de verre aux teintes acides
et out­ran­cières – quar­ante ans plus tard, elles se sont large­ment ternies,
fis­surées et défor­mées, une par­tie a été dérobée par la délin­quance du quartier.
Aucune réversibil­ité n’a eu lieu. Joseph, pas à pas, a mené son mon­stre à terme.
Le maire, insuff­isam­ment vig­i­lant, n’a pas con­trôlé les opéra­tions, n’a pas su réagir.
Échec total dans la presse, indig­na­tion des citoyens ordi­naires – Selig s’est
lit­térale­ment éva­poré sous ces rumeurs menaçantes – nous l’élim­i­nons du récit
pour des raisons d’é­conomie dra­maturgique. Le Suisse s’est trompé sur l’essentiel :
le choix de collines rel­a­tive­ment bass­es était dic­té (out­re des impérat­ifs pratiques)
par l’ex­i­gence d’une inac­ces­si­bil­ité visuelle de l’o­rig­i­nal – Les Choux de Créteil,
se dis­sim­u­lant pudique­ment dans l’en­veloppe de leurs pétales – masqués par les
immeubles voisins depuis – Selig l’avait cal­culé – les posi­tions des Duri­ans
(qui, à l’in­verse, piquaient agres­sive­ment l’en­vi­ron­nement dans toutes les
direc­tions pos­si­bles) ; or ces immeubles furent, sans excep­tion, détruits,
la per­spec­tive sur les Choux s’ou­vrant désor­mais depuis près d’un tiers des
posi­tions dans les Duri­ans. L’ob­ser­va­teur se trou­vait dès lors contraint
d’in­té­gr­er les deux com­plex­es dans son mod­èle du monde, au prix d’un
accou­ple­ment fétide. Mais sur un aspect Selig ne s’é­tait pas trompé :
son plan coïn­cidait avec l’avenir réel. L’épidémie de tox­i­co­manie par
injec­tion qui a sub­mergé Valen­ton a fourni un objet-dou­ble. Les seringues.
Les pointes des sur­faces ver­ti­cales pro­je­taient les ombres de seringues
éparpil­lées sur les sur­faces horizontales.

L’hor­loge frappe six heures du soir – inter­rompant ma frappe ;
au fond, je n’avais tapé qu’une douzaine de phras­es. Avec le son mentionné
je descendais habituelle­ment l’escalier pseu­do-héli­coï­dal, calan­dré (craque­lé)
par d’in­nom­brables vagues de mar­gin­al­i­sa­tion ; puis la décliv­ité – et je
pour­su­is encore aujour­d’hui cette descente, visant le seul être humain de
ce vil­lage avec lequel pour­ra se créer un con­tact solide – un pêcheur
por­tu­gais mai­gre, Cân­di­do, orig­i­naire de Man­teigas, d’où il avait trans­féré ici
son éle­vage de tru­ites. Dans la tav­erne « cosy » accolée à cet élevage
(porte-fenêtre sur des ruis­seaux à la prove­nance dou­teuse, des chenaux opaques
se déver­sant dans les bassins pis­ci­coles), échauf­fé par la bois­son, m’achar­nant 
par inter­valles sur les steaks de pois­son, j’of­fre au maître un excur­sus sur
Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi (1979), de Maria Gavala, ma bande
expéri­men­tale fétiche, née au cœur de la metapolítef­si, cette étrange période
peu après la chute des colonels noirs, lorsque les arts grecs (étouf­fés
par l’as­phyx­ie des vacuités comi­co-mélo­dra­ma­tiques) reçurent enfin
une bouf­fée de lib­erté. Jonglant avec les ter­mes – dénat­u­ral­i­sa­tion de la Grèce
j’éd­i­fie mon inter­locu­teur sur les sub­til­ités de la struc­ture, qui désarticule
la causal­ité nar­ra­tive canon­ique, présente la Grèce comme un phénomène 
hétérogène et fuyant, sans se com­plaire dans l’escapisme for­mal­iste, mais
se con­dense en une énon­ci­a­tion poli­tique limpi­de. Sou­vent – dans des trains
ou des bars – je mens aux audi­teurs béats en affir­mant que je rédi­ge une monographie
de mille pages sur Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi. En fait, je n’en ai pas vu
la moin­dre séquence. Gavala n’a pas répon­du à mes cour­riels – une requête polie
sol­lic­i­tant une copie. Sur le mur d’en face – comme sur une toile de fond – pendait
un paysage néo-nat­u­ral­iste (kitsch), de la main de Manuel Car­val­ho, intitulé
Pastagem com Cabras – une œuvre de grand for­mat : un pâturage brûlé par
le soleil – zéro fig­ure humaine, les mon­tagnes bleues à l’hori­zon pareilles à
des hématomes, les hybrides figés de chèvres et de mou­tons – le soleil interdisait
tout mou­ve­ment à l’in­térieur du cadre orne­men­té ; peut-être le pein­tre y avait-il 
atteint l’ul­time ambi­tion de la pas­torale – une éter­nité laide. Cân­di­do n’arrêtait
pas de fix­er ce tableau pen­dant mon mono­logue ; il savait per­tinem­ment que
Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi en dépendait, pas de ma description.
Je m’en doutais aus­si. En tâchant de me ras­sur­er, je fai­sais sur­gir devant moi
les let­tres Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi, pétri­fiées dans la forme même de
l’e­space, comme tracées au néon ; c’est ain­si que ces let­tres – telles un
mene, tekel, fares – sur­gis­saient dans mes songes anx­ieux, les songes de Paris,
d’un Paris ciné­matographique des années trente, le Paris de Jean Gabin, de Marcel
Carné, un Paris encore prat­i­ca­ble (priv­ilège qui m’é­tait refusé dans l’existence).
Dans ces rêves, je m’ex­trayais de ma dérisoire garçon­nière louée, m’insinuais
entre les strates des cor­ri­dors de rues en gri­saille, bor­dés d’épiceries
indi­gentes et désertées, entre les strates des uni­ver­sités écorchées et figées –
comme les hybrides de Manuel Car­val­ho – emprun­tées aux villes gelées du
pays d’où j’é­tais arrivé ; je m’ef­forçais d’héler un taxi, ter­mi­nais par la
librairie d’ex­il nom­mée Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi – audi­toire estompé,
apathique, absence de réac­tion, mes poèmes inactuels, quels que soient
les ajuste­ments de l’en­cadrement. Puis je retour­nais à la garçonnière,
dînais, tombais dans un rac­cord de mon­tage – et tout recom­mençait : encore les
uni­ver­sités, encore la librairie. Je me suis sen­ti mal tout à coup. La sur­face de la
table de la tav­erne s’est super­posée à celle de la log­gia, striée. La tru­ite était
répug­nante au goût. Je suis sor­ti à l’air frais. Par les effilochures du géotextile
dra­pant les collines se dev­inaient les éclats de man­i­folds à gaz. Iner­tie brusque.
Il fal­lait forg­er une métaphore : dans cer­taines langues, le mot man­i­fold
désigne aus­si une var­iété topologique – mais je n’ai pas su produire
une jus­ti­fi­ca­tion poé­tique crédi­ble de la frac­ture de ces nœuds qui
dis­tribuaient le gaz de la recom­bi­nai­son des réseaux, réparant les
défauts de leur inter­péné­tra­tion. Et par quelle main ? La réponse m’est
sous­traite. Tan­dis que je mon­tais l’his­toire de Joseph Selig, quelqu’un
mon­tait la mienne – chaque image venait des coins des pièces –
caméras de sur­veil­lance – je me suis sou­venu des chu­chote­ments des
habi­tants : l’ac­cès à ces caméras aurait été inter­cep­té par la nar­co­mafia de Valenton –
par quelle main mabus­i­enne, au juste, fut retranché de leur succession
le plan le plus précieux ?

