> Conférence n°42

Conférence n°42

Par |2018-08-16T22:26:18+00:00 30 juin 2016|Catégories : Revue des revues|

 

 

Je dois à la semes­trielle revue Conférence les meilleures décou­vertes, depuis le Journal de Gustav Herling, jusqu’aux poèmes du Triestin Virgilio Giotti. On n’a pas trop de six mois pour lire, relire et appro­fon­dir près de 800 pages d’essais, de docu­ments et de poèmes —  on peut la trans­por­ter dans un sac de plage grâce à son fin et léger papier bible, et la cou­leur ivoire de celui-ci laisse au seul conte­nu le soin de nous éblouir. L’histoire, le droit et l’urbanisme voi­sinent avec des artistes et des poètes sou­vent inat­ten­dus : comme, dans le pré­cé­dent numé­ro (41), Bruno Arcadias :

J’ai héri­té de ma mère
Ce don très par­ti­cu­lier
De voir très vite
Ce qu’il y a
Dans la tête des gens.

J’ai héri­té de ma mère
Ce don très par­ti­cu­lier
De ne savoir qu’en faire.

S’il est une éthique, c’est celle de com­prendre plu­tôt que juger. Un cer­tain tro­pisme ita­lien semble gui­der les choix de Christophe Carraud, infa­ti­gable tra­duc­teur et pas­seur.

Ce numé­ro 42 pour­ra for­te­ment inté­res­ser nos lec­teurs par les poèmes de José-Flore Tappy (à qui nous devons entre autres l’édition de la cor­res­pon­dance de Philippe Jaccottet avec Gustave Roud et avec Ungarretti). Elle fait, dans un vers libre qui épouse la res­pi­ra­tion inap­pa­rente des gens et des choses de l’ombre, le por­trait sai­sis­sant d’une vieille femme :

Petite, elle se sau­vait pour échap­per
aux ombres, aux reflets trom­peurs,
aux vieilles faces éden­tées, rejoi­gnant
d’un seul bat­te­ment de cils
le soleil des rues vides

aujourd’hui, dans le doute,
elle véri­fie, redresse les pieux
des clô­tures qui penchent, entou­rant
d’une enceinte fic­tive quelques fruits
à venir, encore noués dans sa pen­sée

Plutôt pré­ve­nir qu’abandonner les choses
au pire. Sinon qui l’aiderait, elle,
à ras­sem­bler les planches, bri­sées
par les rafales, d’une si vétuste
embar­ca­tion ?

Autre superbe décou­verte, Pièges, de Franco Marcoaldi, tra­duits par Roland Ladrière et dont nous atten­dons la paru­tion pro­chaine en volume au Taillis Pré :

Tu regardes les rouvres, les chênes-lièges
les poi­riers sau­vages, les frênes et
les oléastres, et tu penses que l’arbre
est là, tout entier devant toi : la base,
le tronc, la che­ve­lure lumi­neuse.
Mais une autre che­ve­lure existe,
humide, sou­ter­raine, ver­mi­neuse —
une arbo­res­cence à demi cachée,
abri­tée, qui jumelle de la pre­mière
recherche l’eau plu­tôt que la lumière. (…)

 

Parmi tant d’autre tré­sors, signa­lons les hom­mages de Philippe Jaccottet et Alain Paire à Louis Martinez (qui tra­dui­sit Pasternak) dis­pa­ru der­niè­re­ment. Mais encore la nou­velle tra­duc­tion d’un article fon­da­men­tal paru en 2002 : Comment ensei­gner la lit­té­ra­ture moderne, d’Alfonso Bernardinelli, entre-temps retou­ché par son auteur. Questionnement d’actualité sur les rap­ports entre l’institution ensei­gnante et l’esprit lit­té­raire moderne « qui met des indi­vi­dus jaloux d’autonomie face à une socié­té de plus en plus orga­ni­sée ».

Si on n’en lit qu’une, que ce soit celle-là.

X