Adieu à la patrie.
Un tronçon quelconque
du talus. Une berme
moulante : la cuvette
aux alvéoles lunaires
avec les échantillons
(profilés) de mouvements –
les alcaloïdes ! les alcaloïdes !
Mordançage. Aigrettes mordantes
qui étalent les semis de signes
normaux, leur chèvrefeuille (jaloux)
linnéen (borealis) blasphème
dans mon dos. Zeughaus
en bois – au loin. Rien à foutre ;
ces lampes de patrouille ne sauraient
pas me rattraper. Ainsi que les pisteurs.
Au terme de l’apprentissage enchanté
d’échantillons mouvants
– l’idée même s’en annule –
jusqu’à l’établissement d’une pleine clarté.
Étant rongé par leur révélateur sablonneux
(favori), je n’y ai jamais griffonné d’ange.
Piste morte – moi – c’était trop semblable
au fascinage (stabilisant) local.
Les molosses accourent à la ripaille,
attirés vers les auges de bouillie : linnées pilées.
Et aussi un train absolument statique – en placage.
Immondice ferroviaire. Ne pas se joindre.
Enlever des odiojî.
Enjamber. Par les ossements en tant que tels,
pas les jambes. De l’autre côté de la pente – non –
le rempart – au-delà de l’ancien règne –
où l’on ne trouve plus la minuscule
des bouleaux nains (à la mesure de mon esprit).
Et puis : reconstituer à la va-vite (par une imagination
chétive) une vue étendue, possible. Effort.
<…> Mer de brume.
<…> Enfin, dômes et pinacles, jardins et flèches.
Une toiture coquillée de la mairie. Voilà.
Effet de moiré.
« La superposition de deux réseaux », dont
le premier était votre humble serviteur,
en ce moment recroquevillé dans un fauteuil –
loggia ouverte de l’appartement attribué
aux résidents du programme VIDE
(Valorisation Institutionnelle des Discours Écrits
du Grand < >) – début janvier, probablement en 2027.
Je suis passé par une succession de pièces (chacune
plus gélatineuse que la précédente) pour arriver là.
Allez : séance de frappe ; le geste préparatoire de
tendre – une mallette de Supérior-Maveg (€80)
se glisse au plateau ; un ordi portable innommé dedans,
ainsi que des piles de papier brouillon multicolore,
un beige terne titre d’identité provisoire (du duché
des terres unifiées au nord de la Loire ; d’un État aboli
depuis longtemps, bien que ses documents restent
partiellement en vigueur) ; tout s’installe sur la table
de jardin pliante, à surface striée de rayures étirées ;
c’est la surface-incrustation, projetée par un dispositif
de ma vie antérieure – suspendons le fragment chosiste
sur la corrélation concrète de ces rayures – notons seulement
qu’elles sont le calque des systèmes (célestes) nautiques,
d’un tissu impénétrable, calandré par les comètes de vagues.
Ayant initialement l’intention de me consacrer à l’écriture
d’un ensemble de fragments variant sur différents modes
mon idée fixe – le motif du passage des frontières –
et obéissant à un schéma unique : paysage – franchissement
de la ligne – paysage terminal ; ou bien de m’enfoncer
dans l’ethnographie du lieu, comme l’exigeaient les règles
de la résidence, j’ai finalement entrepris la correction
de l’encadrement théorique de La Création des formes,
déjà imprimée – mon long poème post-épique – afin
de l’actualiser à l’aune de discours écologiques
et postcoloniaux mal compris, dans l’espoir de me placer sous
l’aile d’une institution mieux dotée, le festival à Orléans,
la plus proche des villes relativement importantes.
Ce doit être justement le paysage extérieur m’encerclant –
second réseau – qui a corrigé la forme de mon comportement.
Partout pointaient des poiriers noueux ; des poules et des oies
(en troupe) labouraient une mince couche de neige, 1,5 mm,
au cours de la promenade. Des « paysans » moroses épiaient depuis
des maquettes hâtivement façonnées en plâtre de
pavillons de meulière « traditionnels », venues se substituer
aux grands ensembles de HLM et envahir Valenton,
village retiré – relevant de ce qui fut jadis la région d’Île-de-France.
La vue ultérieure – celle de la colline, évidemment – était bloquée
par un panneau explicatif : « Les Durians de Valenton,
projet architectural, achevé en 1987 ». Laissant le regard
s’attarder sans cesse sur cette inscription, je me représentai
mentalement la scène de ce voyage fatal-là d’un architecte suisse
(canton de Vaud) de troisième ordre, Joseph Selig –
choisissons le cadrage : la banquette arrière de sa voiture.
On est en l’an 1982. À travers le pare-brise, la route
nationale 6 noircit, monotone – Joseph roule vers le nord,
tripotant sa barbe (des scintillements dans le rétroviseur).
Dans le vide-poches entre les sièges repose une demande de
congés signée – respectons la maxime classique de ne pas raconter
mais montrer – en vérité transgressée : aucun chantier n’était de toute
façon prévu dans l’immédiat. Au creux des platanes, sur l’accotement
végétalisé, il distingue un instant quelque chose de vague qui fait naître
dans son corps d’étranges résonances. Il lâche aussitôt sa Bagheera
moutarde contre le rail et s’élance vers les carottes de sol (compactées),
attendant leur sort – de petits cylindres tentants – extraits par les équipes
du SIAAP lors du percement de réservoirs souterrains de filtration.