 

Pre-flashing.

L’an­niver­saire de l’abom­i­na­tion infâme, revécu au parc botanique.
Inhala­tion hébétée de par­fums : lau­ri­er-rose ? lau­ri­er com­mun ?
Peu prob­a­ble. Puisqu’ils ne sont pas ici-bas en cette sai­son, il n’y a
aucune flo­rai­son. Roulées en hiber­na­tion, empa­que­tées dans le poste
de pom­page – la guérite –, ces plantes-là ne don­nent désor­mais que des
échos d’odeurs. Échos qui s’ac­tivent selon deux courts cycles –
mati­nal et vespéral – quand leurs feuilles en lanières (motri­ces) se
réveil­lent et tirent une charge olfac­tive vers les rigoles, dans
le rain­urage desquelles sont con­duites les pailles d’irrigation.
L’en­traîne­ment aboutit aux micro-asperseurs. En inspec­tant les
rugosités des fos­sés, j’ai heurté une fougère de l’é­paule. Bien sûr.
Osim­mun­da regalis – c’est la source. Le dévoile­ment se réper­cute en
bruits farouch­es de sci­age. Ou de rasage. Les rondins pois­seux de résine
sont partout. Dis­séminés près du sen­tier. Les acéphales numérotés.
Le parc fut touché par un oura­gan. Il neigeait beau­coup. Cela a rompu
les échines d’autres arbres. En croulant, ils ont for­mé des estrades.
Inopiné­ment, une nou­velle rafale forte de vent. Une maquette
de lion pub­lic­i­taire (pour le zoo lim­itro­phe) en car­ton se boursoufle,
son muse­au se désagrège, der­rière lui se déploie une per­spec­tive 
famil­ière des images (pro­fondeur illu­soire, etc.) : une nuée d’objets
ornithoïdes qui ser­pente, enserre une borne de guidage, col­lée à son axe. 
Goé­lands argen­tés ? Fan­taisies sur la Bre­tagne. Pointe du Raz, on dira.
Mais pas. En se séparant de ses com­pagnons, s’a­menuisant, en dépassant
la zone de con­ven­tion­nal­ité, une mou­ette se con­ver­tit en demoi­selle. Et puis
sa car­casse beur­rée, à pleine vitesse, s’en­cas­tre dans la flaque huileuse qui
avait été bas­culée au préal­able (par des charnières) en posi­tion verticale –
comme le miroir ardent d’Archimède, la chausse-trape. Une col­li­sion de deux
sys­tèmes incom­pat­i­bles – ce à quoi nos cœurs aspi­raient tant – hélas, on a
nég­ligé que, dans ce sport, gagne par défaut la par­tie aux médias universels
les mieux construits.

