Camilla M. Cederna, Que peut la poésie face à la barbarie ?

Par |2026-09-06T08:19:33+02:00 6 septembre 2026|Catégories : Camilla Cederna, Poèmes|

Gaza brûle

le monde brûle
nous crions
mais chaque mot est inutile, indécent
la langue brûle
des syl­labes déchirées
des pau­vres mots ensanglantés
se noient dans l’obscurité

Gaza,
nous regar­dons de loin
tes ruines en flammes
partout
errent sur les décombres
les vivants et les morts
partout, des arbres arrachés
des jeunes fleurs piétinées

Gaza
il n’y a pas de mots
seule­ment des cris, des explosions
on cherche l’eau, le pain, la farine
autour de nous le silence
la faim la désolation
la terre, un gouf­fre d’âmes en ruine

Gaza
chaque mot est inutile, indécent
des voix perdues
chu­chotent dans le vent
le rire des bourreaux
et nous, com­plices aussi
où sont les voix des amis ? 

Gaza
qui t’a arraché le cœur ?
je crie : ça suf­fit ! Stop ! Halas !
il n’y a pas de mots, seulement
la folie, l’horreur
la colère
le sen­ti­ment d’impuissance

Gaza brûle
La poésie brûle
tout est silence
abîme de douleur, de mort, de souffrance
je te regarde sombrer
naufragée soli­taire
dans la mer noire et le néant de l’indifférence

(Juin 2025)

Larmes d’une mère
(Écrit sur un pont de Paris, à la mémoire des enfants et de toutes les vic­times de mas­sacres, géno­cides, déshu­man­i­sa­tions, per­pétrés au nom de Dieu, de la dic­tature, des mafias et des toutes idéolo­gies crim­inelles racistes, suprématistes)

Mère de la douleur du monde,
Mère,
mère,
mère,
répands tes larmes,
lave l’horreur.

Mère
de la douleur
du monde
répands tes larmes
fleuves,
rivières,
torrents.

Net­toie,
purifie
la peur,
la terreur,
le cri insupportable
de tes enfants sacrifiés.

Mais
ne glisse pas,
ne me laisse pas
seule
dans la douleur,

fille,
pas
seule au bord
de l’horreur.
Mère,
fais-moi renaître.

Mère,
tendresse,
espoir.
Mère, âme du monde.

 

Je crois en un seul Dieu (Malé­dic­tion)
(En hom­mage aux 43 étu­di­ants enlevés et mas­sacrés au Mex­ique, le 26 sep­tem­bre 2014)

Peut-on encore écrire ?
ou sim­ple­ment prononcer
le mot poésie ?

Où es-tu, Dieu ?

Le ciel s’est brisé,
la lune tombée.

Ô douce mélancolie,
dis-moi !
Où êtes-vous, espoirs ?

Âmes enter­rées dans la mer,
dans la terre pourrie.

Où ? Rêves, amours, illusions ?

L’air est opaque.
Frag­ments de crânes,
un épais brouil­lard de sang.

Pluie
de cen­dres et d’os, morceaux
qui nous envelop­pent à l’aube.

La chair.
Les mains, les mem­bres, brûlés.
Les mains, la chair.
Les yeux arrachés.

Pous­sière d’os,
brisés,
à pour­rir dans des sacs,
à pour­rir à jamais.

Lam­beaux de peau.

Et le sang, et les cœurs ?
les voix,
les corps, les idées ?

Les jeunes vis­ages dissous, 

Démem­brés,
meurtris.

Et les fleuves de sang ?
À sécher
dans les champs,
dans la boue,
sous les collines.

Vies décapitées,
jetées aux chiens.
 

Et les rêves ?
Engloutis dans le sable du néant.

Dans cette aube de mort,
j’entends monter
les cris d’horreur,
les derniers battements,
le souf­fle des cœurs.

Et moi ?
Encore en train d’écrire, moi ?

Du ciel,
mon ciel ?
La lune ?

Et après, pourquoi ?

Dieu, tu es mort.
Tu n’as jamais existé.
Ou plutôt,
je te maudis.

Dieu du narcotrafic,
Dieu de la rage,
Dieu
de la douleur infinie
et de la folie.