Le SIAAP s’est saisi de ce site – appelé par la suite station d’épuration
Seine Amont – pour combattre une pollution excessive des eaux par
les coliformes fécaux, que deux autres stations ne parvenaient plus à traiter.
Pour cela, on dérangea le calme de la carrière de Valenton, remblayée dix ans
plus tôt et reconvertie, après sa mort, en décharge sauvage. Ses sols infectés
furent brutalement mis à nu. Joseph ne sortit pas rapidement de sa stupeur
(comme si les formes du dessin se traçaient d’elles-mêmes par-dessus
les carottes) ; dès qu’il parvint à se remettre, il se dirigea sans tarder vers
Les Choux de Créteil, l’objectif originel de l’expédition, complexe achevé par
Gérard Grandval en 1974, et qui, à partir des années quatre-vingt,
finit par n’éveiller chez les collègues de Selig ni intérêt ni besoin de rivaliser.
Aux yeux de Joseph, le travail de Grandval ne parut pas, dès l’origine, en rien
satisfaisant – il s’avérait tout simplement peu apte à programmer l’avenir ;
ses pétales centripètes stérilisaient l’environnement alentour, comme une station
d’épuration en construction stérilisait la Seine. Joseph possède sa propre image
de l’avenir, une liste précise d’étapes nécessaires à sa reprogrammation.
Ces considérations, Joseph les exposait avec ferveur – et dans le détail –
à Julien Duranton, maire de la commune. Reprenons leur conversation selon
une sorte de contrechamp. Non – limitons-nous à Joseph.
« On sollicite une subvention – très vraisemblablement, elle serait amortie
fût-ce par la suppression du problème lié au transport de sols vers l’un de
ces polygones éloignés, où ils pourriraient indéfiniment – on donne à
ces déblais une nouvelle vie » – il introduisit le maire prolétaire aux
ramifications les plus récentes des discours de l’écologie et
de la biopolitique – « Valenton peut entrer dans les classements
internationaux » – il avait déjà repéré une parcelle appropriée –
« une friche délaissée, presque en triangle isocèle parfait,
découpé sur trois côtés par la ligne ferroviaire vers Lyon et
la route nationale N406 – sans cette intervention, elle aurait
été affectée à un énième parking automobile. Et surtout : en travaillant
sous l’égide du mot magique « expérimentation », on peut toujours revenir
sur la construction, en garantissant la réversibilité de l’opération –
à n’importe quel stade ». On est en 1984–1986 – doit-on décrire
le processus de comblement stratifié de trois collines désaxées (15–18 m),
leur stabilisation, le battage des pieux, la pose du grillage, etc.,
à la manière d’un ciné-essai de Marker mêlant images fixes
et texte – pas : ce sera un plan général. Trois tours – la moitié de l’une d’elles
a été attribuée à ma résidence – en béton armé, de hauteurs inégales,
entièrement hérissées de pointes en fibre de verre aux teintes acides
et outrancières – quarante ans plus tard, elles se sont largement ternies,
fissurées et déformées, une partie a été dérobée par la délinquance du quartier.
Aucune réversibilité n’a eu lieu. Joseph, pas à pas, a mené son monstre à terme.
Le maire, insuffisamment vigilant, n’a pas contrôlé les opérations, n’a pas su réagir.
Échec total dans la presse, indignation des citoyens ordinaires – Selig s’est
littéralement évaporé sous ces rumeurs menaçantes – nous l’éliminons du récit
pour des raisons d’économie dramaturgique. Le Suisse s’est trompé sur l’essentiel :
le choix de collines relativement basses était dicté (outre des impératifs pratiques)
par l’exigence d’une inaccessibilité visuelle de l’original – Les Choux de Créteil,
se dissimulant pudiquement dans l’enveloppe de leurs pétales – masqués par les
immeubles voisins depuis – Selig l’avait calculé – les positions des Durians
(qui, à l’inverse, piquaient agressivement l’environnement dans toutes les
directions possibles) ; or ces immeubles furent, sans exception, détruits,
la perspective sur les Choux s’ouvrant désormais depuis près d’un tiers des
positions dans les Durians. L’observateur se trouvait dès lors contraint
d’intégrer les deux complexes dans son modèle du monde, au prix d’un
accouplement fétide. Mais sur un aspect Selig ne s’était pas trompé :
son plan coïncidait avec l’avenir réel. L’épidémie de toxicomanie par
injection qui a submergé Valenton a fourni un objet-double. Les seringues.
Les pointes des surfaces verticales projetaient les ombres de seringues
éparpillées sur les surfaces horizontales.
