> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Béatrice Machet

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Béatrice Machet

Par |2018-10-21T08:26:18+00:00 29 décembre 2015|Catégories : Rencontres|

 

Contre le Simulacre.

Enquête sur l’état de l’esprit poé­tique contem­po­rain

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

D’abord citer Stephen Jourdain :

« La poé­sie est la matrice de la réa­li­té.
La réa­li­té est la matrice de la poé­sie. »

On ne peut être plus dans le réflexif, dans le cir­cu­laire, dans le « révo­lu­tion­naire » ad libi­tum !

Oui pour le terme méta-poé­sie : aller au-delà de par son aspi­ra­tion à l’éveil. Quant à l’allusion révo­lu­tion­naire :

Le terme révo­lu­tion comme le remar­quait le poète acti­viste sioux John Trudell, implique un retour, décrit un cercle, revient sur le même.  Le ren­ver­se­ment brusque d’un régime par la force comme est com­mu­né­ment com­pris le mot révo­lu­tion pose la ques­tion de la force : Laquelle ? La force du poème, la force des mots, oui, on le vou­drait … Et si la révo­lu­tion, le révo­lu­tion­naire, n’aboutissent qu’à chan­ger les lea­ders sans réel­le­ment chan­ger les sys­tèmes (oppres­sion, com­pé­ti­tion, pré­da­tion, et tous les scions scions scions qui coupent la branche sur laquelle l’humanité s’est posée …) alors à quoi bon…  (Et pour­tant ne pas se désen­ga­ger, res­ter vigi­lant, avec les hommes et les femmes, faire entendre notre voix, res­ter concer­né et soli­daire.) Changer d’autorités ins­ti­tuées est-il un but en soi ou bien faut-il apprendre, cher­cher à ne plus recou­rir aux auto­ri­tés ins­ti­tuées afin que classes, inéga­li­tés, injus­tices sociales ne soient pas recon­duites de sys­tèmes en sys­tèmes plus ou moins libé­raux… Faut-il vrai­ment vou­loir une révo­lu­tion ou bien recher­cher une forme de libé­ra­tion….telle est ma ques­tion !  Mais enga­gée je suis, toute entière inves­tie dans ce tra­vail de langue et dans la langue afin de semer (mon action donc)  des germes d’éveil dans les consciences, cela affir­mé sans pré­ten­tion, juste à ma hau­teur de femme et de citoyenne du monde. Cela passe par une mise en voix, une ora­li­té qui crée du lien et en cela j’agis dans la cité mais refuse d’être consi­dé­rée comme ani­ma­trice cultu­relle ou édu­ca­trice, enten­dons-nous bien !

Plus en pro­fon­deur, la poé­sie à mes yeux est un art, et comme tout art selon Hegel, serait à mi-che­min, entre pen­sée pure et sen­sible pur. Poésie média­trice, lieu d'échange, lieu de fusion entre la sen­sa­tion indi­cible et l'idée imma­té­rielle, en réus­sis­sant cela elle est libé­ra­trice et en cela action « révo­lu­tion­naire » si on veut la qua­li­fier ain­si. J’ajoute que la poé­sie « est faite » par les poètes, c’est un faire, donc il s’agit bien avant tout de poser un acte, de pour­suivre et de déve­lop­per un geste, en direc­tion de l’autre, des autres, dif­fé­rents et sem­blables.

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

La for­mule est opti­miste et selon la manière dont on veut regar­der, com­prendre les choses, les phé­no­mènes de la vie, les mou­ve­ments d’action-réaction dans la sphère sociale etc, cela semble fon­dé … mais cette dia­lec­tique, ce binaire est réduc­teur  car une fois le « ce qui sauve » arri­vé, savoir : soit qu’il consti­tue à son tour un péril, soit qu’il laisse croître un nou­veau péril… Et dans tous les cas, la for­mule ain­si écrite semble reje­ter toute la part humaine de l’expérience psy­cho­lo­gique telle que souf­frances et trau­mas… Cela résonne alors presque comme un éloge du sacri­fice et du pire en quelque sorte!! Mais si l’on veut gar­der dans la conscience que ce ques­tion­naire vise la poé­sie, alors ce qui sauve serait la capa­ci­té créa­trice, la façon dont on ose rêver, se dépas­ser, lais­ser cours à l’imagination, déga­ger un espace, don­ner place à l’esprit pour ne pas dire le spi­ri­tuel… Là se trouve l’essence d’une véri­table crois­sance (et bien sûr on a envie de jouer avec croît-croit, croyance-crois­sance …) Je déplace alors cette dyna­mique dia­lec­tique et son mou­ve­ment thèse-anti­thèse-syn­thèse vers quelque chose qui m’apparait plus fon­da­men­tal et que les Indiens d’Amérique appellent le « hea­ling » et qui se tra­duit par gué­ri­son : ver­tu et valeur accor­dées, recher­chées, exi­gées lorsqu’il s’agit d’être humain, enga­gé dans une com­mu­nau­té en évo­lu­tion, et que portent en elles les dis­ci­plines artis­tiques, sans quoi elles sont inau­then­tiques et dan­ge­reuses. Chez les Indiens les dis­ci­plines artis­tiques ne sont pas mises à l’écart, ne sont pas sépa­rées d’autres acti­vi­tés humaines, elles en sont plu­tôt la quin­tes­sence, l’expression la plus néces­saire.  En lan­gage « indien », un péril qui croît c’est une rup­ture d’harmonie qui menace ou qui a déjà créé un dés­équi­libre. L’être humain par sa conscience et son esprit a pour mis­sion sur terre de pré­ser­ver l’harmonie jusque dans le cos­mos. Ce qui sauve c’est ce qui est capable de res­tau­rer l’harmonie et cela passe bien sou­vent par le chant, la parole poé­tique donc, lors d’une per­for­mance rituelle,  et cela grâce au pou­voir des mots, des rythmes, des sons. L’harmonie c’est faire un avec, se savoir en rela­tion, en inter­dé­pen­dance, par­ti­ci­per à un plus grand que nous bien­veillant qui nous com­prend, ne pas cher­cher, ne pas ris­quer de s’en sépa­rer, de s’en cou­per, car il en va du bien-être de tous, et tous c’est l’un. La « matrice » donc,  comme l’écrit Stephen Jourdain cité plus haut.

