> Hommage à Laurence Millereau

Hommage à Laurence Millereau

Par |2018-06-07T10:55:34+00:00 3 juin 2018|Catégories : Essais & Chroniques, Laurence Millereau|

REST IN WHITE & YELLOW

Laurence Millereau fut une beau­té, une libraire et une poète, dans cet ordre (chro­no­lo­gique ou pas). Tout du long, aus­si, une amou­reuse. Et souf­frante, dès l’âge de vingt-cinq ans – facette de son per­son­nage qu’elle tai­sait farou­che­ment mais qu’on ne peut gom­mer dans une évo­ca­tion de sa vie dès lors que le mal a eu le der­nier mot : en outre, donc, cou­ra­geuse. L’une des der­nières phrases qu’elle m’ait souf­flées au milieu des tubes, le jour de son départ : « Je meurs en femme libre. »

Habitée par les pas­sions, elle pour­sui­vit de son indé­fec­tible assi­dui­té quelques lieux et quelques êtres. Paris, Mailly-le-Château, Toulon : ses lieux, tou­jours, furent avant tout le décor de car­rou­sels humains, de pal­pi­ta­tions des tré­fonds. Tout a com­men­cé dans le jar­din pater­nel,

où le corps insa­tiable se plaît à vibrer long­temps aus­si loin qu’à la nuit nou­velle dans ses odeurs de lavande et de chèvre­feuille .

Elle a ter­mi­né son exis­tence dans un stu­dio au fond d’un jar­din médi­ter­ra­néen, aux­quels se rédui­sit de plus en plus son uni­vers et où elle fit tour­ner soli­tai­re­ment son propre manège au rythme de ses res­pi­ra­teurs 

jusqu’aux len­de­mains où l’ombre est silence .

Elle faillit mou­rir deux ans avant sa mort et ne sur­vé­cut ce temps-là qu’artificiellement, inha­lant la vie à l’aide d’une puis de deux machines et aidée mer­veilleu­se­ment par sa sœur Sophie. Ce sur­sis, loin d’être une des­cente aux enfers, quoique d’une phy­si­ca­li­té aus­si ter­rible que « mira­cu­leuse » (dirent ses der­niers méde­cins), elle le mit à pro­fit, après une phase d’amnésie et les affres d’un syn­drome de la page blanche, pour écrire, écrire encore et tou­jours.

Et, par l’écriture, elle s’éleva. Elle s’éleva et nous éle­va

jusqu’au réveil des joies pre­mières et de l’éclat du soleil .

Plume solaire, écrire, elle l’avait tou­jours fait et les archives qu’elle laisse nous en imposent, autant que sa biblio­thèque. Écrire, de plus en plus recluse, devint son acti­vi­té unique, moteur et rai­son pro­fonde de sa sur­vie. Louise Brooks au casque noir, aux lèvres sang, au regard médu­sant, elle fut sur le tard Colette (elle admi­rait la vieille écri­vaine posée sur un fau­teuil dans les combles du Palais-Royal). Laurence dans son fau­teuil, rece­vait ses rares amis artistes, rare­ment, et seule­ment après le pas­sage de la coif­feuse, l’application du rouge ; le regard n’a jamais flan­ché, il est bien là et nous pour­suit dans l’un de ses der­niers por­traits pris par Raoul Hébréard.

Avant d’être immo­bi­li­sée (et refu­sant obs­ti­né­ment qu’on la dise telle), elle avait eu la force de pro­duire deux textes en prose. La Clowne revient avec humour sur son arri­vée dans les années 1970 à Paris, où, jeune pro­vin­ciale éprise, elle appa­raît comme une Rastignac aux ailes d’emblée rognées par l’amour puis bri­sées par la mala­die de Crohn. Dans Les Génies de la librai­rie, elle conte, par le biais d’une série de vignettes volon­tiers acides mais sou­vent admi­ra­tives, les des­si­na­teurs, écri­vains et v.i.p.s qu’elle hono­ra d’expositions et de cock­tails dans sa librai­rie du Marais, Biffures : à la fin des années 1980, ce fut l’une des meilleures de la capi­tale, avant d’être cou­lée par la guerre du Golfe.

Laurence redes­cen­dit alors acca­blée à Toulon et c’est là que, de plus en plus rivée et bien­tôt clouée à son cla­vier mi par pen­chant mi par le sort, elle écri­vit les deux pré­cé­dents ouvrages (n.p) puis, pro­gres­si­ve­ment, se consa­cra à sa pas­sion pre­mière, la poé­sie. Poésie qui est comme le miroir inver­sé, ver­sant séré­ni­sé de la fougue ven­ge­resse qu’elle met­tait à vivre.