L’horloge frappe six heures du soir – interrompant ma frappe ;
au fond, je n’avais tapé qu’une douzaine de phrases. Avec le son mentionné
je descendais habituellement l’escalier pseudo-hélicoïdal, calandré (craquelé)
par d’innombrables vagues de marginalisation ; puis la déclivité – et je
poursuis encore aujourd’hui cette descente, visant le seul être humain de
ce village avec lequel pourra se créer un contact solide – un pêcheur
portugais maigre, Cândido, originaire de Manteigas, d’où il avait transféré ici
son élevage de truites. Dans la taverne « cosy » accolée à cet élevage
(porte-fenêtre sur des ruisseaux à la provenance douteuse, des chenaux opaques
se déversant dans les bassins piscicoles), échauffé par la boisson, m’acharnant
par intervalles sur les steaks de poisson, j’offre au maître un excursus sur
Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi (1979), de Maria Gavala, ma bande
expérimentale fétiche, née au cœur de la metapolítefsi, cette étrange période
peu après la chute des colonels noirs, lorsque les arts grecs (étouffés
par l’asphyxie des vacuités comico-mélodramatiques) reçurent enfin
une bouffée de liberté. Jonglant avec les termes – dénaturalisation de la Grèce –
j’édifie mon interlocuteur sur les subtilités de la structure, qui désarticule
la causalité narrative canonique, présente la Grèce comme un phénomène
hétérogène et fuyant, sans se complaire dans l’escapisme formaliste, mais
se condense en une énonciation politique limpide. Souvent – dans des trains
ou des bars – je mens aux auditeurs béats en affirmant que je rédige une monographie
de mille pages sur Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi. En fait, je n’en ai pas vu
la moindre séquence. Gavala n’a pas répondu à mes courriels – une requête polie
sollicitant une copie. Sur le mur d’en face – comme sur une toile de fond – pendait
un paysage néo-naturaliste (kitsch), de la main de Manuel Carvalho, intitulé
Pastagem com Cabras – une œuvre de grand format : un pâturage brûlé par
le soleil – zéro figure humaine, les montagnes bleues à l’horizon pareilles à
des hématomes, les hybrides figés de chèvres et de moutons – le soleil interdisait
tout mouvement à l’intérieur du cadre ornementé ; peut-être le peintre y avait-il
atteint l’ultime ambition de la pastorale – une éternité laide. Cândido n’arrêtait
pas de fixer ce tableau pendant mon monologue ; il savait pertinemment que
Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi en dépendait, pas de ma description.
Je m’en doutais aussi. En tâchant de me rassurer, je faisais surgir devant moi
les lettres Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi, pétrifiées dans la forme même de
l’espace, comme tracées au néon ; c’est ainsi que ces lettres – telles un
mene, tekel, fares – surgissaient dans mes songes anxieux, les songes de Paris,
d’un Paris cinématographique des années trente, le Paris de Jean Gabin, de Marcel
Carné, un Paris encore praticable (privilège qui m’était refusé dans l’existence).
Dans ces rêves, je m’extrayais de ma dérisoire garçonnière louée, m’insinuais
entre les strates des corridors de rues en grisaille, bordés d’épiceries
indigentes et désertées, entre les strates des universités écorchées et figées –
comme les hybrides de Manuel Carvalho – empruntées aux villes gelées du
pays d’où j’étais arrivé ; je m’efforçais d’héler un taxi, terminais par la
librairie d’exil nommée Afigisi/Peripeteia/Glossa/Siopi – auditoire estompé,
apathique, absence de réaction, mes poèmes inactuels, quels que soient
les ajustements de l’encadrement. Puis je retournais à la garçonnière,
dînais, tombais dans un raccord de montage – et tout recommençait : encore les
universités, encore la librairie. Je me suis senti mal tout à coup. La surface de la
table de la taverne s’est superposée à celle de la loggia, striée. La truite était
répugnante au goût. Je suis sorti à l’air frais. Par les effilochures du géotextile
drapant les collines se devinaient les éclats de manifolds à gaz. Inertie brusque.
Il fallait forger une métaphore : dans certaines langues, le mot manifold
désigne aussi une variété topologique – mais je n’ai pas su produire
une justification poétique crédible de la fracture de ces nœuds qui
distribuaient le gaz de la recombinaison des réseaux, réparant les
défauts de leur interpénétration. Et par quelle main ? La réponse m’est
soustraite. Tandis que je montais l’histoire de Joseph Selig, quelqu’un
montait la mienne – chaque image venait des coins des pièces –
caméras de surveillance – je me suis souvenu des chuchotements des
habitants : l’accès à ces caméras aurait été intercepté par la narcomafia de Valenton –
par quelle main mabusienne, au juste, fut retranché de leur succession
le plan le plus précieux ?
Pre-flashing.
L’anniversaire de l’abomination infâme, revécu au parc botanique.
Inhalation hébétée de parfums : laurier-rose ? laurier commun ?
Peu probable. Puisqu’ils ne sont pas ici-bas en cette saison, il n’y a
aucune floraison. Roulées en hibernation, empaquetées dans le poste
de pompage – la guérite –, ces plantes-là ne donnent désormais que des
échos d’odeurs. Échos qui s’activent selon deux courts cycles –
matinal et vespéral – quand leurs feuilles en lanières (motrices) se
réveillent et tirent une charge olfactive vers les rigoles, dans
le rainurage desquelles sont conduites les pailles d’irrigation.
L’entraînement aboutit aux micro-asperseurs. En inspectant les
rugosités des fossés, j’ai heurté une fougère de l’épaule. Bien sûr.
Osimmunda regalis – c’est la source. Le dévoilement se répercute en
bruits farouches de sciage. Ou de rasage. Les rondins poisseux de résine
sont partout. Disséminés près du sentier. Les acéphales numérotés.
Le parc fut touché par un ouragan. Il neigeait beaucoup. Cela a rompu
les échines d’autres arbres. En croulant, ils ont formé des estrades.
Inopinément, une nouvelle rafale forte de vent. Une maquette
de lion publicitaire (pour le zoo limitrophe) en carton se boursoufle,
son museau se désagrège, derrière lui se déploie une perspective
familière des images (profondeur illusoire, etc.) : une nuée d’objets
ornithoïdes qui serpente, enserre une borne de guidage, collée à son axe.
Goélands argentés ? Fantaisies sur la Bretagne. Pointe du Raz, on dira.