On m’a déplacé à l’ex­trémité opposée de la borne – en tra­ver­sant les champs de
force spé­ci­fiques – jusqu’à l’aire déjà réservée au stock­age des expériences
visuelles. La sub­jec­ti­va­tion de l’al­lée a élim­iné des arbres ; les rayons d’une vision
mécan­isée les ont rayés, en les sup­plan­tant par des mâts lam­padaires (cha­cun équipé
d’une antenne), alias colonnes d’af­fichage, dont la chair – qui résonne d’au­tant plus que
le lieu est situé à l’ouest – est cou­verte d’un tatouage dense ; la haute cul­ture des tags
qui mar­quent un accom­plisse­ment des procédés aux ciseaux et à l’aigu­ille. Ce lieu exact est assez occi­den­tal. Ain­si, sa dernière con­fig­u­ra­tion (mar­gin­ée de ver­dure, illis­i­ble) fut
sup­primée sans délai de la mémoire spa­tiale. Une borne béante – la cav­ité amniotique
qui s’est minéral­isée (dia­bolique­ment mul­ti­fonc­tion­nelle) – accouche du moyen le plus
économique pour essor­er toutes les ressources d’un dis­posi­tif frais, en explo­rant mes
entrailles dans le but de les cor­réler avec le jeu immi­nent. Le bus-navette. Dans
la forme d’un camion – Saviem SM 280 TU – qui s’est cristallisée sous l’influence
du film sor­ti en 1977 que j’ai regardé voilà une semaine, avant le vol pour ici, en
faisant ma valise. La grand-mère – Duras – et son méchant héri­ti­er (inhu­main).
Pour démar­rer, le con­duc­teur, l’é­ta­sunien rur­al (dans sa quar­an­taine) qui a souffert
de la pré­car­ité pen­dant tout un quart de sa vie – appelons-le J. – a pris une pilule de
LSD tonifi­ante, s’ef­forçant d’é­clipser des appari­tions les unes par les autres.
Épargnons-nous la dynamique de ce par­cours avec ses plan­tages nauséabonds de roues
(effet stro­bo­scopique) ; au final, seuls les repères comptent. Il ne m’é­choy­ait que des
inco­hérentes bribes – mis­es en cache sur les auréoles flam­boy­antes des réverbères ;
extrudées du plan vers le « ter­rain » en s’ap­prochant des périphéries de ces couronnes –
qui avaient été arrachées aux scénettes qu’on impro­vi­sait là. Le plas­ma imprégné d’une
telle quan­tité d’én­ergie que la valid­ité au moins rel­a­tive de ma per­cep­tion devient
inévitable. J’ai recon­stru­it les lacunes des sketch­es à ma pro­pre guise. Tout a débuté par
la chi­enne errante qui a déboulé pile sur le tra­jet de J., dont la vig­i­lance, chimiquement
inhibée, ne lui a pas per­mis de manœu­vr­er effi­cace­ment. J. a écrasé la chienne,
Cécil­ia Séques­tia la Troisième, que les siens guet­taient pour­tant au foy­er (!). Un
rite d’ini­ti­a­tion. En proie à un vio­lent désar­roi, le chauf­feur a raclé de l’on­gle crasseux
son stock d’acide (pour les urgences) d’un car­ton. Aus­sitôt, une vignette lui sauta aux
yeux : la maison­née canine, tapie dans une boîte à piz­za (en car­ton) mac­ulée de taches
grais­seuses, près d’un con­teneur à ordures, quelque part en ban­lieue d’Ari­zona. Les fils
– Joachim-Archim­bald et Miles – scru­taient fébrile­ment les par­ages, gémis­saient et
hurlaient. Leur père, le mari de la défunte, un gold­en retriev­er nom­mé « Loser »,
s’achar­nait à apais­er sa progéni­ture. « Où est maman ? Il y a anguille sous roche », dit le
pre­mier chiot, flairant le mal­heur. « Cécil­ia doit ren­tr­er », jura papa. « Maman est 
morte », mur­mu­ra son frère. Leurs mem­bres se tor­daient en défi­ant l’amplitude
naturelle des join­tures, on les aurait crus mar­i­on­nettes de Segun­do de Chomón.
C’é­tait la vengeance des cimes inno­cem­ment refoulées, l’in­flu­ence souter­raine des axes
tor­sadés (décalés). La médi­ati­sa­tion n’a pas préservé une fête funéraire. Pour juguler
l’im­pres­sion d’un cauchemar sans issue, J. extrait d’un magot secret une bouteille de
vin ital­ien bon marché et la vida d’un trait. Ce fut une déci­sion funeste qui eut les
con­séquences immé­di­ates. Au réver­bère suiv­ant, deux vau­riens lui avaient déjà tendu
une embus­cade – nom­més Gio­van­ni et Maz­zu­ti (d’o­rig­ine japon­aise), qui traînaient
dans un boulot saison­nier à la cave à vin amé­nagée au fond d’une grotte alpine, quelque
part en Lom­bardie… non, en Vénétie, près de Vérone. D’abord, l’af­faire avançait plutôt
allé­gre­ment. Les garçons trans­va­saient ce vin bon marché des ton­neaux vers une cuve
tam­pon, à l’aide de la rem­plis­seuse, ils le fil­traient et divi­saient en bouteilles étiquetées,
intro­dui­saient les palettes pleines dans la cab­ine du monte-plats et les envoy­aient au
cel­li­er, où leurs col­lègues pre­naient le relais. Ensuite, les tein­tures et le maillage
des con­tours se mirent à pâlir. Gio­van­ni bran­cha acci­den­telle­ment les tuyaux d’une
rem­plis­seuse au corps de Maz­zu­ti, en engageant l’autre embout dans un con­necteur qui,
chez lui, cor­re­spondait au nom­bril d’un homme nor­mal ; ils se sont soudés comme des
jumeaux siamois ; la cave se mit alors à dis­tiller non pas du vin mais du sang. Cela a
net­te­ment com­pliqué la coor­di­na­tion. Notre duo ne réus­sit pas à dégager le fût
supérieur qui coif­fait leur colonne (jadis, dans ces cas-là Maz­zu­ti grim­pait sur le dos de
Gio­van­ni) ; les pylônes s’in­clinèrent et s’en­tre­choquèrent ; en plus des pailles
d’ir­ri­ga­tion san­guine se lais­sa voir une arma­ture translu­cide de fibre optique.
Une avalanche se rua dans la salle, se con­clu­ant – les brèch­es per­cées – par une
inon­da­tion. J. ne dut son salut qu’à une phase sup­plé­men­taire d’ivresse qui le détourna
de l’ornière intro­spec­tive ; ses pen­sées s’é­coulèrent donc vers les secteurs abstraits
d’éro­tisme. Le zap­ping. Au réver­bère suiv­ant se pavanait une minia­ture ani­mée de la
lit­téra­ture galante, toute imbibée du flot libid­i­nal que J. a vomi. Madame de Pompadour
se prélas­sait sur le lit con­ju­gal, blot­tie con­tre l’a­mant, Éti­enne-François de Choiseul, le
nez enfoui dans une tabatière à son effigie. Sur la mar­quise, un sou­tien-gorge pêche
avec – mys­tère – des bou­tons en car­ton, comme chez cette fille dans Swank. Le
réver­bère s’agite en un clig­note­ment fréné­tique – surten­sion de l’al­i­men­ta­tion. Louis
XV débar­que soudain (en fra­cas­sant des portes) dans la cham­bre, un flog­ger au poing,
fou de rage. Gri­maces de pix­els défectueux. La mar­quise s’empare d’un can­délabre sur
la coif­feuse et, pour se défendre, esquisse autour d’elle des fig­ures paraboliques qui
finis­sent par des fig­ures inde­scriptibles. Un bal­daquin s’est embrasé. L’am­poule du
lam­padaire sur­chauf­fée a claqué. À l’in­star d’une com­mu­ta­tion. Tous les sens du
con­duc­teur se sont dégradés. Comme amorce des­tinée à exciter sa sen­ti­men­tal­ité, on lui
mon­tra quelque aris­to­crate mis­érable, pleu­rant fausse­ment à un bureau en bois de
noy­er, tout en per­sis­tant (avec fer­meté) à inhaler les par­fums de sa bien-aimée disparue,
demeurés sur un bil­let d’adieu. « Ennui ! », aboya J. Les repères s’épui­saient. J. braqua
le regard vers un hori­zon rétré­ci. Nos regards se « ren­con­trèrent » ; cela m’assomma,
moi, bouche bée, la salive en fil­a­ments. Je me pré­cip­i­tai, talon­né par cette merde – le
por­tail du parc pour cible. On m’a flairé. La pres­sion du « temps ». N’im­porte quoi,
pourvu de ne pas être inté­gré sans cou­ture au tour de force explic­ité. Ne pas être la
source.