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Pour moi : YES, defi­nit­ly yes ! (moi la pri­vi­lé­giée qui a du pain quand je veux et dès que j’en ai besoin.) Cela ne sug­gère pas pour autant que je me connaisse bien, mais je suis en che­min ! D’autant que trois jours sans pain, méta­pho­ri­que­ment jeû­ner donc, per­met d’atteindre d’autres niveaux de conscience très pro­pices à la vision poé­tique. La quête de vision à « l’indienne » est pré­cé­dée d’un jeûne et se conclue par la créa­tion d’un chant (voir les chants des rêveurs Chippewas par exemple) proche de l’esprit du haï­ku dans bien des cas.

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Défendre la poé­sie contem­po­raine des Indiens d’Amérique du nord me place il me semble dans le « camp » des guer­riers-guer­rières, et non seule­ment en tant que poète mais aus­si comme citoyenne, oui je me « bats » (plus pour dia­lo­guer et convaincre que pour éli­mi­ner un « enne­mi » !) Je pousse des coups de gueule, je prends « des risques » (assu­més), je pars en cam­pagne, et sur­tout au jour le jour, dans la sphère pri­vée comme avec mes étu­diants ou dans les réunions pro­fes­sion­nelles, j’essaie de mettre mes idées en accord avec mes actes et com­por­te­ments. La cohé­rence est néces­saire pour acqué­rir cette forme de « digni­té » de poète ! Mais le verbe ram­per, uti­li­sé avec cette conno­ta­tion péjo­ra­tive, est assez offen­sif et offen­sant : on peut tou­jours pré­tendre que les gens ont le choix, que mieux vaut la mort plu­tôt que l’esclavage… certes mais ceux qui rampent en ont-ils seule­ment conscience… Un peu plus de « com­pas­sion » dans la for­mule me sem­ble­rait bien­ve­nue. Et puis apprendre est noble, à l’école de la poé­sie quand il ne s’agit pas de gober ou d’obéir à des dogmes, d’être for­ma­té, ran­gé dans des cases ou des cou­rants etc… alors moi oui, je veux bien apprendre !! Car apprendre c’est aus­si la vie et la poé­sie… pour les Indiens, l’école de la poé­sie c’est l’école de la vie, ne pas sépa­rer les deux me semble très sain.  

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Des « poètes » parce que capable de se pla­cer, de gui­der vers l’infini. Capables de s’ouvrir à cela qui depuis l’infini vient mon­trer sinon une véri­té en soi, du moins un vrai pos­sible à expé­ri­men­ter, à explo­rer. Poète comme être pion­nier et por­teur d’utopie. Poète comme « fou divin » aus­si. Capable d’impersonnalité, il donne le déclic, insuffle un élan, met son audi­teur-lec­teur au contact d’un silence d’où est venue sa parole, met au contact de l’immense, du plus grand que soi… Sa poé­sie serait trem­plin pour faire l’expérience de l’unité (dis­so­lu­tion de la per­cep­tion duelle).

Des poètes au sens « indien d’Amérique » du terme, parce que enga­gés dans un pro­ces­sus de gué­ri­son (hea­ling), à savoir gar­der et/​ou res­tau­rer l’harmonie du monde, et au-delà du cos­mos en quelque sorte, en expri­mant plei­ne­ment la vie… Et là encore en der­nière ins­tance, cela veut dire gui­der vers le non-duel, là où la guerre est impos­sible.

Des poètes pour se perdre dans et revi­ta­li­ser le lan­gage, pour l’enchanter de véri­té pro­fonde et chas­ser tout le pro­saïque que le gens vivent, subissent dans leur quo­ti­dien, ce à grands coups de sur­prises lan­ga­gières qui ont valeur de germes d’illumination (cer­tains pré­fèrent dire révé­la­tion et j’accepte ce terme qui évoque le carac­tère pro­phé­tique de toute poé­sie, mais je ne veux pas glis­ser vers un domaine théo­lo­gique que je « n’habite » pas vrai­ment.)

Temps de détresse ou pas, comme Beckett et toute pro­por­tion gar­dée je dirais :
–        Premièrement : bonne qu’à ça… (je sou­ligne ici non une capa­ci­té ou un savoir-faire recon­nu mais avant tout une néces­si­té inté­rieure
–        Deuxièmement : parce que c’est ce qui m’offre un « plus à vivre », que je la lise, la dise, l’écrive. (pour mieux vivre disait St-John Perse)

 

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