Aveu­gle est l’ombre des papillons,
des fleurs trem­blant dans le froid.

Main­tenant et à jamais,
dans le chaos,
dans le vide,
dans le noir
et dans le silence.

La poésie est finie.
Amen.

 

Aux poètes assas­s­inés, tor­turés, kid­nap­pés 

Je vois des lueurs 
des bûch­ers
de poètes incendiés
dans le vent du désert.

Je vois
des prophètes
des âmes humiliées
partout
une odeur de mort
explo­sions, vies brûlées.

Le silence nous apporte
des cris sans langage
trem­pés de sable, de sang
des derniers êtres humains
des cadavres noyés
dans la mer du néant.

  

CŒUR SAUVAGE/Cuore selvaggio
Pour Khaled Al-Asaad archéo­logue syrien tué par les Talibans

Cuore sel­vag­gio
Ascol­ta il frusciare
Delle foglie
Nel ven­to
Ascol­ta il respiro 
Di esseri inermi
Di larve leggere
Far­falle nascenti
Appe­na sbocciate
Nel cuore del faggio

Cuore sel­vag­gio
Ascol­ta i sussurri
Di ani­me in pena
Di ani­me morte
Decap­i­tate nel fango
Ricor­da Palmyra
Una vita donata
In onore alla storia
E alla nos­tra memoria

Arche­ol­o­go cus­tode di statue
Accusato d’i­dola­tria
Da una bar­bara disumana
Cieca fol­lia
Non ci sono parole
Per ricor­dare il tuo coraggio
Il tuo dolce sorriso
Khaled Al-Asaad
Fratel­lo lontano
Uomo sag­gio
Alla ricer­ca del­la verità 
Strazi­a­to e ucciso
Dal muc­chio selvaggio

Cœur sauvage

Cœur sauvage
écoute le bruissement
des feuilles
dans le vent.
Écoute le souffle
des êtres désarmés
des larves légères
des papil­lons
à peine nés
à peine épanouis
frag­ments de poèmes
au cœur de la nuit.

Cœur sauvage
écoute les murmures
des âmes tourmentées
des âmes mortes
enter­rées dans la boue.
Sou­viens-toi de Palmyre
une vie offerte
en hon­neur à l’histoire
et à notre mémoire.

 

Cher ami, Ashraf Fayadh
(Poète pales­tinien, con­damné à mort ne 2015, ren­fer­mé dans une prison sau­dite, et libéré en 2022, après avoir subi des tor­tures et 800 coups de fouet)

Cher poète
al-shāʿir
شاعر

C’est un autre temps.

Pas le temps des compliments,
ni des sentiments.

Le ciel est fermé,
un enfer de nuages noirs,
prêts à exploser.

La ville,
un labyrinthe de terreur.
État d’urgence.

Triste temps,
temps de drapeaux.

Cher Ashraf,
ce n’est plus le printemps.

C’est un autre temps,
le temps de la folie,
de la haine,
quand on tue les poètes
au nom des prophètes.

L’univers pleure.
C’est le temps de la barbarie.

Mais, cher Ashraf,
n’aie pas peur.

Âme, corps, cœur, esprit,
rêves, désirs,
fibre par fibre.

Rien n’est plus urgent, maintenant,
que toi.

Cœur, chair de la poésie,
shiʿr شعر

Cher poète,
al-shāʿir
شاعر

Homme libre.

 

Encore pour Ashraf Fayad

Où es-tu ? Caché ?
Tu nages ? Où ?
Tu voyages ?

Fleur au-delà des frontières.
Ques­tion sans réponse.
Silence qui tranche,
lame.

Viens.
Shams.
Fi samāʾ.

Froid dans l’âme.

Viens,
apporte-moi
le fin sable du Sahara.

Je suis
Nār,
anā,
le vent,
le mot.

I am.
Sable, sand.
Fine poudre.

Soli­tude.
Terre sacrée,
promesse.

Pour Ashraf :
liberté.

Moi,
l’indicible,
le mot,
l’amour.

Nūr, qamar.

Au fond d’un puits,
vérité.

Puis…
la nuit viendra.

