> Karthika Naïr, Until the Lions – Echoes from the Mahabharata

Karthika Naïr, Until the Lions – Echoes from the Mahabharata

Par |2018-11-07T18:46:43+00:00 5 octobre 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Karthika Naïr|

Frêle jeune femme, Karthika Naïr s’attaque et se mêle aux géants, est une géante. Et une dis­crète Amazone. En s’affrontant au Mahabharata, l’une des deux immenses fresques fon­da­trices de l’hindouisme avec le Ramayana, elle s’inscrit dans une longue et inlas­sable his­toire d’écritures et réécri­tures de cette grande épo­pée qui relate les far­deaux infli­gés par les anciennes géné­ra­tions aux nou­velles.

Dans la vie cou­rante, Naïr bataille entre scène et cla­po­tis sur le cla­vier, entre mots et corps : son Until the lions a fait l’objet d’une adap­ta­tion dan­sée à Sadler’s Wells et sera (en 2020) don­né en opé­ra à l’Opéra natio­nal du Rhin. Akram Khan, qui ado­les­cent par­ti­ci­pa au légen­daire Mahabharata de Peter Brook, cho­ré­gra­phie ses vers : tels les hommes mythiques sur les femmes, grandes oubliées du mythe, Akram prend appui sur la poé­sie de Karthika comme nos corps sur nos méta­tar­siens et nos méta­tar­siens sur la Terre mère.

De son côté, Naïr s’appuie sur le contexte indien mul­tiple, notam­ment le poly­lin­guisme, pour nous livrer une poly­pho­nie aux ins­pi­ra­tions, f(r)actures et teneurs variées, qui dépassent d’ailleurs volon­tiers les fron­tières de l’Inde comme de la « grande » culture : elle des­sine, tisse et tend ses sub­tils fils d’araignée gra­cile entre poé­sie mys­tique pen­ja­bi et mise en page (entre autres) réso­lu­ment contem­po­raine, entre ses­ti­na pro­ven­çale, lan­day afghan et réfé­rences aux dia­logues du Bollywood des années 60.

KARTHIKA NAÏR Until the Lions – Echoes from the Mahabharata, 
Arc Publications, Todmorden, 2016, 293 pages, 15 € 16.

 En Inde, Until the Lions a rem­por­té le pres­ti­gieux prix Tata nor­ma­le­ment réser­vé aux romans, comme en Angleterre en 2010 le poème A Scattering de Christopher Reid avait rem­por­té le Costa Book Prize. C’est donc une vic­toire (notre voca­bu­laire se laisse influen­cer par la fougue bel­li­queuse du Mahabharata), de la poé­sie sur le roman – dans ce cas pré­cis, de la poé­sie indienne en langue anglaise sur le roman indien en langue anglaise, qui se taille d’ordinaire la part du lion non seule­ment sur le mar­ché mais aus­si dans l’esprit des cri­tiques. Notons que Jeet Thayil, roman­cier et poète lui-même, dont un com­men­taire appa­raît sur la cou­ver­ture de la ver­sion indienne de Until the Lions, a consa­cré son récent deuxième roman aux poètes des années 80 à Bombay, à paraître en France (2019) dans une tra­duc­tion de l’auteur de ces lignes : souf­fle­rait-il une brise déli­cate au milieu des miasmes colos­sa­le­ment putrides de l’époque ?

 Until the Lions n’est pas roma­nesque mais de l’ordre de la poé­tique. S’ancrant dans une réa­li­té invue de l’ample texte, plus que biblique ou homé­rique, attri­bué à Vyasa ( IVe av. J-C./IVe apr. J-C.?), Karthika Naïr le revi­site à-bras-le-corps. On aurait tou­te­fois du mal à trai­ter d’épique son sub­til rema­nie­ment, tant elle ne garde de l’épopée que ce qui, jus­te­ment, n’appartient pas à son image domi­nante, virile et idéa­li­sée : elle pré­fère s’infiltrer dans les failles, frayer avec les oubliées, les lais­sées-pour-compte de la grande fable.

Son sous-titre (Échos du Mahabharata) l’indique bien, le livre est fait de blancs, d’élisions, de rebonds, de relec­tures et relec­tures de relec­tures de la matrice, dont il n’existe d’ailleurs pas vrai­ment de ver­sion ori­gi­nale ; mais aus­si de sauts tem­po­rels et autres entre pas­sé et pré­sent. Des sauts légers, aériens comme une danse, et comme une danse émi­nem­ment pesants, char­nels  et puis­sants, voire vio­lents. Signe de l’élasticité de la méthode de Naïr, il arrive que la forme se modi­fie au sein même d’un poème, afin de mieux sou­li­gner les dif­fé­rences entre les incar­na­tions.

