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Arun Kolatkar, JEJURI

Par |2020-12-21T19:26:41+01:00 21 décembre 2020|Catégories : Arun Kolatkar, Critiques|

Arun Kolatkar est l’un des poètes d’un âge d’or (encore trop mécon­nu en France), le flam­boie­ment artis­tique de Bombay entre 1960 et 1990.

Pour s’imprégner du contexte de cette sous-culture cos­mo­po­lite, on com­men­ce­ra par lire Mélanine, de Jeet Thayil (Buchet-Chastel, 2020). Thayil y évoque le milieu artis­tique sur lequel trô­na le poète Nissim Ezekiel, au sein duquel Arvind Mehrotra, Adil Jussawalla, Gieve Patel et Kolatkar for­mèrent un groupe, auquel s’adjoignit, un peu plus tard, Namdeo Dhasal (alors qu’à sa frange se tint une seule femme, Eunice de Souza.)

Quoique issu du monde de la publi­ci­té, l’ascétique Kolatkar res­ta tou­jours très dis­cret, publia peu, en mara­thi puis en anglais, et ne quit­ta pour ain­si dire jamais Bombay. Il y offi­cia long­temps à la même table d’un café du quar­tier bohème de Kala Ghoda.

Arun Kolatkar, JEJURI, Traduction Roselyne Sibille, Éditions Banyan, 2020.

Il fit tou­te­fois une excur­sion à Jejuri, bour­gade banale et néan­moins haut-lieu dédié à la divi­ni­té Khandoba, qui compte de nom­breux fidèles sur­tout dans le Maharashtra, d’autant plus nom­breux chez les humbles dans la mesure où il agrège toutes les castes et toutes les com­mu­nau­tés, y com­pris les musulmans.

Une par­ti­cu­la­ri­té pit­to­resque du culte est le jet de poudre de cur­cu­ma (hélas rem­pla­cé, désor­mais, par un pig­ment syn­thé­tique), just a pinch of yel­low, “juste une touche de jaune” qui, un peu par­tout dans la région, les jours de fête dédiés à Khandoba, recouvre effi­gies et fidèles, comme elle le fait toute l’année au temple de Jejuri.

Le poème The Butterfly (Le Papillon) s’y rapporte :

There is no sto­ry behind it. 
It is split like a second 
It hinges around itself.

 It has no future.
It is pin­ned down to no past.
It’s a pun on the present.

 It’s a lit­tle yel­low butterfly,
It has taken these wret­ched hills
Under its wings.

 Just a pinch of yellow,
it opens before it closes
and closes before it o

 where is it

 

Photo © Bernard Turle, 2019.

Jejuri fit date dans l’histoire de la poé­sie indienne en anglais, d’où l’importance de sa publi­ca­tion en France aujourd’hui, même si – et peut-être sur­tout parce qu’il s’inscrit en contre­point de la dérive hin­douiste inté­griste de l’Inde actuelle. Le pro­fane et le sacré y sont équi­va­lents et si le livre était publié aujourd’hui, les par­ti­sans de l’Hindutva pren­draient les armes et tor­draient le cou au poète. Chez Kolatkar, la cam­pagne de Jejuri, ses col­lines sont wret­ched – un terme frère du waste dans le Waste Land de T.S. Eliot.

 

C’est un petit papillon jaune,
Il a pris ces col­lines infortunées
sous ses ailes.

 

En un suc­cinct remake des Contes de Canterbury, le recueil s’attache avant tout à décrire le par­cours d’un mali­cieux pèle­rin par le biais de détails signi­fi­ca­tifs, témoins d’une réa­li­té pro­saïque qui met à mal le sacré : c’est, enclos dans une jour­née, un bref par­cours ini­tia­tique au cours duquel sont confron­tés à demi-mot l’antique croyance et la conscience moderne. Le papillon du poème, à la fois insecte et gerbe éphé­mère de cur­cu­ma, “s’articule en son centre”, split = fen­du, “cou­pé en deux”, mais split aus­si comme dans split second, un quart de seconde.