Lorsque je la vis ain­si cloî­trée, cou­pée du monde, sachant son goût pour les haï­kus, je lui sug­gé­rai d’en écrire et de les publier sur Twitter, dont le for­mat me sem­blait adap­té. En quelques semaines, elle dépas­sa les mille abon­nés mais, au bout de deux ou trois ans, ses tweets poli­tiques, contre­point de sa créa­tion poé­tique, lui valurent le genre d’échanges au vitriol qui semblent don­ner le la des réseaux sociaux. Elle arrê­ta de twee­ter.

L’observant une fois de plus pros­trée, mal­gré mes réserves par rap­port au phé­no­mène, je lui conseillai de se tour­ner vers Facebook – dont, de manière char­mante, elle pro­non­çait le « Face » à la fran­çaise. Je lui en van­tai la plus grande légè­re­té et la pos­si­bi­li­té de jouer avec des visuels. Très vite, lorsqu’elle fut enfin convain­cue, elle appar­tint à une large « com­mu­nau­té » qui sui­vit assi­dû­ment son abon­dante pro­duc­tion. Hormis ses col­la­bo­ra­tions livresques avec des artistes telle que Sophie Menuet, c’est là qu’était son public et c’était désor­mais son seul lien avec la vie cultu­relle telle qu’elle l’avait connue et ali­men­tée.

Elle se for­gea alors, presque à son insu, un ultime per­son­nage, son moi de Fb, que les inter­nautes ama­teurs de poé­sie per­ce­vaient comme une femme active, éner­gique et enga­gée dans la socié­té autant que talen­tueuse, sen­sible et fine arran­geuse de mots : les adjec­tifs ne man­quaient pas pour louer cette contri­bu­trice qu’aucun.e « ami.e » de l’Internautie n’aurait pu se repré­sen­ter figée face à un car­ré de jar­din dont elle ne pou­vait plus arpen­ter les deux allées dis­po­sées en croix, qu’elle a vou­lues à la fin bor­dées de fleurs blanches et jaunes.

Elle ne sup­por­tait de cou­rant d’air que pro­duit par sa main sur le cla­vier. Comme on envoie des bai­sers sur un quai de gare, par le biais des nou­velles tech­no­lo­gies elle envoyait les mots voya­ger à sa place.  

 

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Bernard Turle

Ancien élève de l’École Normale Supérieure de Saint-Cloud, tra­duc­teur bou­li­mique, BERNARD TURLE, Prix Baudelaire, Prix Coindreau, tra­duit des auteurs anglo­phones des cinq conti­nents, entre autres Peter Ackroyd, Martin Amis (Prix du Meilleur Livre étran­ger 2015 avec La Zone d’intérêt), André Brink, Alan Hollinghurst (Prix du Meilleur Livre étran­ger 2013 avec L’Enfant de l’étranger), T.C. Boyle et des roman­ciers indiens tels que Jeet Thayil, Manu Joseph, Sudhir Kakar ou Rana Dasgupta (Prix Guimet du Meilleur Livre asia­tique 2017 avec Delhi Capitale).

Directeur de fes­ti­val (1997-2011), il a mon­té des œuvres comme The Beggar’s Operade John Gay dans sa propre adap­ta­tion et tra­vaillé avec des musi­ciens bri­tan­niques et indiens. Pour le ving­tième anni­ver­saire du fes­ti­val défunt, il a orga­ni­sé une ren­contre inter­na­tio­nale de poé­sie en 2017.

Avec, entre autres, sa com­plice de scène, la com­po­si­trice Véronique Souberbielle, il s’est fait libret­tiste et paro­lier (ils ont pro­duit ensemble le cd Veronika Vox, 2016).
De sa longue pra­tique de la tra­duc­tion est sor­ti un fas­ci­cule bilingue sur l’intimité du tra­duc­teur, Diplomat, Actor, Translator, Spy (tra­duit par Dan Gunn, Cahier Series, Sylph Editions/​Université Américaine de Paris, 2013).
D’autres livres publiés sous son nom (Une heure avant l’attentat, Autopsie d’une inquié­tude) lui ont don­né l’occasion de réunir ses exis­tences paral­lèles en écri­vant, entre autres, sur l’Inde et sa Provence natale.

 Dans la lignée de ce tra­vail « semi-auto­bio­gra­phique », paraî­tra en mars pro­chain un récit sur ses vingt ans dans un squat de la Londres déca­tie des années 1970. Enfin, au bout d’une longue car­rière, il a le loi­sir de tra­duire et pro­mou­voir la poé­sie et des poètes comme Sudeep Sen et Christopher Reid.    

 

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