Le titre du volume vient de l’écrivain nigé­rian Chinua Achebe : “Jusqu’à ce que les lions aient leurs propres his­to­riens, l’histoire de la chasse glo­ri­fie­ra tou­jours le chas­seur.” Dans ces Échos du Mahabharata, les lions sont les femmes : amantes ou ser­vantes –per­son­nages secon­daires ou pas de la mâle épo­pée –aux­quelles la parole est ici enfin per­mise au fil de poèmes d’une belle grâce éro­tique, autant que dans des mono­logues dra­ma­tiques. Le récit s’articule autour de voix de femmes et du per­son­nage de la matriarche Satyavati, le tout créant une contre-généa­lo­gie matri­li­néaire.

S’il faut céder un ins­tant à l’hellénocentrisme, disons que l’ensemble est ani­mé d’un pathé­tique à la Troyennes. Non que l’histoire du sous-conti­nent indien ait eu besoin de la Grèce ou d’Euripide pour abreu­ver sa terre de sang, de haine et d’hégémonie reli­gieuse mas­cu­line. “Nulle mère ne devrait avoir à allu­mer le bûcher de ses fils. Non. Nulle mère ne devrait/​ sur­vivre à son sang. Moi si, moi si./ Le coeur n’a pas d’os à briser./ Il conti­nue­ra de battre, néan­moins.” Le c(h)oeur des femmes fortes, fières, grin­çantes et tapa­geuses conti­nue­ra de sup­por­ter, colé­rer, crier ven­geance, se lamen­ter – de dire et mau­dire. Naïr dit et mau­dit sa geste, elle la brode avec fougue, maes­tria et finesse à la fois.

Malgré la viru­lence de ses créa­tures, elle-même n’est pas dans une contes­ta­tion fron­tale de fémi­niste aguer­rie, plu­tôt dans un déca­lage qui ajuste le texte sacré comme si de rien n’était, comme un cou­tu­rier ou plu­tôt une cou­tu­rière qui, par une à peine per­cep­tible modi­fi­ca­tion d’une pièce ou d’une cou­ture, trans­for­me­rait le cor­set, le car­can, la cami­sole, la cara­pace, l’armure en vête­ment fluide et libre. Ce vête­ment dont on lit en fili­grane dans ce Mahabharata décon­fis­qué que la citoyenne indienne d’aujourd’hui, pri­son­nière de la dic­ta­ture reli­gieuse nais­sante, aurait bien besoin de le revê­tir, et vite.

Quand le roi décide de me vio­ler, moi ou mes soeurs, per­sonne n’emploie le mot ‘viol’. Ce mot n’existe pas dans l’univers du roi. Ce corps n’est qu’une des myriades de pro­vinces qui sont siennes, du nom­bril au téton et à la pau­pière, de la plante du pied au cli­to­ris.”

 

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Bernard Turle

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, tra­duc­teur bou­li­mique, BERNARD TURLE, Prix Baudelaire, Prix Coindreau, tra­duit des auteurs anglo­phones des cinq conti­nents, entre autres Peter Ackroyd, Martin Amis (Prix du Meilleur Livre étran­ger 2015 avec La Zone d’intérêt), André Brink, Alan Hollinghurst (Prix du Meilleur Livre étran­ger 2013 avec L’Enfant de l’étranger), T.C. Boyle et des roman­ciers indiens tels que Jeet Thayil, Manu Joseph, Sudhir Kakar ou Rana Dasgupta (Prix Guimet du Meilleur Livre asia­tique 2017 avec Delhi Capitale).

Directeur de fes­ti­val (1997-2011), il a mon­té des œuvres comme The Beggar’s Operade John Gay dans sa propre adap­ta­tion et tra­vaillé avec des musi­ciens bri­tan­niques et indiens. Pour le ving­tième anni­ver­saire du fes­ti­val défunt, il a orga­ni­sé une ren­contre inter­na­tio­nale de poé­sie en 2017.

Avec, entre autres, sa com­plice de scène, la com­po­si­trice Véronique Souberbielle, il s’est fait libret­tiste et paro­lier (ils ont pro­duit ensemble le cd Veronika Vox, 2016).
De sa longue pra­tique de la tra­duc­tion est sor­ti un fas­ci­cule bilingue sur l’intimité du tra­duc­teur, Diplomat, Actor, Translator, Spy (tra­duit par Dan Gunn, Cahier Series, Sylph Editions/​Université Américaine de Paris, 2013).
D’autres livres publiés sous son nom (Une heure avant l’attentat, Autopsie d’une inquié­tude) lui ont don­né l’occasion de réunir ses exis­tences paral­lèles en écri­vant, entre autres, sur l’Inde et sa Provence natale.

 Dans la lignée de ce tra­vail « semi-auto­bio­gra­phique », paraî­tra en mars pro­chain un récit sur ses vingt ans dans un squat de la Londres déca­tie des années 1970. Enfin, au bout d’une longue car­rière, il a le loi­sir de tra­duire et pro­mou­voir la poé­sie et des poètes comme Sudeep Sen et Christopher Reid.    

 

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