 

Il n’a pas d’avenir.
Il n’épingle aucun passé.
C’est un jeu de mots sur le présent.

 

 

Photo © Bernard Turle, 2019.

Le papillon (le pré­sent, le futur pas­sé de demain) est si fugace que, dans it opens before it closes /​ and closes before it o le poète n’a pas le temps d’écrire le second open – sim­ple­ment o – que, oh, il n’est plus.

 

Juste une touche de jaune
qui s’ouvre avant de se fermer

 

On pour­rait aisé­ment voir là un com­men­taire sur le contraste entre la joyeuse effer­ves­cence du moment où l’humble fidèle visite le temple recou­vert comme lui d’une fine poudre dorée, et les heures de voyage incon­for­tables qu’il doit affron­ter pour s’y rendre et en reve­nir – ou, plus glo­ba­le­ment, la brève élé­va­tion de sa visite au temple et la longue marche for­cée qu’est sa vie quotidienne.

Ailleurs, une vieille Porte médié­vale de guin­guois devient un sym­bole de l’état de la reli­gion à l’époque de Kolatkar (1976 – qu’écrirait-il aujourd’hui, dans la nou­velle Inde théocratique ?).

 

Since one hinge broke
The hea­vy medie­val door
Hangs on one hinge alone.

Depuis qu’un gond s’est cassé
La lourde porte médiévale
Pend sur un seul gond.

 

A pro­phet half brought down
From the cross

 Un pro­phète à moi­tié détaché
De sa croix

 

 

Photo © Bernard Turle, 2019.

La réfé­rence à la Croix situe la poé­sie de Kolaktar dans le mou­ve­ment urbain, inter­na­tio­na­liste et oecu­mé­nique de son temps – à savoir loin de l’hindouisme reli­gion d’État. Elle serait répri­mée aujourd’hui, d’autant que la porte (médié­vale comme la reli­gion) est affu­blée d’un short qui sèche, image ô com­bien iro­nique, sur­gie dans les deux der­nières strophes, qui semblent lui accor­der un rôle subalterne :

 

Hell with the hinge and damn the jamb.
The door would have wal­ked out
Long long ago

 If it weren’t for
that pair of shorts
left to dry upon its shoulders.

Enfer de char­nière et dam­na­tion du montant.
La porte serait partie
depuis très très longtemps

s’il n’y avait eu
ce short
mis à sécher sur ses épaules.

 

 

Autant ou plus que la quête de l’éternel, c’est la ren­contre du tran­si­toire qui pré­vaut, comme le short pro­saïque ; nombre de poèmes, Le bus, Le seuil de la porte, Collines, Entre Jejuri et la gare… sont consa­crés aux étapes inter­mé­diaires de l’excursion.

Dans Entre Jejuri et la gare voi­sinent le sacré et la plus que pro­fane : sacri­lège suprême, dont le fils du prêtre “pré­fère ne pas par­ler” : its six­ty three priests inside their six­ty three houses/​ hudd­led at the foot of the hill/(…/…)/ you pass the six­ty­fourth house of the temple dancer/​who owes her pros­pe­ri­ty to ano­ther skill./  Après avoir pas­sé les mai­sons des prêtres, “leurs soixante-trois maisons/​ blot­ties au pied de la colline/​ (…/​…) Tu passes devant la soixante-qua­trième mai­son, celle de la dan­seuse du temple, qui doit sa pros­pé­ri­té à une autre compétence”.