Je me suis affalé au bar d’un café « Archéop­téryx », archicomble d’indics – comme il
sied à la veille des grandes guer­res. Les mêmes per­son­nages rôdaient ici il y a un siècle,
avant l’an­nex­ion. Devrais-je me flinguer tout de suite ? L’épuise­ment des archives.
Les choses ron­des (pommes, per­les, tour­nesols) étaient restées cachées dans les
ondu­la­tions du feuil­lage marin – tou­jours des volon­taires hardis se lev­aient pour vous
picor­er. Une fois soumis­es (à la quan­tifi­ca­tion !), ils vous bran­dis­saient au-dessus d’une
cam­pagne, l’asymétrisant par le tasse­ment de tout l’ar­rière-plan en gerbes. Pardonnez
la parabole. Cela n’ex­iste plus. Les pein­tres (tech­no­logues) de cour mod­éli­saient (par
con­trat) la forme même des lieux – géodésie pra­tique. Cent ans plus tard (avec
la pop­u­lar­ité crois­sante des fenêtres) plusieurs filous comme Cranach com­mençaient,
tête bais­sée, à réécrire de zéro tous les élé­ments naturels, les baig­nant dans une
blancheur lai­teuse. Lueur dif­fuse, bour­don­nement d’un rover lunaire, pan­neaux solaires,
feuilles motri­ces. Il fal­lut des cloi­sons solides. Ain­si naquirent les rochers. Le résultat
final ne dis­tin­guait plus aucune dif­férence entre les mou­ettes pico­rant tranquillement
leurs excré­ments et les tris­te­ment célèbres libel­lules de la mort. Je n’ai jamais
« élu­cidé » quand ni com­ment, par quels mécan­ismes, le régime dom­i­nant de
représen­ta­tion du ter­rain a été adap­té aux médias numériques – études avortées ;
des dizaines d’heures per­dues au ciné­ma ; un recueil édité par Mar­tin Lefeb­vre.
En revanche, j’ai acquis une cer­taine expéri­ence de résis­tance domestique. 
Aban­don­nant la grotte – en Bre­tagne, on dira –, nous nous alignions en rangs, nous
fon­dant dans son encadrement de pierre sourde, qui a été au ser­vice de la composition –
à notre avan­tage – et non des effets directs ; tan­dis que le cel­lo­phane de lumière, se
tor­dant dans une glou­ton­ner­ie à l’ou­ver­ture, nous traquait – nous lui avons livré
quelqu’un en sac­ri­fice – et en récom­pense la pierre – dès lors sec­tion­née – nous a livrés
au rivage. Nous trot­tin­ions sur les galets, en che­nille, en file indi­enne, en serpentins,
con­fon­dus avec les brise-lames, allongeant les falais­es, détéri­o­rant l’at­trait de la plage
bâtie d’hô­tels. Les vari­a­tions de ces hôtels seg­men­taient notre chemin et récla­maient un
sac­ri­fice pour chaque seg­men­ta­tion. La mer lai­teuse, de sur­croît, mor­ti­fi­ait quiconque
appa­rais­sait comme une forme indi­vidu­elle. Sur ces entre­faites, s’an­nonçait la liturgie
du lavage, au cours de laque­lle nous nous retrou­vions à bavarder de bêtis­es – dans les
héberge­ments touris­tiques (bon marché), bar­bouil­lés de crème. Ce qui advint – je
ne m’en sou­viens plus. Je suis encore au café « Archéop­téryx ». On m’a déplacé à
l’ex­trémité opposée de la tanière sus­dite ; main­tenant, une cloi­son me barre l’ac­cès au
comp­toir, en son cen­tre est tail­lée une seule embra­sure aveuglante. Avec moi, il y a
trois poupées de cire. J’ai soif. Je me hisse et avance vers le bar – avec son ressac
rugis­sant des indics qui valsent dans un va-et-vient imbé­cile – du côté de l’illumination
vio­lette (une couleur inven­tée en Alle­magne au XVIIIe siè­cle) qui se duplique avec une
vorac­ité dans les ver­res. Ce qui advien­dra – je m’en sou­viens par­faite­ment. Led­it petit
pays, dont le non-lau­ri­er-rose m’est inhalé, entam­era à nou­veau un virage conservateur.
Nou­veau gou­verne­ment autori­taire. Le chèque nom­i­nal. Allo­cu­tion. Délocalisation.
Je suis encore au café « Archéoptéryx ».

