> Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Jean-François Mathé

Contre le simulacre. Enquête sur l’état de l’esprit poétique contemporain en France. Réponses de Jean-François Mathé

Par | 2018-05-28T07:21:41+00:00 14 octobre 2016|Catégories : Rencontres|

 

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

D’abord, si je vois la poé­sie comme une action, c’est moins en son­geant à des buts pré­mé­di­tés qu’on lui fixe­rait qu’à l’engagement total de l’être de l’auteur dans le che­mi­ne­ment bou­le­ver­sant du poème, sus­cep­tible de bou­le­ver­ser aus­si ceux qui le liront. Le degré poli­tique révo­lu­tion­naire de ce bou­le­ver­se­ment, selon les voix des poètes, les fortes, les fra­giles, est loin d’être tou­jours net­te­ment mesu­rable, mais au cœur de chaque poé­sie authen­tique, du mur­mure au cri, existent un refus et une remise en cause du simu­lacre, de la dépos­ses­sion de soi, de la déshu­ma­ni­sa­tion à l’œuvre dans la socié­té d’aujourd’hui. Tout poème est révo­lu­tion­naire par sa capa­ci­té de sai­sir, de main­te­nir et de trans­mettre la véri­té du monde contre le men­songe. Oui, incons­ciem­ment ou consciem­ment, la poé­sie est en lutte parce qu’elle s’obstine à dire ce qui donne pro­fon­dé­ment sens à la vie contre ce qui s’organise à pros­pé­rer sur l’oubli du sens de la vie :

Comment prou­ver
ce qui est néces­saire
ce qui est grand
sous le fouet
sous les éclats de rire
des gar­diens habillés
quand on est nu soi-même
avec ses organes géni­taux
tout à fait absents
quand on a peur
et qu’en face le cerf-volant
se cogne au cré­pus­cule
avec ses six ailes déchi­rées.

(Yannis Ritsos, in Papiers, tra­duit du grec par D. Grandmont, Les Editeurs Français Réunis, 1975)

 

2)    « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin parait-elle d’actualité ?

On aime­rait bien croire à cette coexis­tence du mal et de son anti­dote. Bien des évé­ne­ments his­to­riques ont don­né à leur façon rai­son à Hölderlin (occu­pa­tion de pays géné­rant la résis­tance, par exemple…). Dans le contexte qui nous concerne, où le péril est une des­truc­tion à la fois spec­ta­cu­laire et insi­dieuse de la nature pro­fonde de l’humanité par l’automatisation, la consom­ma­tion, la déna­tu­ra­tion des êtres et de leur envi­ron­ne­ment tant maté­riel que spi­ri­tuel, la ques­tion sous-entend d’envisager la poé­sie pour remède. Si la poé­sie a un pou­voir contre ce mal d’aujourd’hui, il ne sera pas effi­cace à lui seul : il lui fau­dra pour alliés l’art en géné­ral, des remises en ques­tion d’un type de pen­sée éco­no­mique, des réorien­ta­tions de l’éducation, etc. La poé­sie, si on lui per­met visi­bi­li­té et lisi­bi­li­té, est indis­cu­ta­ble­ment un appui, un repère : elle dit que la vie ne se for­mate pas, qu’elle déborde tou­jours les limites dans les­quelles on vou­drait la can­ton­ner à des fins de mani­pu­la­tion ou d’exploitation. Elle les déborde par les vraies dimen­sions du réel que cer­tains poètes s’attachent à res­ti­tuer, par ses pro­lon­ge­ments dans l’imaginaire, le spi­ri­tuel, l’émotionnel… Je vois le poète comme un gar­dien de ce repère, un gar­dien de phare. Quant à savoir s’il pour­ra, en plus de main­te­nir la lumière allu­mée, gué­rir la myo­pie voire la céci­té de beau­coup de navi­ga­teurs, c’est un autre pro­blème.

 

3)    « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

Oui, on peut pla­cer la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire, qui doit autant sa célé­bri­té à sa for­mu­la­tion qu’à son fond de véri­té. Pain et poé­sie, sub­stances vitales. C’est la deuxième par­tie de la phrase qui jus­ti­fie la pri­mau­té de la seconde sub­stance sur la pre­mière : si on peut se pas­ser tem­po­rai­re­ment de pain, on ne peut se pas­ser de ce qui tisse conti­nû­ment notre rai­son pro­fonde de vivre (ou par­fois de mou­rir) : s’émouvoir, rêver, s’étonner, aimer, s’inquiéter, etc., etc. Tous ces états de l’être sont la matière de la poé­sie et ne pas se connaître, c’est vivre sans prendre conscience que la poé­sie, l’art sont les révé­la­teurs de ce que nous avons de plus intime, de plus sin­gu­lier, de plus riche et de mieux ancré au fond de nous. 

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l’école de la poé­sie, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

De sa (brève mais intense) rela­tion avec André Breton, Ferré a au moins conser­vé de la parole sur­réa­liste le ton asser­tif, péremp­toire, empha­tique ! Au milieu des années 1950, période où fut écrite cette pré­face à « Poètes vos papiers ! », écri­vaient des poètes tels que Guillevic, Dadelsen, Rousselot, Supervielle ou Reverdy pour ne citer que quelques noms : étaient-ils de ces poètes contem­po­rains ram­pants que Ferré apos­trophe ? Si oui, c’est dif­fi­cile à ava­ler ! Ah ! certes, la plu­part pra­ti­quaient le vers libre, vers qui n’en est pas un comme le dit, tou­jours aus­si nuan­cé, Léo dans la même pré­face. Car tou­jours selon lui, le vers libre ne chante pas. D’une part c’est dis­cu­table, d’une autre, qui affir­me­rait sans sour­ciller que la poé­sie doit chan­ter ? Nombreux sont les lec­teurs qui attendent aus­si et sur­tout qu’elle dise. Quant à l’autre asser­tion («… on n’apprend pas. ON SE BAT ») elle a l’avantage d’être assez vague pour qu’on en fasse un fourre-tout ! Léo Ferré est à mes yeux un très grand chan­teur et poète mais il lui est arri­vé de rater des virages. Je ne trouve donc rien à répondre à une ques­tion fon­dée sur des affir­ma­tions cari­ca­tu­rales.

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

Je ferai des deux ques­tions une seule. Les poètes et la poé­sie sont abso­lu­ment néces­saires dans notre époque anti-poé­tique. Ils et elle sont là pour ouvrir des fenêtres sur le monde que les vitres avaient figé, apla­ti. Ils lui rendent son épais­seur, ses lignes de fuite vers ce qu’il a de plus secret et d’invisiblement pré­sent. Le poème crée des ren­contres avec les êtres et les choses que nous n’aurions jamais faites sans lui, parce qu’en glis­sant sa vie dans la vie, la parole poé­tique crée des émo­tions, des véri­tés, des évi­dences inédites que le lan­gage usuel (encore appau­vri par la fausse com­mu­ni­ca­tion actuelle) ne laisse pas même soup­çon­ner. Ils ouvrent aus­si des fenêtres sur l’espace inté­rieur et nous y révèlent des pou­voirs de mieux res­sen­tir et com­prendre qu’une part de nous, quel que soit notre âge, est encore à naître ou à atteindre : on s’aventure en soi-même (et sou­vent plus loin que pré­vu) à la lec­ture d’un poème et au-delà d’elle.  La poé­sie rend la vie inépui­sable.

 

 

 

 

 

 

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