Mais pas. En se séparant de ses compagnons, s’amenuisant, en dépassant
la zone de conventionnalité, une mouette se convertit en demoiselle. Et puis
sa carcasse beurrée, à pleine vitesse, s’encastre dans la flaque huileuse qui
avait été basculée au préalable (par des charnières) en position verticale –
comme le miroir ardent d’Archimède, la chausse-trape. Une collision de deux
systèmes incompatibles – ce à quoi nos cœurs aspiraient tant – hélas, on a
négligé que, dans ce sport, gagne par défaut la partie aux médias universels
les mieux construits.
On m’a déplacé à l’extrémité opposée de la borne – en traversant les champs de
force spécifiques – jusqu’à l’aire déjà réservée au stockage des expériences
visuelles. La subjectivation de l’allée a éliminé des arbres ; les rayons d’une vision
mécanisée les ont rayés, en les supplantant par des mâts lampadaires (chacun équipé
d’une antenne), alias colonnes d’affichage, dont la chair – qui résonne d’autant plus que
le lieu est situé à l’ouest – est couverte d’un tatouage dense ; la haute culture des tags
qui marquent un accomplissement des procédés aux ciseaux et à l’aiguille. Ce lieu exact est assez occidental. Ainsi, sa dernière configuration (marginée de verdure, illisible) fut
supprimée sans délai de la mémoire spatiale. Une borne béante – la cavité amniotique
qui s’est minéralisée (diaboliquement multifonctionnelle) – accouche du moyen le plus
économique pour essorer toutes les ressources d’un dispositif frais, en explorant mes
entrailles dans le but de les corréler avec le jeu imminent. Le bus-navette. Dans
la forme d’un camion – Saviem SM 280 TU – qui s’est cristallisée sous l’influence
du film sorti en 1977 que j’ai regardé voilà une semaine, avant le vol pour ici, en
faisant ma valise. La grand-mère – Duras – et son méchant héritier (inhumain).
Pour démarrer, le conducteur, l’étasunien rural (dans sa quarantaine) qui a souffert
de la précarité pendant tout un quart de sa vie – appelons-le J. – a pris une pilule de
LSD tonifiante, s’efforçant d’éclipser des apparitions les unes par les autres.
Épargnons-nous la dynamique de ce parcours avec ses plantages nauséabonds de roues
(effet stroboscopique) ; au final, seuls les repères comptent. Il ne m’échoyait que des
incohérentes bribes – mises en cache sur les auréoles flamboyantes des réverbères ;
extrudées du plan vers le « terrain » en s’approchant des périphéries de ces couronnes –
qui avaient été arrachées aux scénettes qu’on improvisait là. Le plasma imprégné d’une
telle quantité d’énergie que la validité au moins relative de ma perception devient
inévitable. J’ai reconstruit les lacunes des sketches à ma propre guise. Tout a débuté par
la chienne errante qui a déboulé pile sur le trajet de J., dont la vigilance, chimiquement
inhibée, ne lui a pas permis de manœuvrer efficacement. J. a écrasé la chienne,
Cécilia Séquestia la Troisième, que les siens guettaient pourtant au foyer (!). Un
rite d’initiation. En proie à un violent désarroi, le chauffeur a raclé de l’ongle crasseux
son stock d’acide (pour les urgences) d’un carton. Aussitôt, une vignette lui sauta aux
yeux : la maisonnée canine, tapie dans une boîte à pizza (en carton) maculée de taches
graisseuses, près d’un conteneur à ordures, quelque part en banlieue d’Arizona. Les fils
– Joachim-Archimbald et Miles – scrutaient fébrilement les parages, gémissaient et
hurlaient. Leur père, le mari de la défunte, un golden retriever nommé « Loser »,
s’acharnait à apaiser sa progéniture. « Où est maman ? Il y a anguille sous roche », dit le
premier chiot, flairant le malheur. « Cécilia doit rentrer », jura papa. « Maman est
morte », murmura son frère. Leurs membres se tordaient en défiant l’amplitude
naturelle des jointures, on les aurait crus marionnettes de Segundo de Chomón.
C’était la vengeance des cimes innocemment refoulées, l’influence souterraine des axes
torsadés (décalés). La médiatisation n’a pas préservé une fête funéraire. Pour juguler
l’impression d’un cauchemar sans issue, J. extrait d’un magot secret une bouteille de
vin italien bon marché et la vida d’un trait. Ce fut une décision funeste qui eut les
conséquences immédiates. Au réverbère suivant, deux vauriens lui avaient déjà tendu
une embuscade – nommés Giovanni et Mazzuti (d’origine japonaise), qui traînaient
dans un boulot saisonnier à la cave à vin aménagée au fond d’une grotte alpine, quelque
part en Lombardie… non, en Vénétie, près de Vérone. D’abord, l’affaire avançait plutôt
allégrement. Les garçons transvasaient ce vin bon marché des tonneaux vers une cuve
tampon, à l’aide de la remplisseuse, ils le filtraient et divisaient en bouteilles étiquetées,
introduisaient les palettes pleines dans la cabine du monte-plats et les envoyaient au
cellier, où leurs collègues prenaient le relais. Ensuite, les teintures et le maillage
des contours se mirent à pâlir. Giovanni brancha accidentellement les tuyaux d’une
remplisseuse au corps de Mazzuti, en engageant l’autre embout dans un connecteur qui,
chez lui, correspondait au nombril d’un homme normal ; ils se sont soudés comme des
jumeaux siamois ; la cave se mit alors à distiller non pas du vin mais du sang. Cela a
nettement compliqué la coordination. Notre duo ne réussit pas à dégager le fût
supérieur qui coiffait leur colonne (jadis, dans ces cas-là Mazzuti grimpait sur le dos de
Giovanni) ; les pylônes s’inclinèrent et s’entrechoquèrent ; en plus des pailles
d’irrigation sanguine se laissa voir une armature translucide de fibre optique.