Avec ses six par­ties, le der­nier poème du recueil, La gare, enfonce défi­ni­ti­ve­ment le clou :

 

 the indicator

 a woo­den saint
in need of paint

 the indi­ca­tor
has tur­ned inward
ten times over

 un saint de bois
ayant besoin d’un coup de peinture

l’indicateur
enrou­lé sur lui-même
dix fois

 

swal­lo­wed the names
of all the railway
sta­tions it knows

remo­ved its hands
from its face
and put them away

in its pockets 

a ava­lé les noms
de toutes les gares
qu’il connaît

a reti­ré ses mains
de son visage
et les a mises
dans ses poches

 if it knows when
the next train’s due
it gives no clue

the clock­face adds
its nume­rals

the total is zero

s’il sait quand
le pro­chain train est attendu
il ne donne aucun indice

le cadran de l’horloge additionne
ses chiffres

le total est zéro

 

Et c’est cet iro­nique zéro qui semble résu­mer le péle­ri­nage de Kolatkar, si ce n’est que

 

 

 

the set­ting sun
touches upon the horizon
at a point where the rails
like the parallels
of a prophecy
appear to meet

the set­ting sun
large as a wheel

le soleil couchant
aborde l’horizon
au point où les rails
comme les parallèles
d’une prophétie
semblent se rencontrer

le soleil couchant
grand comme une roue

 

 

 

Le recueil est inclus dans le cycle d’une seule jour­née, du lever au cou­cher du soleil, qui marque le pas­sage du temps en appa­rais­sant régu­liè­re­ment au fil des vers, ryth­mant la vie, la vie simple mais pleine et variée. De sorte que, en fin de compte, le zéro rejoint l’infini.

 

Présentation de l’auteur

Arun Kolatkar

Arun Kolatkar est un des plus grands écri­vains indiens.

. En 1949, il obtient son diplôme à la Rajaram High School à Kolhapur où le mara­thi était la langue d’enseignement. Ensuite, il appren­dra l’anglais et fera des études d’art à Bombay.

Il a été un gra­phiste recon­nu, et a rem­por­té à six reprises le pres­ti­gieux prix CAG (Communication Arts Guild). Il est sur­tout deve­nu l’un des prin­ci­paux poètes de langue anglaise du pays.  Il est à la fois un poète de Bombay (ville dont son œuvre est indis­so­ciable) et un poète du monde, avec lequel sa poé­sie ne cesse de dialoguer.

Il est décé­dé en 2004, d’un can­cer de l’estomac.

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Bernard Turle

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, tra­duc­teur bou­li­mique, BERNARD TURLE, Prix Baudelaire, Prix Coindreau, tra­duit des auteurs anglo­phones des cinq conti­nents, entre autres Peter Ackroyd, Martin Amis (Prix du Meilleur Livre étran­ger 2015 avec La Zone d’intérêt), André Brink, Alan Hollinghurst (Prix du Meilleur Livre étran­ger 2013 avec L’Enfant de l’étranger), T.C. Boyle et des roman­ciers indiens tels que Jeet Thayil, Manu Joseph, Sudhir Kakar ou Rana Dasgupta (Prix Guimet du Meilleur Livre asia­tique 2017 avec Delhi Capitale). Directeur de fes­ti­val (1997-2011), il a mon­té des œuvres comme The Beggar’s Operade John Gay dans sa propre adap­ta­tion et tra­vaillé avec des musi­ciens bri­tan­niques et indiens. Pour le ving­tième anni­ver­saire du fes­ti­val défunt, il a orga­ni­sé une ren­contre inter­na­tio­nale de poé­sie en 2017. Avec, entre autres, sa com­plice de scène, la com­po­si­trice Véronique Souberbielle, il s’est fait libret­tiste et paro­lier (ils ont pro­duit ensemble le cd Veronika Vox, 2016). De sa longue pra­tique de la tra­duc­tion est sor­ti un fas­ci­cule bilingue sur l’intimité du tra­duc­teur, Diplomat, Actor, Translator, Spy (tra­duit par Dan Gunn, Cahier Series, Sylph Editions/​Université Américaine de Paris, 2013). D’autres livres publiés sous son nom (Une heure avant l’attentat, Autopsie d’une inquié­tude) lui ont don­né l’occasion de réunir ses exis­tences paral­lèles en écri­vant, entre autres, sur l’Inde et sa Provence natale.
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