 

Pour Naji al-Jerf
(Jour­nal­iste et activiste syrien, opposant à l’État Islamique, assas­s­iné le 27 décem­bre 2015, dans la ville turque de Gaziantep, à prox­im­ité de la fron­tière syri­enne) 

Je pleure pour toi
Naji al-Jerf

En toi, avec toi,
résis­tant con­tre la barbarie.

Pour toi,
jeune Syrien,
assas­s­iné hier
au milieu de la rue
par un silencieux
qui t’a arraché à la vie.

En regar­dant le ciel,
vide et sans respect,
j’erre dans la rue,
ici,
pour toi.

Papil­lon errant,
vague lumière d’espoir
dans ce ciel cruel.

Il n’y a plus une goutte d’eau
dans mon désert,
que du sable froid
mêlé au regret.

Plus une goutte d’amour
dans mon océan,
que des larmes de sable,
que des larmes de sang.

Pour toi,
des pier­res dans les yeux,
parce que tout est mort,
tout volé dans le vent.

Je pleure pour toi,
pour toi, Naji al-Jerf,
vic­time de la vague de haine,
de la vague meurtrière.

Pour toi, je crie 
mon émo­tion
pour toi, je pleure,
pour toi, en toi, avec toi,
pour ta Syrie.
Ces mots de rage, 
cette anti-poésie.

 

 

 

 

 

Présentation de l’auteur

Camilla Cederna

Camil­la Maria Ced­er­na https://pro.univ-lille.fr/camilla-cederna/, est pro­fesseure émérite, de langue, lit­téra­ture et civil­i­sa­tion ital­i­ennes à l’Université Lille.

Sa recherche porte sur les trans­ferts cul­turels, la cir­cu­la­tion du théâtre ital­ien, les représen­ta­tions de la femme dans le théâtre, la tra­duc­tion, l’écriture des femmes, l’exil et les échanges entre les lit­téra­tures et les cul­tures dans l’espace méditer­ranéen à l’époque mod­erne et con­tem­po­raine, l’édition numérique et imprimée. Elle par­ticipe à plusieurs pro­jets de recherche inter­na­tionaux entre la France, l’Italie, le Maroc.

Elle a coor­don­né deux pro­jets inter­na­tionaux de recherche sur les archives de l’écriture de l’exil au féminin dans l’espace européen et méditer­ranéen (XIXe-XXIe siè­cles), dédiés notam­ment à la val­ori­sa­tion de l’œuvre de l’écrivaine Elisa Chi­men­ti (Naples 1883-Tanger 1969) https://cecille.univ-lille.fr/vie-scientifique

Elle est égale­ment core­spon­s­able et mem­bre du jury du Mediter­ranean Poet­ry Prize/ Prix Méditer­ranéen de Poésie https://www.mediterraneanpoetry.com/index.php?pag=FR

Par­mi ses prin­ci­pales pub­li­ca­tions fig­urent l’ouvrage Impos­ture lit­téraire et straté­gies poli­tiques : le Con­seil d’Égypte des Lumières sicili­ennes à Leonar­do Sci­as­cia, Cham­pi­on, Paris, 1999 (https://www.slatkine.com/gb/honore-champion-et-diffusions/27105-book-07647895–9782745301017.html), ain­si que l’édition cri­tique de la La Fausse coquette (1694) (Bib­liote­ca Pre­goldo­niana, lin­eadac­qua edi­zioni, 2018), en ligne (https://www.usc.gal/goldoni/upload/doc/mb-faussecoquette-cederna-bp18-definitivo-versione-html-definitivo.htm).

Elle a égale­ment dirigé plusieurs ouvrages col­lec­tifs, notamment :

La nation au théâtre/un théâtre pour la nation, sous la direc­tion de C. M. Ced­er­na et V. Perdichizzi (Edi­zioni dell’Orso, Alessan­dria, 2015) ;

Traduzioni, adat­ta­men­ti, adozioni : tradurre il teatro del Sei Set­te­cen­to oggi, sous la direc­tion de C. M. Ced­er­na (Thema/Open Access Research Jour­nal for The­atre, Music, Arts, vol. 3, N° 1–2, 2014) ;

Le théâtre ital­ien en France au XVIIIe siè­cle : entre attrac­tion et déné­ga­tion, textes réu­nis par C. M. Ced­er­na (CEGES, Lille 2012).