Une avalanche se rua dans la salle, se concluant – les brèches percées – par une
inondation. J. ne dut son salut qu’à une phase supplémentaire d’ivresse qui le détourna
de l’ornière introspective ; ses pensées s’écoulèrent donc vers les secteurs abstraits
d’érotisme. Le zapping. Au réverbère suivant se pavanait une miniature animée de la
littérature galante, toute imbibée du flot libidinal que J. a vomi. Madame de Pompadour
se prélassait sur le lit conjugal, blottie contre l’amant, Étienne-François de Choiseul, le
nez enfoui dans une tabatière à son effigie. Sur la marquise, un soutien-gorge pêche
avec – mystère – des boutons en carton, comme chez cette fille dans Swank. Le
réverbère s’agite en un clignotement frénétique – surtension de l’alimentation. Louis
XV débarque soudain (en fracassant des portes) dans la chambre, un flogger au poing,
fou de rage. Grimaces de pixels défectueux. La marquise s’empare d’un candélabre sur
la coiffeuse et, pour se défendre, esquisse autour d’elle des figures paraboliques qui
finissent par des figures indescriptibles. Un baldaquin s’est embrasé. L’ampoule du
lampadaire surchauffée a claqué. À l’instar d’une commutation. Tous les sens du
conducteur se sont dégradés. Comme amorce destinée à exciter sa sentimentalité, on lui
montra quelque aristocrate misérable, pleurant faussement à un bureau en bois de
noyer, tout en persistant (avec fermeté) à inhaler les parfums de sa bien-aimée disparue,
demeurés sur un billet d’adieu. « Ennui ! », aboya J. Les repères s’épuisaient. J. braqua
le regard vers un horizon rétréci. Nos regards se « rencontrèrent » ; cela m’assomma,
moi, bouche bée, la salive en filaments. Je me précipitai, talonné par cette merde – le
portail du parc pour cible. On m’a flairé. La pression du « temps ». N’importe quoi,
pourvu de ne pas être intégré sans couture au tour de force explicité. Ne pas être la
source.
Je me suis affalé au bar d’un café « Archéoptéryx », archicomble d’indics – comme il
sied à la veille des grandes guerres. Les mêmes personnages rôdaient ici il y a un siècle,
avant l’annexion. Devrais-je me flinguer tout de suite ? L’épuisement des archives.
Les choses rondes (pommes, perles, tournesols) étaient restées cachées dans les
ondulations du feuillage marin – toujours des volontaires hardis se levaient pour vous
picorer. Une fois soumises (à la quantification !), ils vous brandissaient au-dessus d’une
campagne, l’asymétrisant par le tassement de tout l’arrière-plan en gerbes. Pardonnez
la parabole. Cela n’existe plus. Les peintres (technologues) de cour modélisaient (par
contrat) la forme même des lieux – géodésie pratique. Cent ans plus tard (avec
la popularité croissante des fenêtres) plusieurs filous comme Cranach commençaient,
tête baissée, à réécrire de zéro tous les éléments naturels, les baignant dans une
blancheur laiteuse. Lueur diffuse, bourdonnement d’un rover lunaire, panneaux solaires,
feuilles motrices. Il fallut des cloisons solides. Ainsi naquirent les rochers. Le résultat
final ne distinguait plus aucune différence entre les mouettes picorant tranquillement
leurs excréments et les tristement célèbres libellules de la mort. Je n’ai jamais
« élucidé » quand ni comment, par quels mécanismes, le régime dominant de
représentation du terrain a été adapté aux médias numériques – études avortées ;
des dizaines d’heures perdues au cinéma ; un recueil édité par Martin Lefebvre.
En revanche, j’ai acquis une certaine expérience de résistance domestique.
Abandonnant la grotte – en Bretagne, on dira –, nous nous alignions en rangs, nous
fondant dans son encadrement de pierre sourde, qui a été au service de la composition –
à notre avantage – et non des effets directs ; tandis que le cellophane de lumière, se
tordant dans une gloutonnerie à l’ouverture, nous traquait – nous lui avons livré
quelqu’un en sacrifice – et en récompense la pierre – dès lors sectionnée – nous a livrés
au rivage. Nous trottinions sur les galets, en chenille, en file indienne, en serpentins,
confondus avec les brise-lames, allongeant les falaises, détériorant l’attrait de la plage
bâtie d’hôtels. Les variations de ces hôtels segmentaient notre chemin et réclamaient un
sacrifice pour chaque segmentation. La mer laiteuse, de surcroît, mortifiait quiconque
apparaissait comme une forme individuelle. Sur ces entrefaites, s’annonçait la liturgie
du lavage, au cours de laquelle nous nous retrouvions à bavarder de bêtises – dans les
hébergements touristiques (bon marché), barbouillés de crème. Ce qui advint – je
ne m’en souviens plus. Je suis encore au café « Archéoptéryx ». On m’a déplacé à
l’extrémité opposée de la tanière susdite ; maintenant, une cloison me barre l’accès au
comptoir, en son centre est taillée une seule embrasure aveuglante. Avec moi, il y a
trois poupées de cire. J’ai soif. Je me hisse et avance vers le bar – avec son ressac
rugissant des indics qui valsent dans un va-et-vient imbécile – du côté de l’illumination
violette (une couleur inventée en Allemagne au XVIIIe siècle) qui se duplique avec une
voracité dans les verres. Ce qui adviendra – je m’en souviens parfaitement. Ledit petit
pays, dont le non-laurier-rose m’est inhalé, entamera à nouveau un virage conservateur.