 

Le domptage du son.

« Ce règne, ce règne – ne finit point, ne naît plus ;
Il dure, il dure dans l’É­tat, sans mesure et sans terme,
Et tient lieu de durée à ce qui fut le temps ;
Le nom, le nom seul, y suf­fit et confirme.
On le nomme jour – ce jour, ce jour – faute d’un autre mot ;
Mais ce n’est plus un jour, ni rien qui lui ressemble ;
Le nom fait loi, fait roi – le nom encore –
Et gît là où rien ne peut parler.
Aux temps pri­mor­diaux – pri­mor­diaux, dit-on –
Quelque chose ces­sa, ces­sa – et ne se dit plus ;
Comé­di­ens, pèlerins, bateleurs, gens de route –
Furent pris d’un seul coup, et mis hors de parole,
Et <…> sans retour, sans reste, sans reprise.
Leurs places, leurs places, ne restèrent point vaines :
Ceux qui vin­rent, ceux qui vin­rent avec lui,
Prirent les noms, les par­cours, les gestes –
Et gar­dent les usages sans ce qu’ils ordonnaient.
Mille pour un – mille pour un – telle est la règle ;
Les four­gons civils sont rares ;
La nou­velle suite cou­vre la route en saltimbanques.
Sous des noms, sous les noms, sem­blables et autres,
Et nul ne dis­tingue ce qui les fait aller.
Leurs logis – fruits, fruits – plutôt que bâtiments :
Écorce, pulpe, chair – la chair se défait –
Mais ce qu’ils sont – ce qu’ils font – <…> demeure : cirque »