Bibliographie 

Elle a pub­lié de nom­breux arti­cles sur Elisa Chi­men­ti, par­mi lesquels, «Elisa Chi­men­ti», in Let­ter­atu­ra delle ital­iane, letteraturadelleitaliane.it  , 2025 «La Tunisia di Elisa Chi­men­ti», Dialoghi mediter­ranei, N° 76, novem­bre 2025 https://www.istitutoeuroarabo.it/DM/la-tunisia-di-elisa-chimenti/; « L’écriture mosaïque d’Elisa Chi­men­ti entre métis­sage et trans­gres­sion », dans L’écriture de l’exil au féminin : le dia­logue entre les langues, les cul­tures et les idées (XIXe - XXesiè­cles), Camil­la M. Ced­er­na, Antonel­la Mau­ri, Antoni­et­ta San­na (dir.), Atlante- Revue d’études romanes, n. 18 (Print­emps, 2023) https://journals.openedition.org/atlante/27380; « Elisa Chi­men­ti : écrivaine en exil, arabophile et antifas­ciste », dans Mémoire colo­niale et frac­tures dans les représen­ta­tions cul­turelles d’au­teures con­tem­po­raines, N° spé­cial sous la direc­tion de Cather­ine Douzou, Alessan­dra Fer­raro et Vale­ria Sper­ti. OLTREOCEANO, Riv­ista sulle migrazioni n. 20/2022,  p. 171–185, https://riviste.lineaedizioni.it/index.php/oltreoceano/issue/view/21/20;; « Les archives d’Elisa Chi­men­ti: un pat­ri­moine en dan­ger, à sauve­g­arder et à val­oris­er, entre l’Italie et le Maroc », Archives du Maroc, n 7 , 2022 ; « Nour­ri­t­ure et écri­t­ure au cœur du harem (E. Chi­men­ti, Naples 1883-Tanger 1969) », Arabia-revue.com, jan­vi­er 2020, p. 1–16 http://arabia-revue.com/index.php/author/arabia-revue/;« Cous­cous, con­tes, sor­tilèges : la fab­rique de l’écriture d’Elisa Chi­men­ti (Naples 1883-Tanger 1969) Sig­i­la, n° 44, « Secrets de fab­ri­ca­tion – Seg­re­dos do fab­ri­co », automne-hiv­er 2019, p. 57–70.

Dans le domaine de la poésie, elle est l’auteure des recueils bilingues :

Ses poèmes ont égale­ment été pub­liés dans plusieurs anthologies :

  • Pane e poe­sia. Antolo­gia poet­i­ca 2026, a cura di Pao­la Cara­madre, Clau­dio Dami­ani, Orlan­do Franceschel­li, in Open, Riv­ista quadrimes­trale di cul­tura per l’apprendimento per­ma­nente, pp. 19–20.
  • Poét­esses fran­coph­o­nes con­tem­po­raines, Antholo­gie poé­tique présen­tée par Suzanne Dracius, Le par­lement des écrivaines fran­coph­o­nes, IDEM, p. 37.

Ain­si que dans les revues Sig­i­la, La Vague cul­turelle La Otra K/ Revue trans-européenne de philoso­phie et arts et Syneste­sia.

Elle a pub­lié dans l’anthologie « Nos exils. De mère en fille », in Nos exils. Voix d’écrivaines fran­coph­o­nes, édi­tion des Femmes Antoinette Fouque, 2025, p. 59–75.

Par­mi ses tra­duc­tions fig­urent :  

  • Anto­nia Pozzi, Une vie irrémé­di­a­ble. Poèmes, écrits, édi­tion établie par Mat­teo Mario Vec­chio, traduit de l’italien par Camil­la Maria Ced­er­na (Edi­tions Labor­in­tus, Lille 2018) https://cecille.univ-lille.fr/detail-actu/une-vie-irremediable-poemes-ecrits-/-antonia-pozzi;
  • Roland Barthes, L’avven­tu­ra semi­o­log­i­ca, traduit de l’italien par Camil­la Maria Ced­er­na (Ein­au­di, Tori­no, 1991) ;
  • Gérard Genette, Soglie, traduit de l’italien par Camil­la Maria Ced­er­na (Ein­au­di, Tori­no, 1989).

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