Nouveau gouvernement autoritaire. Le chèque nominal. Allocution. Délocalisation.
Je suis encore au café « Archéoptéryx ».
Le domptage du son.
« Ce règne, ce règne – ne finit point, ne naît plus ;
Il dure, il dure dans l’État, sans mesure et sans terme,
Et tient lieu de durée à ce qui fut le temps ;
Le nom, le nom seul, y suffit et confirme.
On le nomme jour – ce jour, ce jour – faute d’un autre mot ;
Mais ce n’est plus un jour, ni rien qui lui ressemble ;
Le nom fait loi, fait roi – le nom encore –
Et gît là où rien ne peut parler.
Aux temps primordiaux – primordiaux, dit-on –
Quelque chose cessa, cessa – et ne se dit plus ;
Comédiens, pèlerins, bateleurs, gens de route –
Furent pris d’un seul coup, et mis hors de parole,
Et <…> sans retour, sans reste, sans reprise.
Leurs places, leurs places, ne restèrent point vaines :
Ceux qui vinrent, ceux qui vinrent avec lui,
Prirent les noms, les parcours, les gestes –
Et gardent les usages sans ce qu’ils ordonnaient.
Mille pour un – mille pour un – telle est la règle ;
Les fourgons civils sont rares ;
La nouvelle suite couvre la route en saltimbanques.
Sous des noms, sous les noms, semblables et autres,
Et nul ne distingue ce qui les fait aller.
Leurs logis – fruits, fruits – plutôt que bâtiments :
Écorce, pulpe, chair – la chair se défait –
Mais ce qu’ils sont – ce qu’ils font – <…> demeure : cirque »
…à l’époque, je gueulais souvent (à tue-tête) cet extrait de L’Ode sur le glorieux règne
de Jean le Posthume, d’une œuvre apocryphe du premier XVIIe siècle, censée être
fabriquée par Malherbe (au paroxysme de la mélancolie) – en déambulant le long de la
circonférence d’un hub sui generis (métropole enneigée, méprisée, englobée dans un
principe d’écart) ; la sonorité se dissipait via les branches – grâce au routage
compensatoire – vers les parterres. Un minime résidu acoustique, enclavé au niveau de
mon scrotum, provoquait des démangeaisons, un érythème de l’épiderme – attaque
immunitaire contre une intrusion inflammatoire. Les images de la douleur, stylisées en
classicisme français (et jamais transposées en texte), y prenaient la forme de kystes,
analogues à des spermatocèles. Les « cheikhs » – incarnations d’une classe moyenne
aisée bien ancrée dans les pays du Golfe, venus notamment des EAU et du Qatar,
diplômés de cursus britanniques dispensés chez eux et contrôlant une part des
ressources énergétiques nationales –, peu inspirés par les beautés de la place Rouge
(la poudrerie, les « sentinelles » indifférentes), bifurquaient vers les boutiques, assurant à toute la famille, pour le plus grand délice de leurs deux filles (en séjour de vacances),
une virée shopping de luxe. Il y a soixante ans, des littérateurs soviétiques isolés
hantaient ce même moyeu, harcelant des étrangers compatissants de propositions
de troc : une petite contrebande (paquets de cigarettes, etc.) en échange de manuscrits,
avec, en prime, des supplications pour qu’on les fasse publier. Aurais-je pu adopter
le scénario qu’ils avaient institué avec les « cheikhs » hivernant à ma portée ? Non –
en l’absence de manuscrits. Rien ne s’écrivait alors ; ne s’amoncelaient que des
références culturelles disparates, recyclées ici et maintenant, dédaigneusement.
La mission consistait, en feignant d’être un guide-conférencier, à les escorter
au site de confiscation des signes universels spatio-temporels – je me suis rué vers
les « cheikhs », mimant l’enthousiasme, bredouillant un anglais scolaire et cabotinant ;
je me suis annoncé sous une fausse identité – d’emblée irrités par mon ignorance
absolue de l’arabe (ce que l’agence leur avait certifié), ils se sont déridés en
apprenant le but de notre excursion : des décors d’archives du théâtre d’avant-garde
russe, sans se limiter à Meyerhold. Le pont enjambant la Moskova. Iakimanka,
puanteur de farine rance. Le manoir ténébreux où la compagnie du théâtricule pervers
Marsyas terrorisa naguère l’honnête public. Un vaste atrium, étonnamment aéré,
avec des strapontins jaunis (à la tapisserie éventrée), typiques d’un cinoche provincial,
nous avons échoué là. J’ai consenti à munir chacun d’une télécommande réglant les
persiennes – ils auraient souvent à les abaisser pour occulter les vitres, polies jusqu’à
la filandre de la diaphanéité, donnant sur une caméra en caveau, autrefois chaufferie –
au comble de l’émoi, une pause dans la contemplation des tableaux vivants s’imposerait.