…à l’époque, je gueu­lais sou­vent (à tue-tête) cet extrait de L’Ode sur le glo­rieux règne
de Jean le Posthume, d’une œuvre apoc­ryphe du pre­mier XVI­Ie siè­cle, cen­sée être
fab­riquée par Mal­herbe (au parox­ysme de la mélan­col­ie) – en déam­bu­lant le long de la
cir­con­férence d’un hub sui gener­is (métro­pole enneigée, méprisée, englobée dans un
principe d’é­cart) ; la sonorité se dis­si­pait via les branch­es – grâce au routage
com­pen­satoire – vers les parter­res. Un min­ime résidu acous­tique, enclavé au niveau de
mon scro­tum, provo­quait des démangeaisons, un éry­thème de l’épi­derme – attaque
immu­ni­taire con­tre une intru­sion inflam­ma­toire. Les images de la douleur, styl­isées en
clas­si­cisme français (et jamais trans­posées en texte), y pre­naient la forme de kystes,
ana­logues à des sper­ma­tocèles. Les « cheikhs » – incar­na­tions d’une classe moyenne
aisée bien ancrée dans les pays du Golfe, venus notam­ment des EAU et du Qatar,
diplômés de cur­sus bri­tan­niques dis­pen­sés chez eux et con­trôlant une part des
ressources énergé­tiques nationales –, peu inspirés par les beautés de la place Rouge
(la poudrerie, les « sen­tinelles » indif­férentes), bifurquaient vers les bou­tiques, assur­ant à toute la famille, pour le plus grand délice de leurs deux filles (en séjour de vacances),
une virée shop­ping de luxe. Il y a soix­ante ans, des lit­téra­teurs sovié­tiques isolés
han­taient ce même moyeu, harce­lant des étrangers com­patis­sants de propositions
de troc : une petite con­tre­bande (paque­ts de cig­a­rettes, etc.) en échange de manuscrits,
avec, en prime, des sup­pli­ca­tions pour qu’on les fasse pub­li­er. Aurais-je pu adopter
le scé­nario qu’ils avaient insti­tué avec les « cheikhs » hiver­nant à ma portée ? Non –
en l’ab­sence de man­u­scrits. Rien ne s’écrivait alors ; ne s’a­mon­ce­laient que des
références cul­turelles dis­parates, recy­clées ici et main­tenant, dédaigneusement.
La mis­sion con­sis­tait, en feignant d’être un guide-con­férenci­er, à les escorter
au site de con­fis­ca­tion des signes uni­versels spa­tio-tem­porels – je me suis rué vers
les « cheikhs », mimant l’en­t­hou­si­asme, bre­douil­lant un anglais sco­laire et cabotinant ;
je me suis annon­cé sous une fausse iden­tité – d’emblée irrités par mon ignorance
absolue de l’arabe (ce que l’a­gence leur avait cer­ti­fié), ils se sont déridés en
apprenant le but de notre excur­sion : des décors d’archives du théâtre d’avant-garde
russe, sans se lim­iter à Mey­er­hold. Le pont enjam­bant la Mosko­va. Iakimanka,
puan­teur de farine rance. Le manoir ténébreux où la com­pag­nie du théâtricule pervers
Marsyas ter­ror­isa naguère l’hon­nête pub­lic. Un vaste atri­um, éton­nam­ment aéré,
avec des strapon­tins jau­nis (à la tapis­serie éven­trée), typ­iques d’un cinoche provin­cial, 
nous avons échoué là. J’ai con­sen­ti à munir cha­cun d’une télé­com­mande réglant les
per­si­ennes – ils auraient sou­vent à les abaiss­er pour occul­ter les vit­res, polies jusqu’à
la filan­dre de la diaphanéité, don­nant sur une caméra en caveau, autre­fois chaufferie –
au comble de l’é­moi, une pause dans la con­tem­pla­tion des tableaux vivants s’imposerait.
L’ig­ni­tion était attisée par les films de Diet­mar Brehm – en par­ti­c­uli­er son Per­fekt 1–3
(1996) – si l’on le com­prend comme une com­bi­nai­son de found footage (en
l’oc­cur­rence, l’ha­bille­ment islamique des « cheikhs », dérivé du pro­to­type de
la pel­licule, mais en neu­tral­isant sa capac­ité d’en­reg­istrement, sans y exceller dans
le nou­veau con­texte cul­turel ; habille­ment souil­lé par les impres­sions collectives
dou­teuses issues d’une vis­ite à Moscou, par un exo­tisme de masse ; en se desquamant
folle­ment au dévidage, il s’en­v­ole à présent vers la four­naise) et de dégra­da­tion des
images – la seule chose pour laque­lle il vaille la peine de vivre en ce monde !
Les peu­pli­ers ondoy­ants émergeaient dans les inter­ludes, bat­ter­ies auxiliaires –
leurs racines en lithi­um – coag­u­lant le flux. Dans cette matière trou­ble s’in­jec­taient des
frag­ments de corps nus, des lamelles arbores­centes, toutes les inter­ac­tions lesquelles –
à dis­tance suff­isante – sont indis­cern­ables d’un acte de cop­u­la­tion ; primitivement
non sig­nifi­ants, mais acquérant le car­ac­tère d’un cer­tain mes­sage par la main du
