> Contre le simulacre : réponses de François Perche

Contre le simulacre : réponses de François Perche

Par | 2018-05-24T23:41:25+00:00 30 janvier 2017|Catégories : Rencontres|

 

 

1)    Recours au Poème affirme l’idée d’une poé­sie conçue comme action poli­tique et méta-poé­tique révo­lu­tion­naire : et vous ? (vous pou­vez, natu­rel­le­ment, ne pas être en accord avec nous, ou à être d’accord dans un sens dia­mé­tra­le­ment oppo­sé au nôtre)

Le poète écrit à l’abri de la page blanche, il prend le pou­voir sur les mots. Il n’est pas à l’écart de lui-même. Il est lui-même dans sa poé­sie. Jusqu’à la limite.

La poé­sie brûle. Elle est faite de feu. Elle est braise qui ne devient jamais cendre. 

Parfois le poète s’ouvre au monde, par­fois il est habi­té par un sen­ti­ment de révolte. La révolte et la lutte ins­pirent la démarche poé­tique et artis­tique. Il peut pous­ser l’ivresse des mots jusqu’à  l’ivresse révo­lu­tion­naire.

Mais la révo­lu­tion uni­que­ment par les mots me paraît illu­soire. Je ne pense pas que la poé­sie puisse démo­lir et recréer un monde.

La contes­ta­tion poé­tique doit se rap­pro­cher de la contes­ta­tion poli­tique, si elle veut être effi­cace. Comme par exemple le mou­ve­ment Dada à Berlin, en prise avec un véri­table souffle révo­lu­tion­naire.

Celui de Munich, par contre, se concentre uni­que­ment sur le désir de des­truc­tion, sans enga­ge­ment révo­lu­tion­naire.

De même les sur­réa­listes. Ils appa­raissent comme un groupe de petits bour­geois, affi­liés au par­ti com­mu­niste sta­li­nien d’alors, qui veulent bri­ser les car­cans artis­tiques sans déve­lop­per aucune cri­tique sociale, mais uni­que­ment celle de la reli­gion, du confor­misme, de l’ordre moral. Ils pri­vi­lé­gient les incan­ta­tions ver­bales au détri­ment des ana­lyses poli­tiques et sociales. Leurs œuvres, poé­sie, pein­ture, ciné­ma, deviennent des mar­chan­dises, et sont récu­pé­rées par l’industrie cultu­relle.

Ce qui n’enlève rien à la valeur de leurs œuvres, évi­dem­ment. Mais peut-on par­ler de mou­ve­ment révo­lu­tion­naire ?

Le poète ne peut pas se sépa­rer du social s’il veut trans­for­mer le monde, s’il veut essayer de don­ner un autre sens à la vie.

On tra­vaille en soli­taire, certes, mais il ne faut pas oublier les autres. « Mon corps est fait du bruit des autres. » Antoine Vitez.

 

 

2)   « Là où croît le péril croît aus­si ce qui sauve ». Cette affir­ma­tion de Hölderlin paraît-elle d’actualité ?

Écrire est un acte labo­rieux, brû­lant. Si lire c’est se lais­ser por­ter par le cou­rant d’un fleuve, écrire c’est le remon­ter. Rechercher quelque chose qui vou­drait naître, le sor­tir du sillon qu’on a fina­le­ment réus­si à tra­cer, et l’intégrer dans ses mots. Avec pru­dence. La poé­sie est tel­le­ment fra­gile.

Pour écrire, il faut simu­ler sa mort. Il faut se lais­ser tuer par le livre en chan­tier. La résur­rec­tion arrive avec le point final. S’abandonner à ses mots dans un simu­lacre de mise à mort.

Mais est-on sau­vé ?

 

3)     « Vous pou­vez vivre trois jours sans pain ; – sans poé­sie, jamais ; et ceux d’entre vous qui disent le contraire se trompent : ils ne se connaissent pas ». Placez-vous la poé­sie à la hau­teur de cette pen­sée de Baudelaire ?

La poé­sie est le vivre, aus­si bien que l’origine.

Je retrouve tout au fond de moi les mots d’où je sors.

C’est ma res­pi­ra­tion.

La poé­sie est la seule porte de sor­tie. La seule issue pos­sible.

 

 

4)    Dans Préface, texte com­mu­né­ment connu sous le titre La leçon de poé­sie, Léo Ferré chante : « La poé­sie contem­po­raine ne chante plus, elle rampe (…) A l’école de la poé­sie, on n’apprend pas. ON SE BAT ! ». Rampez-vous, ou vous bat­tez-vous ?

« À quoi sert d’écrire ? à ne pas vivre mort. » Pascal Quignard.

Écrire la poé­sie est une bataille qui ne peut finir. C’est une évi­dence. Il ne peut en être autre­ment. Si on ne se bat pas, la mort n’est pas loin. Il faut conti­nuer. Il faut souf­frir. Jusqu’au bout.

Un poète, avec ses moyens de poète, se doit de col­ler à la vie, de des­cendre et de demeu­rer dans l’arène.

Un com­bat à mener. Près des hommes. Avec les hommes.

« Ceux qui vivent sont ceux qui luttent », disait Hugo.

 

5)    Une ques­tion double, pour ter­mi­ner : Pourquoi des poètes (Heidegger) ?  En pro­lon­ge­ment de la belle phrase (détour­née) de Bernanos : la poé­sie, pour quoi faire ?

À vingt ans, à la paru­tion de ses Odes, Victor Hugo avait affir­mé que « tout écri­vain, dans quelque sphère que s’exerce son esprit, doit avoir pour objet prin­ci­pal d’être utile. » Et dans la pré­face de ce même ouvrage, il écrit « Le domaine de la poé­sie est illi­mi­té. »

Baudelaire :

« C’est une grande des­ti­née que celle de la poé­sie ! Joyeuse ou lamen­table, elle porte tou­jours en soi le divin carac­tère uto­pique. Elle contre­dit sans cesse le fait, à peine de ne plus être. Dans le cachot, elle se fait révolte ; à la fenêtre de l’hôpital, elle est ardente espé­rance de gué­ri­son ; dans la man­sarde déchi­rée et mal­propre, elle se pare comme une fée du luxe et de l’élégance ; non seule­ment elle constate mais elle répare. Partout elle se fait néga­tion de l’iniquité. »

Que dire de plus ?

 

 

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