L’ignition était attisée par les films de Dietmar Brehm – en particulier son Perfekt 1–3
(1996) – si l’on le comprend comme une combinaison de found footage (en
l’occurrence, l’habillement islamique des « cheikhs », dérivé du prototype de
la pellicule, mais en neutralisant sa capacité d’enregistrement, sans y exceller dans
le nouveau contexte culturel ; habillement souillé par les impressions collectives
douteuses issues d’une visite à Moscou, par un exotisme de masse ; en se desquamant
follement au dévidage, il s’envole à présent vers la fournaise) et de dégradation des
images – la seule chose pour laquelle il vaille la peine de vivre en ce monde !
Les peupliers ondoyants émergeaient dans les interludes, batteries auxiliaires –
leurs racines en lithium – coagulant le flux. Dans cette matière trouble s’injectaient des
fragments de corps nus, des lamelles arborescentes, toutes les interactions lesquelles –
à distance suffisante – sont indiscernables d’un acte de copulation ; primitivement
non signifiants, mais acquérant le caractère d’un certain message par la main du
monteur – je soupçonnais, derrière elle, celle d’Alexandre Levitski, assistant de Lev
Koulechov sur le tournage des Aventures extraordinaires de Mr West au pays des
bolcheviks ; pour lui, nous sommes une journée de production ratée, bonne seulement
pour le rebut. Spectacle-moralité : m’étant travesti en guenilles de pèlerin, je
crapahutais sur le pont Lastotchkin, l’une des mille cordes reliant des îles uniformes
de l’arc maritime finlandais (progéniture de la fonte des calottes glaciaires) ; les
raccourcis d’île en île étaient interceptés par des bandes de loqueteux hostiles
(tous identiques), tellement qu’il fallait contourner les flèches littorales, parcourir bien
un demi-périmètre, en « savourant » au passage les quais bâtis d’une enfilade
d’entrepôts pétriniens – hangars décrépis (contenant l’énergie de la répétition : seules
les dix premières îles mobilisaient des ressources humaines, les autres s’organisaient
d’elles-mêmes), aujourd’hui loués pour des espaces de coworking, quelques-uns étaient squattés par des post-hippies ; végétant dans leurs « communes », je résolus le
problème du mutisme ambiant : leurs paroles brouillées n’étaient que l’anticipation des
missiles, du delta‑t final apportant le son ; je progressais vers la source ; la quantité
d’équipement musical allemand onéreux augmentait autour de moi. Sur l’île
Rjavotchkine, l’une des incipientes îles achéiropoïètes, au seizième étage d’un
gratte-ciel délabré des années 1730, j’obtins une audience avec l’ingénieur
Zemlianitchko ; nous nous claquemurâmes dans son atelier (saturé de ferraille) ;
Zemlianitchko, homosexuel trapu aux cheveux roses, nourri de pain noir (mâché avec
des bulbes d’oignon crus), me résuma brièvement son manifeste pour l’abrogation
intégrale de tout son terrestre. D’après ce prodige autodidacte, tout audio (« le plus
détestable des médiums ») découle de l’invariant déclamatoire d’une ode apocryphe
de Malherbe – et il m’en cita textuellement l’extrait même. Zemlianitchko déclara :
« Je vais router vers un point arbitrairement choisi – par exemple près du plafond de
cette chambre – les composantes sonores (de généalogie malherbienne) dispersées à
travers la planète ; et puis, par des interventions adressées, stimuler leur combustion
accélérée ; ma santé de bogatyr, accoutumée aux divers types d’excès aussi bien
qu’à l’ascèse, me permettra de supporter sans dommage cette pression colossale ».
Pour exécuter la sentence, on avait assemblé une machine de caustique, un système
vertigineux de métamatériaux en métasurfaces convoyant les paquets d’ondes le long
de tunnels focaux qui corrigeaient en permanence les degrés de connexité ; entre les
estafettes s’opérait une sélection qui déduisait les erreurs. Zemlianitchko actionna le
levier, et moi, les oreilles bouchées, cinglé par les fouets des notes, déjà conscient de
l’inutilité de tambouriner des portes closes – donc je m’effondrai au-dedans de
moi-même, franchissant pour la première fois la frontière – un grand succès !
Avec Joseph Selig – architecte que j’ai inventé – nous bouturions dans la serre du
Dunmore Pineapple, vestige d’une Écosse mythique. Là se déroulera le reste de notre
éternité. Parmi l’interminable catalogue des folies architecturales on nous proposa
d’autres options de « résidences », nous hésitâmes un moment entre la pagode de
Chanteloup et le Désert de Retz, mais les intrigues cadastrales et les guerres
immobilières, aggravées par une géographie altérée (les deux ensembles ayant été
repoussés bien au-delà de ce qu’on appelait la France) – symptôme indubitable de notre
subsistance selon la logique d’une civilisation d’archive – nous orientèrent vers
l’Ananas : domaine risqué, parce que frutier, c’est-à-dire minant les fondements
de l’ordre étatique. Joseph et moi aurions pu jouer aux échecs – ou nous masturber
mutuellement – au lieu de cela nous nous enrôlâmes dans les rangs des frontaliers,
dont la pénurie critique, vu la faiblesse générale de la population, menaçait d’une
invasion de la réalité extérieure. (Le flux touristique des pays du Golfe à destination de
Moscou diminuera de soixante-dix, voire soixante-quinze pour cent l’an prochain.)
Onze mille ans d’apprentissage.