mon­teur – je soupçon­nais, der­rière elle, celle d’Alexan­dre Lev­it­s­ki, assis­tant de Lev
Koule­chov sur le tour­nage des Aven­tures extra­or­di­naires de Mr West au pays des
bolcheviks ; pour lui, nous sommes une journée de pro­duc­tion ratée, bonne seulement
pour le rebut. Spec­ta­cle-moral­ité : m’é­tant trav­es­ti en gue­nilles de pèlerin, je
cra­pahutais sur le pont Las­totchkin, l’une des mille cordes reliant des îles uniformes 
de l’arc mar­itime fin­landais (progéni­ture de la fonte des calottes glaciaires) ; les
rac­cour­cis d’île en île étaient inter­cep­tés par des ban­des de loque­teux hostiles 
(tous iden­tiques), telle­ment qu’il fal­lait con­tourn­er les flèch­es lit­torales, par­courir bien
un demi-périmètre, en « savourant » au pas­sage les quais bâtis d’une enfilade
d’en­tre­pôts pétriniens – hangars décrépis (con­tenant l’én­ergie de la répéti­tion : seules 
les dix pre­mières îles mobil­i­saient des ressources humaines, les autres s’organisaient
d’elles-mêmes), aujour­d’hui loués pour des espaces de cowork­ing, quelques-uns étaient squat­tés par des post-hip­pies ; végé­tant dans leurs « com­munes », je réso­lus le 
prob­lème du mutisme ambiant : leurs paroles brouil­lées n’é­taient que l’an­tic­i­pa­tion des
mis­siles, du delta‑t final appor­tant le son ; je pro­gres­sais vers la source ; la quantité
d’équipement musi­cal alle­mand onéreux aug­men­tait autour de moi. Sur l’île
Rjavotchkine, l’une des incip­i­entes îles achéiropoïètes, au seiz­ième étage d’un
grat­te-ciel délabré des années 1730, j’obtins une audi­ence avec l’ingénieur 
Zem­lian­itchko ; nous nous claque­murâmes dans son ate­lier (sat­uré de ferraille) ;
Zem­lian­itchko, homo­sex­uel tra­pu aux cheveux ros­es, nour­ri de pain noir (mâché avec
des bulbes d’oignon crus), me résuma briève­ment son man­i­feste pour l’abrogation
inté­grale de tout son ter­restre. D’après ce prodi­ge auto­di­dacte, tout audio (« le plus
détestable des médi­ums ») découle de l’in­vari­ant déclam­a­toire d’une ode apocryphe
de Mal­herbe – et il m’en cita textuelle­ment l’ex­trait même. Zem­lian­itchko déclara :
« Je vais router vers un point arbi­traire­ment choisi – par exem­ple près du pla­fond de 
cette cham­bre – les com­posantes sonores (de généalo­gie mal­her­bi­enne) dis­per­sées à 
tra­vers la planète ; et puis, par des inter­ven­tions adressées, stim­uler leur combustion
accélérée ; ma san­té de bogatyr, accou­tumée aux divers types d’ex­cès aus­si bien
qu’à l’ascèse, me per­me­t­tra de sup­port­er sans dom­mage cette pres­sion colossale ».
Pour exé­cuter la sen­tence, on avait assem­blé une machine de caus­tique, un sys­tème 
ver­tig­ineux de méta­matéri­aux en méta­sur­faces con­voy­ant les paque­ts d’on­des le long
de tun­nels focaux qui cor­rigeaient en per­ma­nence les degrés de con­nex­ité ; entre les
estafettes s’opérait une sélec­tion qui dédui­sait les erreurs. Zem­lian­itchko action­na le
levi­er, et moi, les oreilles bouchées, cinglé par les fou­ets des notes, déjà con­scient de
l’inu­til­ité de tam­bouriner des portes clos­es – donc je m’ef­fondrai au-dedans de
moi-même, fran­chissant pour la pre­mière fois la fron­tière – un grand succès !
Avec Joseph Selig – archi­tecte que j’ai inven­té – nous bou­tu­ri­ons dans la serre du
Dun­more Pineap­ple, ves­tige d’une Écosse mythique. Là se déroulera le reste de notre
éter­nité. Par­mi l’in­ter­minable cat­a­logue des folies archi­tec­turales on nous proposa
d’autres options de « rési­dences », nous hésitâmes un moment entre la pagode de
Chanteloup et le Désert de Retz, mais les intrigues cadas­trales et les guerres
immo­bil­ières, aggravées par une géo­gra­phie altérée (les deux ensem­bles ayant été
repoussés bien au-delà de ce qu’on appelait la France) – symp­tôme indu­bitable de notre
sub­sis­tance selon la logique d’une civil­i­sa­tion d’archive – nous ori­en­tèrent vers 
l’Ananas : domaine risqué, parce que fru­ti­er, c’est-à-dire minant les fondements
de l’or­dre éta­tique. Joseph et moi auri­ons pu jouer aux échecs – ou nous masturber
mutuelle­ment – au lieu de cela nous nous enrôlâmes dans les rangs des frontaliers,
dont la pénurie cri­tique, vu la faib­lesse générale de la pop­u­la­tion, menaçait d’une
inva­sion de la réal­ité extérieure. (Le flux touris­tique des pays du Golfe à des­ti­na­tion de
Moscou dimin­uera de soix­ante-dix, voire soix­ante-quinze pour cent l’an prochain.)

