> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Emmanuel Baugue

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Emmanuel Baugue

Par |2018-11-19T06:09:54+00:00 29 novembre 2015|Catégories : Rencontres|

 

Recours au Poème : Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Emmanuel BAUGUE : Oui, je crois que la poé­sie, parce qu’elle est une parole adres­sée au autres, porte néces­sai­re­ment un mes­sage poli­tique. Même lorsqu’il s’agit d’une poé­sie de l’intériorité, du repli sur soi, c’est un « modèle d’être » et un mes­sage envoyé aux autres. Et comme il est dit qu’il y a un temps pour pêcher et un temps pour ramailler les filets, je pense que la poé­sie actuelle doit (et est en train de) chan­ger : reve­nir, sous une forme nou­velle, à sa pos­ture « hugo­lienne » du 19e siècle, poser des pro­blèmes de socié­té, voire d’actualité, dire le res­sen­ti du quo­ti­dien « his­to­rique », qu’il soit intime, anec­do­tique, inter­lo­cu­tif ou col­lec­tif, voire renouer avec la poé­sie didac­tique, scien­ti­fique, jour­na­lis­tique, très vivace aux 17e et 18e siècles, et mépri­sée ensuite par le « poète mau­dit » enfer­mé sur son inté­rio­ri­té. Le « moment his­to­rique » de la poé­sie qui affir­mait le droit à une inté­rio­ri­té sin­gu­lière, contre les « tota­li­ta­rismes » et les dyna­miques col­lec­tives impo­sées, est à son tour pas­sé. Le temps du jar­din et du « peut-être » jac­cot­tien confor­table est pas­sé : le jar­din est mena­cé par le pro­mo­teur, et le peut-être sent l’hésitation muni­choise devant les grands pro­blèmes du monde. En cela, pour moi, il y a action poli­tique ins­crite dans la poé­sie d’aujourd’hui. Et toutes les formes que cela pren­dra, soit ins­tinc­ti­ve­ment, soit de façon théo­ri­sée, en seront la « méta-poé­sie ».

 

 

Recours au Poème « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

Emmanuel BAUGUE : Non : c’est que, pour moi, ce n’est pas une affir­ma­tion juste : c’est là où existe ce qui sauve que croit ce qui sauve, dans le péril. On peut mou­rir dans le péril, si ce qui sauve n’est pas là. Il n’y a pas d’automatisme ras­su­rant. Et c’est pour­quoi existe la gra­ti­tude envers ce qui sauve : il pour­rait n’être pas. Il est miracle. C’est l’effet et la force de la poé­sie. Il peut même y avoir espé­rance, et rien qui vienne. Ce qui vient n’est pas garan­ti par l’espérance : il faut quelque chose de plus. La gra­ti­tude n’est pas adres­sée à notre propre espé­rance, mais à ce qui est venu. Comme le don intui­tif du pre­mier vers, comme le résul­tat relu d’un poème réus­si (pour ne pas faire direc­te­ment de théo­lo­gie !).

 

 

Recours au Poème   « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Emmanuel BAUGUE : Non. « On » peut vivre sans poé­sie, sans en avoir besoin. Beaucoup plus long­temps que sans pain. La poé­sie, pour moi, vient seule­ment quand on en a besoin et qu’on est capable (grâce à des ren­contres diverses) de la pro­duire, de trou­ver sa voie. Quand on dit qu’il y a de la poé­sie en toute chose, ce n’est vrai que pour celui qui sait la voir. Un autre peut cre­ver sans la voir : et mal­heu­reux ou heu­reux. Il n’y a pas de géné­ra­tion spon­ta­née, ni de des­po­tisme de la poé­sie : elle est un « recours » pas une férule. Le pain est une férule, une néces­si­té.

 

 

Recours au Poème   Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l'école de la poé­sie, on n'apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

Emmanuel BAUGUE : Parfois je rampe … quoique, le reven­di­quant, je me bats pour le droit de ram­per, de faire de la poé­sie pour mon petit bon­heur à moi, ou à qui j’offre un poème. De la poé­sie ser­vile, non, pas pour l’instant. Me battre ? pas pour la poé­sie, mais pour ce dont parle ma poé­sie. La poé­sie, en elle-même, s’impose. Par contre, se battre pour la dif­fu­ser, ça c’est un grand com­bat : le vôtre. Moi, sou­vent, je me bats dans le vide de mon théâtre d’ivrogne. Sans vous, je suis vacarme inen­ten­du d’une bataille non livrée.

 

 

Recours au Poème   Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Emmanuel BAUGUE : Pourquoi = parce que. Pour quoi = afin de. Qu’est-ce qui fait naître des poètes, donc ? D’abord un tra­di­tion, un ensei­gne­ment, un goût sus­ci­té, une ins­truc­tion à la res­source et à la beau­té du lan­gage ryth­mé. Pourquoi une socié­té entre­tient-elle cette tra­di­tion, sus­cite-t-elle cette res­source ? Parce qu’elle croit qu’elle a besoin pour fonc­tion­ner de quelque chose qui soit « en avant de la rai­son », de l’ordre de l’intuition. Quelque chose qui ouvre la voie à la rai­son. (La dépasse défi­ni­ti­ve­ment ? Je ne serais pas si pré­ten­tieux pour la poé­sie ! Ce n’est pas néces­saire, pour moi, car je me sens bien dans le pro­grès indé­fi­ni de la rai­son dans l’Histoire. Dieu non plus n’est pas un mur contre lequel la rai­son s’écrase, il est ce qui prend son temps, indé­fi­ni­ment.) La poé­sie, atten­tion, ce n’est pas néces­sai­re­ment pour mon­trer une voie jamais ouverte à l’échelle mon­diale ou cos­mique : plus modes­te­ment, c’est, pour un indi­vi­du, à un moment don­né, le droit moral et l’utilité de recou­rir à « l’obscur ryth­mé », au mys­tère de la beau­té, de « l’inconceptuel ordon­né ». Source éco­no­mique de bon­heur, parce que mys­tère de ce qui contient plus qu’on en sait. Recours momen­ta­né­ment non-posi­ti­viste au « je ne sais quoi ». C’est un pro­gramme poli­tique : liber­té du droit à l’ignorance. Liberté d’émotion. Urgence de tou­cher avant d’avoir trou­vé les mots pour démon­trer. Du coup, j’ai répon­du au « pour quoi » : pour affir­mer la liber­té de pen­ser sans savoir encore.

                                                                                                             

 

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