Je récoltais des airelles sur les sous-arbrisseaux
dans le sanctuaire toundrique de Begriffsgeschichte –
comme si j’étais un idiot – sans espérance de rémunération ;
mais, par un heureux hasard, ce fut moi, cet idiot, qui,
pour m’être conformé à la norme de rendement, ai été
gratifié d’un billet préférentiel (150 crânes de bélier) pour
un vol (d’1 h 30) de Johannesbourg au fort des Marais Putrides,
possession du seigneur Cassure. Avion. Un volume imposant –
Illusions perdues – compendium (animé) du bétail en Europe
orientale, reliure en cuir de bélier tanné – sur les genoux ;
somnolence, poids de baignade dans le déficit qui devance
notre avance. Une inspection frontalière (par les dévoreurs du tempo).
Un aérodrome portant le nom du seigneur Cassure ; un téléphérique
usé – comme médiation abondée (les rayures de la table basse, en
gondole (câble en chapelet de réverbères), étaient masquées
par les amas d’affiches avec des actrices plurimillénaires,
telles que Serdith Adjreck) entre trois îlots déficients – trois
montagnes : la montagne de l’Aviation – sépulture de nombreuses
victimes ; une fraction des cadavres a été emportée – par les
éboulements et les bombardements – dans les vallées en contrebas ;
la montagne intermédiaire (dont j’ai oublié le nom), pouvant se targuer
d’un inventaire de chefs-d’œuvre architecturaux – des ossatures pétrifiées
de structures à la fonction prétendument commerciale (étagères pétrifiées
jonchées de paperasse pétrifiée : brochures ésotériques et constitutions,
reléguées par les musées) –, et le tell de Moskaï. Grondement d’un drone
de reconnaissance de la firme jamaïcaine Travenschlunns, là-haut. Des
archéologues stagiaires, sirotant nerveusement du café instantané.
Au bazar, au milieu d’une foule de mercenaires sous-payés (armés), se terrait
un unique véritable vendeur ; il me recommanda sa marchandise insipide
– effigies de paille : jeunes gens aux membres curieusement tordus –
au titre d’un artisanat local à longue histoire ; je demandai : « Est-ce qu’un
peuple a jamais vécu ici ? » – « Oui, mon génome en contient même deux
pour cent ». J’achetai une effigie et la plaçai dans un coffre de dépôt.
Sous prétexte d’un service exclusif compris dans le prix, feignant d’être
un guide, ce sacripant m’attacha à une civière et m’entraîna directement
dans une forêt inextricable – vers le dernier point encore intact en notre
monde de taille moyenne. Le voyage dura neuf mois ; je contractai en route
neuf (ou dix) maladies tropicales, huit (ou neuf) maladies caractéristiques
des latitudes polaires – et d’autres maladies. Vers le nord-est. Un gisement
archéologique Kologriv, entreprise régionoformatrice – région au choronyme
contesté, quelque chose comme olst Ibanoska ; variante concurrente : olst
Vologasca ; imprécision corrélée à l’indéchiffrement de la langue –
une tour horlogère hydraulique. À la fin de chaque février, depuis un
balcon enchâssé dans le cadran, on déclarait la guerre par déversement
au pied de la tour d’un représentant aléatoire de la jeunesse ; le février
suivant, l’avènement de la paix était proclamé, même opération appliquée :
chute – et ainsi de suite. Leurs corps comprimés (membres tordus) composèrent
un pavage authentique. Nous arrivâmes en temps utile. Ne souhaitant pas
prolonger d’une année additionnelle l’attente du second acte, au moment de
l’éclaircissement de voix du « préposé », je puisai dans ma poche des provisions
d’airelles, les réduisis dans le poing en bouillie homogène ; la tour se dédoubla
aussitôt : d’un balcon on déclara la guerre, de l’autre la paix ; deux corps projetés
fusionnèrent en un siamois. Vieux truc, cas attesté : Rainer Maria Rilke,
disposant d’une quantité majorée de baies, produisit ainsi à travers toute
l’Allemagne des milliers de copies de la tour de Hölderlin (ultérieurement
réquisitionnées pour la défense territoriale durant les cinq ou six premières
itérations des guerres mondiales) ; il consacra sa vie à leur multiplication.
La performance n’était nullement une reconstitution ordinaire ; aucun acteur
n’aurait accepté de venir ici – moyennant quelque rétribution que ce soit –
tout reposait sur l’énergie pure de la répétition ; drogue perorale à laquelle je me
maintenais assujetti. « Ennui ! » lançai-je à mon compagnon – « Sont-ils
au moins classés à l’UNESCO ? » Son silence ; je remontai sur la civière, il
me traîna plus loin. Six mois plus tard, il tenta de parler : « La nature est
pourtant assez expressive ici ». « La nature ! » criai-je – « je hais tout, mais
rien ne m’est davantage odieux que la nature ! ces terrains exogènes
particulièrement chétifs, parodiant des forêts – chacun sait qu’à l’est du
trentième méridien il n’y a jamais eu la moindre formation forestière » –
je ne me calmai que lorsque « l’aborigène » simula la récupération au sol d’un
emballage métallique, artefact (déchet) de culture matérielle, secrètement
tiré de son sac. À bout de tolérance, je pris la fuite lors de la halte nocturne
– progression à tâtons vers la mer de Kara, la frontière belge. Je la franchis !
Je rampai par une brèche – je m’abstiens d’en indiquer les coordonnées pour
des raisons de censure – à proximité du poste de douane Amderma-Coxyde.
Retour sur-le-champ : dans ma boîte aux lettres gisait une masse de quittances
– loyers pour un appartement vacant, factures impayées ; je fus contraint de les
régler par enrôlement – cumul d’emplois (heures sup. incluses) – dans les rangs…