Onze mille ans d’apprentissage.

Je récoltais des airelles sur les sous-arbrisseaux
dans le sanc­tu­aire toundrique de Begriff­s­geschichte –
comme si j’é­tais un idiot – sans espérance de rémunération ;
mais, par un heureux hasard, ce fut moi, cet idiot, qui,
pour m’être con­for­mé à la norme de ren­de­ment, ai été
grat­i­fié d’un bil­let préféren­tiel (150 crânes de béli­er) pour
un vol (d’1 h 30) de Johan­nes­bourg au fort des Marais Putrides,
pos­ses­sion du seigneur Cas­sure. Avion. Un vol­ume imposant –
Illu­sions per­dues – com­pendi­um (ani­mé) du bétail en Europe
ori­en­tale, reli­ure en cuir de béli­er tan­né – sur les genoux ;
som­no­lence, poids de baig­nade dans le déficit qui devance
notre avance. Une inspec­tion frontal­ière (par les dévoreurs du tempo).
Un aéro­drome por­tant le nom du seigneur Cas­sure ; un téléphérique
usé – comme médi­a­tion abondée (les rayures de la table basse, en
gon­do­le (câble en chapelet de réver­bères), étaient masquées
par les amas d’af­fich­es avec des actri­ces plurimillénaires,
telles que Serdith Adjreck) entre trois îlots défi­cients – trois
mon­tagnes : la mon­tagne de l’Avi­a­tion – sépul­ture de nombreuses
vic­times ; une frac­tion des cadavres a été emportée – par les
éboule­ments et les bom­barde­ments – dans les val­lées en contrebas ;
la mon­tagne inter­mé­di­aire (dont j’ai oublié le nom), pou­vant se targuer
d’un inven­taire de chefs-d’œu­vre archi­tec­turaux – des ossa­t­ures pétrifiées
de struc­tures à la fonc­tion pré­ten­du­ment com­mer­ciale (étagères pétrifiées
jonchées de paperasse pétri­fiée : brochures ésotériques et constitutions,
reléguées par les musées) –, et le tell de Moskaï. Gron­de­ment d’un drone
de recon­nais­sance de la firme jamaï­caine Tra­ven­schlunns, là-haut. Des
archéo­logues sta­giaires, sirotant nerveuse­ment du café instantané.
Au bazar, au milieu d’une foule de mer­ce­naires sous-payés (armés), se terrait
un unique véri­ta­ble vendeur ; il me recom­man­da sa marchan­dise insipide
– effi­gies de paille : jeunes gens aux mem­bres curieuse­ment tordus –
au titre d’un arti­sanat local à longue his­toire  ; je demandai : « Est-ce qu’un
peu­ple a jamais vécu ici ? » – « Oui, mon génome en con­tient même deux
pour cent ». J’a­chetai une effigie et la plaçai dans un cof­fre de dépôt.
Sous pré­texte d’un ser­vice exclusif com­pris dans le prix, feignant d’être
un guide, ce sac­ripant m’at­tacha à une civière et m’en­traî­na directement
dans une forêt inex­tri­ca­ble – vers le dernier point encore intact en notre
monde de taille moyenne. Le voy­age dura neuf mois ; je con­trac­tai en route
neuf (ou dix) mal­adies trop­i­cales, huit (ou neuf) mal­adies caractéristiques
des lat­i­tudes polaires – et d’autres mal­adies. Vers le nord-est. Un gisement
archéologique Kolo­griv, entre­prise régiono­for­ma­trice – région au choronyme
con­testé, quelque chose comme olst Ibanos­ka ; vari­ante con­cur­rente : olst
Volo­gas­ca ; impré­ci­sion cor­rélée à l’indéchiffre­ment de la langue –
une tour hor­logère hydraulique. À la fin de chaque févri­er, depuis un
bal­con enchâssé dans le cad­ran, on déclarait la guerre par déversement
au pied de la tour d’un représen­tant aléa­toire de la jeunesse ; le février
suiv­ant, l’avène­ment de la paix était proclamé, même opéra­tion appliquée :
chute – et ain­si de suite. Leurs corps com­primés (mem­bres tor­dus) composèrent
un pavage authen­tique. Nous arrivâmes en temps utile. Ne souhai­tant pas
pro­longer d’une année addi­tion­nelle l’at­tente du sec­ond acte, au moment de
l’é­clair­cisse­ment de voix du « pré­posé », je pui­sai dans ma poche des provisions
d’airelles, les rédui­sis dans le poing en bouil­lie homogène ; la tour se dédoubla
aus­sitôt : d’un bal­con on déclara la guerre, de l’autre la paix ; deux corps projetés
fusion­nèrent en un siamois. Vieux truc, cas attesté : Rain­er Maria Rilke,
dis­posant d’une quan­tité majorée de baies, pro­duisit ain­si à tra­vers toute
l’Alle­magne des mil­liers de copies de la tour de Hölder­lin (ultérieure­ment
réqui­si­tion­nées pour la défense ter­ri­to­ri­ale durant les cinq ou six premières
itéra­tions des guer­res mon­di­ales) ; il con­sacra sa vie à leur multiplication.
La per­for­mance n’é­tait nulle­ment une recon­sti­tu­tion ordi­naire ; aucun acteur
n’au­rait accep­té de venir ici – moyen­nant quelque rétri­bu­tion que ce soit –
tout repo­sait sur l’én­ergie pure de la répéti­tion ; drogue per­orale à laque­lle je me
main­te­nais assu­jet­ti. « Ennui ! » lançai-je à mon com­pagnon – « Sont-ils
au moins classés à l’UNESCO ? » Son silence ; je remon­tai sur la civière, il
me traî­na plus loin. Six mois plus tard, il ten­ta de par­ler : « La nature est
pour­tant assez expres­sive ici ». « La nature ! » cri­ai-je – « je hais tout, mais
rien ne m’est davan­tage odieux que la nature ! ces ter­rains exogènes
par­ti­c­ulière­ment chétifs, par­o­di­ant des forêts – cha­cun sait qu’à l’est du
tren­tième méri­di­en il n’y a jamais eu la moin­dre for­ma­tion forestière » –
je ne me cal­mai que lorsque « l’a­borigène » sim­u­la la récupéra­tion au sol d’un
embal­lage métallique, arte­fact (déchet) de cul­ture matérielle, secrètement
tiré de son sac. À bout de tolérance, je pris la fuite lors de la halte nocturne
– pro­gres­sion à tâtons vers la mer de Kara, la fron­tière belge. Je la franchis !
Je ram­pai par une brèche – je m’ab­stiens d’en indi­quer les coor­don­nées pour
des raisons de cen­sure – à prox­im­ité du poste de douane Amder­ma-Coxyde.
Retour sur-le-champ : dans ma boîte aux let­tres gisait une masse de quittances
–  loy­ers pour un apparte­ment vacant, fac­tures impayées ; je fus con­traint de les
régler par enrôle­ment – cumul d’emplois (heures sup. inclus­es) – dans les rangs…

Présentation de l’auteur

Artiom Belov

Artiom Belov, né dans la région de Moscou, vit à Tbilis­si (Géorgie). Poète, il est l’auteur de Créa­tion des formes, paru aux édi­tions Lit­er­a­ture with­out Bor­ders (Let­tonie). Ses textes ont été pub­liés dans plusieurs revues indépen­dantes russ­es, notam­ment Fla­gi, Rosamun­di et Vseal­ism, ain­si que dans la revue française Sitaud­is. Il est égale­ment l’auteur d’articles de recherche et de textes de cri­tique lit­téraire et ciné­matographique. Il a traduit Dire de Danielle Col­lobert et tra­vaille actuelle­ment à la tra­duc­tion de Marc Gra­ciano pour les édi­tions Kongress W Press. Il écrit aujourd’hui prin­ci­pale­ment en français.

Bibliographie 

  • Créa­tion des formes – Recueil paru aux édi­tions Lit­er­a­ture with­out bor­ders.
  • Pre-flash­ing – Texte de fic­tion pub­lié sur la plate­forme littéraire
  • Revues indépen­dantes russ­es : Pub­li­ca­tions divers­es dans des revues alter­na­tives et des samiz­dats numériques qui sou­ti­en­nent la poésie con­tem­po­raine et la fic­tion exploratoire.
  • Revues fran­coph­o­nes de créa­tion : Présence sur des plate­formes dédiées aux formes poé­tiques nou­velles et aux écri­t­ures hybrides. 

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